Lecture / Ecriture
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Un temps pour se taire de Patrick Leigh Fermor

Patrick Leigh Fermor
  Le temps des offrandes - 1 - A pied jusqu'à Constantinople
  Le temps des offrandes - 2 - Entre fleuve et forêt
  Un temps pour se taire
  Mani
  Dans la nuit et le vent

Sir Patrick Michael "Paddy" Leigh Fermor est un écrivain voyageur né en 1915 et mort en 2011.

Un temps pour se taire - Patrick Leigh Fermor

... Et se recentrer
Note :

   Ma première lecture de Patrick Leigh Fermor remonte à... je préfère ne pas compter !
   A l’époque j’avais cherché d’autres livres de lui mais rien n’était édité alors de guerre lasse j’avais acheté en anglais : A Time to keep silence, mais bien sûr j’ai calé sur la lecture trop ardue pour moi.
   Aujourd’hui je comprends pourquoi ! Le livre est enfin traduit en français grâce à Guillaume Villeneuve et aux éditions Nevicata et la langue, les réflexions, les interrogations de ce petit livre sont d’une telle densité, d’une telle qualité que... je n’avais aucune chance.
   
   En 1948 PL Fermor fait sa première retraite à l’abbaye de Saint-Wandrille en plein pays de Caux. Elle sera suivie de beaucoup d’autres, il fera retraite à Solesmes haut lieu du chant grégorien et même à la Grande Trappe celle du "riche, beau et fastueux" abbé de Rancé.
   
   C’est une courte lecture, cet amateur de marche, ce bon vivant qui peut chanter dans plusieurs langues, cet amoureux de la vie s’est à plusieurs reprises retiré dans une abbaye et a vécu au rythme des chants grégoriens.
   
   Sa première expérience fut difficile, les règles lui semblent intimidantes et le silence est dur à supporter "L’endroit avait le caractère d’un énorme tombeau, d’une nécropole dont j’étais le seul habitant vivant" mais bientôt sa dépression disparait, son agitation s’apaise et un sommeil d’enfant lui apporte un repos et une capacité de travail jamais connue "cette extrême lassitude se réduisit à rien, la nuit se ramena à cinq heures de sommeil léger, sans rêve, parfait, suivi d’un réveil plein d’énergie et de fraîcheur limpide"
   PL Fermor a des mots magnifiques pour exprimer ce temps de solitude, ce changement intervenu en lui, son voyage intérieur est riche et passionnant.
   
   Pourtant l’auteur n’en reste pas là et avec sa culture et sa verve habituelle il nous fait parcourir les hauts lieux du monachisme en France, en Angleterre et jusqu’en Cappadoce où il a découvert des monastères troglodytes riches de trésors
   "les marches aboutissaient à une salle scintillante qu’éclairait au zénith un rayon de soleil assourdi. Lentement une église byzantine, complexe, ténébreuse, se matérialisa autour de nous. Nous étions sous un dôme central orné d’une fresque du Christ Pantocrator"
   

   Ce voyageur impénitent nous ouvre les portes des monastères rupestres de Cappadoce où il cherchât les traces des premiers chrétiens anachorètes.
   Il nous invite à connaitre un peu mieux ce monachisme oriental et la figure de Saint Basile dont il nous livre une lettre particulièrement révélatrice de l’esprit de cet homme érudit, tolérant, chose surprenante pour l’époque.
   
   Vous avez compris que ce livre m’a énormément plu, PL Fermor est "Un compagnon sans égal, libre de tout horaire ou convention, d'une curiosité et d'un enthousiasme inlassables." ce n’est pas moi mais le New York Times qui le dit.
   
   Son récit d’une belle qualité littéraire est épuré et riche. Son écriture nous restitue sa recherche, ses doutes, le silence auquel il aspire.
   
   La traduction de Guillaume Villeneuve est parfaite.
   
   Je vous invite à poser ce livre sur les rayons de votre bibliothèque.
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critique par Dominique




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Le silence est d'or
Note :

   Depuis le IVe siècle, la foi a amené des hommes à vivre, reclus ou presque, dans des monastères pour se livrer à la prière en silence. C'est cette vie monastique que découvrit Patrick Leigh Fermor en partageant la vie des moines de quelques abbayes françaises dans les années cinquante du siècle dernier.
   
   Il séjourna d'abord à Saint-Wandrille en Normandie. S'il en raconte l'histoire au fil des siècles, il décrit surtout l'austère vie quotidienne des moines. Il avoue qu'il lui fut pénible de s'adapter pour quelques semaines dans le silence et le recueillement. Pourtant, le retour au monde profane lui fut aussi un choc. "L'abbaye avait d'abord été un cimetière ; le monde extérieur sembla ensuite, par contraste, un enfer de bruit et de vulgarité entièrement peuplé de goujats, de catins et de forbans".
   
   L'expérience de Saint-Wandrille ne lui suffit pas. Il voulut aussi connaître Solesmes, sa "rivale" mancelle, et jusqu'à la vie des moines de la Trappe pour découvrir des règles de plus en plus dures, imposées par Rancé, inhumaines aux yeux de certain : "ascétisme féroce", "incarcération", "humiliation", "expiation infinie". Or ces hommes étaient en paix avec le monde et avec eux-mêmes. "Leurs paupières restaient baissées" et au réfectoire, pas la moindre conversation avec eux n'était possible. "Ces hommes vivaient comme si chaque jour était le dernier." Mais lui, l'écrivain britannique, il y trouva le silence propre à la méditation et à l'écriture.
   
   Patrick Leigh Fermor ne s'est pas limité au cadre de la chrétienté occidentale et latine ; il a voulu retrouver les racines orientales du monachisme en visitant les sites de Cappadoce. Là, au temps de l'empire byzantin, des moines suivirent la règle de saint Basile, creusèrent leurs églises dans la roche et les décorèrent parfois richement, en parfaite opposition avec la dépouillement cistercien. Sans doute cela lui rappela qu'il avait fêté ses 21 ans au Mont Athos, et que la Seconde guerre mondiale l'avait amené à fréquenter des moines orthodoxes, bien différents de ceux de Solesmes ou de la Trappe.
   
   "Je me rappelais en souriant […] mes hôtes et protecteurs du temps de guerre en Crète, barbus, aux cheveux longs, coiffés de leurs tubes noirs, qui versaient du raki, cassaient des noisettes, chantaient des chants montagnards, démontaient et remontaient les pistolets, m'interrogeaient à l'infini sur Churchill et ronflaient sous les oliviers…"
   

   L'opposition entre l'Orient et l'Occident se lit dans ces pages où on ne l'attendait pas, mais aux ruines enfouies de Cappadoce répondent les ruines romantiques des abbayes d'Angleterre et d'Ecosse pour lesquelles l'auteur nous livre son penchant dans les pages ultimes de ce mince volume dont je vous recommande la lecture.

critique par Mapero




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