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Les Hauts de Hurlevent de Emily Brontë

Emily Brontë
  Cahiers de poèmes
  Les Hauts de Hurlevent
  B comme: Les Hauts de Hurlevent - mis en BD par Yann et Edith

Emily Jane Brontë (1818- 1848) est une poétesse britannique qui n'écrivit qu'un seul roman mais celui-ci est mondialement connu: "Les Hauts de Hurlevent" (Wuthering Heights).
Elle est la sœur de Charlotte Brontë et d'Anne Brontë, toutes deux romancières.

Les Hauts de Hurlevent - Emily Brontë

La passion de deux amants
Note :

    Je connais l’histoire depuis que je suis toute petite. Ne fais pas cette tête lecteur, j’ai dit l’histoire, pas le livre. Bon, d’accord je m’explique. En Inde, ils avaient cette collection de bouquins pour gamins, qui étaient des abrégés des grandes œuvres. Version édulcorée. J’ai eu le temps de lire les vraies versions depuis. Remarque, j’aurais pu continuer à bluffer et à en jeter plein la vue à tous ces adultes : « woua elle connaît Emily Brontë... » Les naïfs, s’ils savaient ! Mais honnêteté intellectuelle oblige… Ca m’aura appris plein de choses sur mes bébés ! Je ne savais pas moi, que Heathcliff se fracassait la tête contre un arbre quand il était contrarié, et même qu’il y a du sang sur le tronc. Mais pourquoi elle raconte des trucs pas sympas comme ça Emily Brontë?
   
    N’empêche, édulcoré ou pas, ce livre me perturbait et j’ai mis longtemps pour l’apprécier malgré le malaise qu’il suscitait et suscite toujours chez moi. Ce n’était pas comme dans Jane Eyre (de sa grande soeur Charlotte) où je savais ce qui me faisait peur (la femme folle du grenier, l’incendie du château). S’il y a des éléments flippants dans les Hauts de Hurlevent , notamment les nombreux moments de séquestration, cela ne justifiait pas l’angoisse que je ressentais. La noirceur, la violence, le désespoir de l’œuvre me frappaient, mais je ne savais pas quelles causes provoquaient ces effets.
   
    Et puis le titre : Wuthering Heights, je n’ai jamais su le prononcer correctement. Essaye un peu. Tu vois. Or on ne saurait connaître la chose si l’on ne réussit pas à la formuler (= mauvaise récupération de Rousseau, non, philosophes de tous les pays ne me frappez pas). Et puis ça veut dire quoi « wuthering » ? Ce n’est pas dans le dictionnaire! Je sens que tu meurs d’impatience de le savoir, et je ne vais pas te faire attendre plus longtemps. C’est une variante du mot dialectal d’origine écossaise «whither», qui signifie tempête.
   
    Maintenant je suis grande, et je sais. C’est la peinture de la nature humaine dans toute sa démesure, sa folie, sa douleur qui a suscité en moi de pareils émois.
    Et maintenant silence : le pitch
   
    Le pitch : C’est l’histoire des hauts de Hurlevent telle que la rapporte Mrs Dean, une vieille servante à Lockwood. Les hauts de Hurlevent sont des terres situées sur une colline sur laquelle souffle le vent du nord. La famille Earnshaw y vit en toute quiétude jusqu’à ce qu’un jour, le père adopte un enfant à la peau noire qui, à terme, provoquera la chute de la maison des Earnshaw. Prénommé Heathcliff, il entretient une relation très privilégiée avec Catherine, la fille Earnshaw, laquelle relation se transforme en amour passionné. Cependant Heathcliff subit de multiples humiliations de la part de l’entourage de Catherine. Une ultime vexation le pousse à se jurer de se venger de cette famille. Sa fureur est décuplée lorsque Catherine décide d’épouser son riche voisin, Edgar Linton. C’est le drame. Son unique but devient alors de détruire les deux familles.
   
    Je ne sais pas s’il y a un personnage principal dans Wuthering Heights. Après tout, la dernière image que j’ai retenue de l’œuvre est celle des tombes des trois personnages les plus importants, placées l’une à côté de l’autre. En tout cas, le personnage le plus marquant est Heathcliff. Si j’hésite à lui donner du « personnage principal », c’est parce qu’on ne le voit pas de façon continue tout au long de l’œuvre. Il disparaît, puis réapparaît, et ce qu’il accomplit entre reste elliptique. De plus, même quand il est à Wuthering Heights, il demeure invisible. On connaît sa présence mais on ne le voit pas, on ne sait pas ce qu’il fait. Ce n’est pas étonnant puisque la narration adopte le point de vue d’un personnage particulier, et non celui de Heathcliff ou même d’un narrateur omniscient. Mais s’il demeure un mystère durant toute l’œuvre, Heathcliff influence la vie de tous les autres personnages, par la fascination, la peur, la colère qu’il inspire, mais aussi à cause de sa résolution de détruire ceux qui l’ont fait souffrir. On pourrait donc le comparer à une force maléfique. C’est vrai quoi, il exagère un tantinet avec tout le monde (par exemple c’est trop son trip de séquestrer les gens). En même temps, la solitude essentielle d’Heathcliff, enfant recueilli, justifie cette violence. Sa douleur exprimée avec tant de passion nous rend compte de son humanité.
   
    Heathcliff me semble essentiellement lié aux terres des hauts de Hurlevent (donc des Wuthering Heights), et partant au roman, puisque celui-ci emprunte son titre aux terres en question. En effet, « heath » signifie lande, bruyère, ce qui renvoie à tout l’arrière plan du récit qui se situe dans une région désolée et sauvage de l’Angleterre. « Cliff » signifie falaise, ce qui renvoie à « heights ». Il est la terre sur laquelle souffle le vent en permanence. Il représente ainsi la sauvagerie, face aux terres de Thrushcross Grange qui symbolisent la civilisation. En outre, en ce qui concerne les sonorités, les fricatives et le H « soufflé » (ché pas comment on dit) font entendre le vent sur « Heathcliff », et le relient encore plus intimement à « Wuthering Heights ». De plus « Heathcliff » aussi est balèze à prononcer. Ca aussi ça les lie intimement. Le seul prénom de ce personnage en fait donc une incarnation de l’âme de ces lieux, et le roman tourne en tempête autour de lui.
   
    Heathcliff m’apparaît donc comme une créature de rêve d’une vérité surprenante et à ce titre constitue un des personnages les plus fascinants de la littérature.
   
    Et maintenant l’histoire d’amour. Laissons parler Georges :
   « Peut-être la plus belle, la plus profondément violente des histoires d'amour..." Car le destin, qui, selon l'apparence, voulut qu'Emily Brontë, encore qu'elle fût belle (cf l’image, pas mal dans le genre anglaise romantique au teint de lys…), ignorât l'amour absolument, voulut aussi qu'elle eût de la passion une connaissance angoissée : cette connaissance qui ne lie pas seulement l'amour à la clarté, mais à la violence et à la mort... ». Georges Bataille
   Juge par toi-même lecteur :
   « Il est la grande pensée de ma vie. Si tous les autres périssaient et que lui seul demeurât, je continuerais encore d’exister, et si tous les autres demeuraient et que lui perît, l’univers se transformerait en un vaste monde étranger ; je n’aurais plus l’impression d’en faire partie. » (Catherine parlant d’Heathcliff)
   
   « Ni la misère, ni la déchéance, ni la mort, ni aucune peine venue de Dieu ou de Satan n’auraient pu nous séparer … et vous de votre plein gré, vous l’avez fait. Ce n’est pas moi qui ai brisé votre cœur, c’est vous, et, en le brisant, vous avez brisé le mien. Tant pis pour moi si je suis en pleine santé. Ai-je envie de vivre ? Quel genre d’existence sera la mienne quand vous … oh ! Dieu. A-t-on envie de vivre quand votre âme est enfermée dans une tombe ? » (Heathcliff lui renvoyant la balle)
   
    Cette passion non seulement est absolue, mais son souvenir tragique pèse comme une malédiction sur la vie des autres personnages, notamment de la génération suivante qui reproduit les mêmes actes ou presque (le fait que les mêmes noms, les mêmes lieux demeurent ne présage rien de bon). Leur passion prend un caractère mythique du fait de la dimension cyclique de l’histoire des Hauts de Hurlevent.
   
    Ya pas à dire, elle avait la classe Emily. Elle a imaginé et embrassé toute la nature humaine à trente ans, dans son œuvre passionnante, passionnée, de l’intensité d’une tragédie shakespearienne.
   
    Le mot de la fin :
   « Quand, parmi tous les arbres, je cherche celui dont la forme s'harmonise le mieux avec le cadre du roman tragique d'Emily Brontë, c'est l'image d'un vieux robinier tortueux qui me vient à l'esprit, d'un vieux robinier tordu par le vent qui souffle toujours dans la même direction ; l'écorce est noire, le tronc est creux et, dans ce creux, la pluie a formé une petite flaque où baignent quelques feuilles mortes. » Virginia Woolf
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critique par La Renarde




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La haine à l'état pur
Note :

   Bibliothèque de la Pléiade n° 486 in "Brontë : Wuthering Heights et autres romans 1847-1848", édition publiée sous la direction de Dominique Jean avec la collaboration de Michel Fuchs et Anne Regourd; 1362 p
   
    D'une première et adolescente lecture, il restait le souvenir d'une parfaite concordance entre un titre ("Les Hauts de Hurle-Vent"), un dessin de couverture (au Livre de poche) et une histoire, trois éléments porteurs d'étrange, trois éléments fascinants qui donnaient la certitude d'une lecture pas comme les autres. Aujourd'hui, le titre a changé, l'édition est savante mais l'histoire a gardé son pouvoir envoûtant. Inutile de pousser des hauts cris sur la disparition du titre emblématique, celui-ci est la possession d'un traducteur, inutile de contester la nécessité d'une nouvelle traduction, le roman d'Emily Brontë en a connu une bonne dizaine en français sous autant de titres différents, depuis "Un amant (!) en 1892 jusqu'à "Hurlemont" (1963) en passant par "Les Hauts des Quatre-Vents", "Haute-Plaine", "Les Hauteurs tourmentées", "Les Hauteurs battues des vents", "Les Orages du cœur" et "La Maison des vents maudits", il y a là un beau terrain de chasse pour un collectionneur.
   
    Quels que soient le titre et la traduction, on se demande toujours comment l'idée d'un tel univers romanesque, aussi tourmenté, aussi fou, a pu naître dans l'esprit d'une jeune femme d'à peine trente ans. Le roman n'est pas parfait, loin s'en faut, il comporte des longueurs, des lourdeurs, des stases pesantes mais il est unique dans la violence des sentiments, l'amour comme la haine, qu'il met en scène. Il est également remarquable par la pluralité des narrateurs, onze en tout, qui donne lieu à des enchâssements vertigineux, par la construction complexe qui en découle et par bien d'autres aspects étudiés par Dominique Jean dans sa notice. Cette nouvelle édition devrait permettre de placer cette œuvre en perspective avec celles des autres sœurs Brontë, "Jane Eyre" bien sûr mais aussi des récits moins connus comme "Le Professeur" ou "La Locataire de Wildfell Hall".
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critique par P.Didion




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Les plus noirs tourments de l'âme humaine
Note :

   Une lande désolée, balayée par les vents, où les nuages menacent à chaque instant d'éclater, voici le paysage inquiétant où se niche Wuthering Heights, Les Hauts de Hurle-Vent en français, demeure ancestrale de la famille Earnshaw, qui y coule des jours paisibles jusqu'au soir où le pater familias revient de Liverpool les bras chargés, non des cadeaux réclamés par ses enfants Catherine et Hindley, mais d'un petit bohémien orphelin, âgé de six ans et baptisé Heathcliff. De ce jour, la vie change du tout au tout à Hurle-Vent: Hindley Earnshaw, délaissé par son père au profit de son frère adoptif, conçoit une haine et un mépris inextinguible pour ce dernier, tandis que Catherine, plus mesurée, alterne entre froide indifférence et franche camaraderie. Heathcliff, cachant son amour pour la jeune et orgueilleuse Catherine, endure les brimades répétées de Hindley qui ne tardent pas à se transformer en jeu cruel à partir de la mort du père. Les mois passent, et Hindley épouse une jeune femme aussi détestable que lui, qui meurt peu après la naissance de leur fils, Hareton. Fou de chagrin, Hindley sombre peu à peu dans l'alcoolisme et devient plus irritable que jamais. Catherine tente alors d'arranger les choses en épousant l'héritier d'une riche famille des environs, les Linton, pensant que son nouvel époux adoptera Heathcliff comme un frère et le soustraira à la méchanceté de Hindley, mais Heathcliff ne comprend pas la manœuvre et disparaît, le cœur brisé par l'annonce imprévue de ce mariage avec celle qu'il aime depuis toujours. Dès lors, il n'aura plus qu'une idée en tête: se venger de cette famille Earnshaw qui l'a méprisé et rejeté...
    
   Ce livre mérite sa place sur l'autel des plus grands romans jamais écrits, à tel point que jusqu'à ce jour, son succès, critique comme public, ne s'est jamais démenti, malgré un accueil initial plutôt froid, dû en grande partie à la noirceur des personnages. Car on est bien loin ici des romans insipides où les personnages sont rapidement catalogués en "bons" et "méchants": ici, mis à part peut-être le narrateur et la femme de charge, Nelly, tous les personnages sont antipathiques, orgueilleux, arrogants, égoïstes... De génération en génération, le lecteur suit cette famille hors du commun, frappée par la malédiction de l'un des siens, qui a décidé de tourmenter tous ses proches sans leur laisser de répit.
   
   La chronique de cette vie particulièrement sombre et incroyablement complexe (l'arbre généalogique placé à la fin de la préface se révèle à plusieurs reprises fort utile, en particulier lorsque se multiplient les Catherine et les Linton!), est étrangement fascinante pour le lecteur, qui est tour à tour séduit et horrifié par cette intrigue où la haine et la vengeance se mêlent à l'amour porté à son paroxysme. Deux personnages, moins sombres que les autres, sont tout particulièrement savoureux: Nelly Deans, sœur de lait des enfants Earnshaw, qui a passé sa vie au service de la famille, et connaît mieux que personne leurs petits travers, travers dont elle n'est pas toujours exempte elle-même, lorsqu'elle trahit la confiance de la fille au profit du père, ou encore lorsqu'elle se montre indiscrète, cédant à la tentation du commérage; le second est Joseph, lui aussi au service de la maison sur plusieurs générations, toujours prompt à prendre le parti du maître, quitte à le dénigrer une fois celui-ci destitué de ses propriétés, dans un rôle de domestique au parler absolument délicieux (et admirablement rendu par la traduction).
   
    Le style est magistral d'un bout à l'autre du roman, alternant descriptions incroyables des paysages ou des bâtiments et narration ciselée où les récits enchâssées donnent du rythme et de la profondeur à l’œuvre. En revanche, si vous ne voulez pas connaître d'avance toute l'histoire, et au cas où vous n'auriez pas vu les adaptations cinématographiques ou télévisuelles, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture, qui dévoile presque l'ensemble de l’œuvre, même si ce n'est qu'à mots couverts.
   
    Frappant, bouleversant, dérangeant, troublant, les qualificatifs ne manquent pas pour désigner ce roman écrit par une jeune fille de dix-neuf ans à peine, et qui semble pourtant parfaitement connaître les plus noirs tourments de l'âme humaine. Un monument du genre qui n'a rien perdu de sa puissance ni de son universalité. 
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critique par Elizabeth Bennet




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Violence victorienne
Note :

   Le roman d'Emily Brontë "Les hauts de Hurlevent" paraît en 1847 la même année que "Jane Eyre" mais il obtient un succès moins retentissant que celui de sa sœur Charlotte. Les lecteurs victoriens sont choqués par le manque de bienséance du roman et l'absence de morale des personnages. La critique juge qu'il s'agit d'un roman peu "chrétien".
   
   Au retour d'un de ses voyages, Mr Earnshaw ramène dans son domaine un jeune garçon de six ans, Heathcliff, qu'il a trouvé abandonné dans un rue de Liverpool. Hindley, son fils aîné n'apprécie pas la présence du nouvel arrivant, tandis que Catherine la cadette se lie rapidement d'amitié avec Heathcliff. Le temps passant l'amitié se transforme peu à peu en amour. A la mort de Mr Earnshaw, la propriété passe sous le contrôle de Hindley qui fait de Heathcliff un domestique et lui inflige des humiliations constantes. Hindley est marié mais son épouse meurt peu de temps après la naissance de son fils, Hareton. Quant à Catherine, malgré son lien indéfectible envers Heathcliff, elle est rebutée par le caractère frustre et les mauvaises manières. du jeune homme. Elle accepte la demande en mariage de son riche voisin Edgar Linton, pensant ainsi soustraire Heathcliff aux mauvais traitements de son frère. Heathcliff s'enfuit. Lorsqu'il revient après avoir fait fortune, il est bien décidé à se venger. Catherine et lui se revoient et s'avouent leur amour mais la jeune femme meurt après avoir donné le jour à une fille, Cathy. Heathcliff désespéré met au point sa vengeance.
   
   Le roman dont l'action se déroule dans le décor réaliste du Yorkshire où vit la jeune écrivaine, dans ces landes, désertes et glacées, ces "moors" battues par le vent qu'elle affectionnait, est un récit qui s'apparente au romantisme par bien des aspects et d'abord par ce paysage désolé. Romantique aussi ce thème de l'amour passion, où la fusion entre deux êtres qui s'aiment est telle que Catherine peut affirmer : "Je suis Heathcliff", un amour plus fort que la mort, où le fantastique semble côtoyer la réalité. Cette présence de la vie après la mort qui hante Heathcliff après la disparition de Catherine et le pousse à exhumer le cadavre de sa bien-aimée a fait qualifier le roman de "gothique". Mais le récit en refuse toutes les facilités et tous les ressorts mélodramatiques. Certes, le jeune homme est un héros romantique qui semble porter le mal en soi. On pense à Byron, amant de sa demi-sœur, qui épouse une femme qu'il se plaît à faire souffrir. Mais la cruauté de Heathcliff s'explique par les brimades et les humiliations qu'il a subies et par la violence naturelle de son caractère. De victime, il devient bourreau. Si Heathcliff est cruel, démesuré dans sa passion, si ses actes peuvent apparaître comme fous, il n'est pas un "démon" comme semble le penser ses ennemis. Il est habité par un désir de vengeance qu'il assouvira non seulement sur ceux qui lui ont fait du mal mais aussi sur ceux qui sont innocents et ne l'ont jamais humilié. Ainsi le roman n'est pas gothique et s'il est romantique, il est aussi bien autre chose, inclassable, unique, défiant les interprétations qui sont souvent multiples. "Les Hauts de Hurlevent" est une tragédie sauvage, féroce, habitée par la haine où l'amour est indissociable de la mort, cette mort qui s'est acharnée sur Emily lui enlevant sa mère, sa sœur Anne et son frère... Elle-même meurt un an après la publication de son roman et son agonie, nous dit sa sœur Charlotte, fut terrible "consciente qu'elle était de sa fin, déchirée, haletante, ne voulant pas quitter une vie heureuse et cependant révolue". Catherine a la même réaction de révolte face à sa propre mort.
   "Comme il est terrible d'affronter la mort avec ces visages de glace (...) elle s'agita tellement que son égarement fébrile devint de la folie et qu'elle se mit à déchirer l'oreiller avec ses dents..."
   

   La construction du roman est complexe puisqu'il y a plusieurs narrateurs : Mr Lockwood qui a loué une maison à Heathcliff, nous donne une vision assez impressionnante des personnages qu'il découvre quand, perdu dans la neige, il est contraint de rester une nuit aux Hauts de Hurlevent. Heathcliff y vit avec Cathy, Hareton, des êtres qui semblent unis par la haine, Nelly et Joseph. Puis la servante Nelly raconte par un long retour dans le passé, l'histoire tragique de Heathcliff et de Catherine. Nelly est le personnage clef du roman car elle seule a une vision complète de ce qui est arrivé et elle connaît tous les protagonistes de l'histoire; elle est la sœur de lait de Hindley et est rentré toute jeune au service la famille Earnshaw. Elle est souvent la confidente de l'un ou de l'autre. Même Heathcliff se confie à elle par moments.
   
   Complexe aussi la structure du roman qui met en parallèle deux couples semblables, Catherine et Heathcliff et Cathy et Hareton comme un reflet de la même histoire, les amoureux de la deuxième génération vont-ils reproduire ce qui est arrivé à la première? Pourquoi cette symétrie qui crée un effet miroir? Emily Brontë veut-elle dire que la vie est un éternel recommencement? que l'on ne peut échapper à son destin? Certes le dénouement paraît heureux entre Cathy et Hareton mais il ne reflète aucun optimisme sur la nature humaine de la part d'Emily. Heathcliff abandonne ses idées de vengeance et laisse libres les jeunes gens non par bonté mais parce qu'il est las, il n'éprouve plus de joie à assister à la destruction des êtres qu'il asservit.
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critique par Claudialucia




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Une espèce d'électricité morale
Note :

   Nombreuses sont les lectrices qui, adolescentes, ont lu avec passion "Wuthering Heights" d’Emily Brontë et ont été fascinées par Heathcliff et par son amour pour Catherine Earnshaw. Comme elles, je n’ai pas oublié ce que Catherine dit à sa nourrice de celui qu’elle aime : "… il est plus moi-même que je ne le suis. De quoi que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne sont pareilles…" (p. 124), et un peu plus loin : "Nelly, je suis Heathcliff. Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir […] mais comme mon propre être." (p. 126). Après leur mort, ces amants mythiques inoubliables ne reviennent-ils pas hanter en couple les Hauts, ainsi que le raconte un petit pâtre (p. 446)?
   
   Or, quand on relit ce roman plus de quarante ans après, on est frappé par la violence de l’œuvre et sa sauvagerie. Avec Heathcliff, ce bohémien sans nom patronymique, venu d’ailleurs, dont la rage d’aimer se métamorphose en rage de détruire, la cruauté et le sadisme atteignent des sommets. Il épouse Isabelle Linton alors qu’il ne l’aime pas et la maltraite ; il tient en son pouvoir Hindley Earnshaw qui meurt des suites d’une rixe avec lui ; il en vient à laisser mourir son propre fils Linton, "ce petit drôle", en refusant d’appeler un médecin ; il emploie tous les moyens pour réduire Hareton Earnshaw à l’état de rustre. Nelly Dean, un des narrateurs, le compare ainsi à une "bête malfaisante […] attendant le moment de bondir et de détruire" (p. 159).
   
   Comme dans le roman gothique, Heathcliff apparaît tel un vampire lorsqu’il s’écrie à propos de la relation entre Catherine et Linton : "Dès le moment qu’elle [Catherine] aurait cessé de lui porter intérêt, je lui aurais arraché le cœur et j’aurais bu son sang!" (p. 211). Lockwood, le premier des narrateurs, décrit ainsi Heathcliff, alors que celui-ci brave toutes les interdictions pour revoir Catherine : "Ses cheveux et ses vêtements étaient blancs de neige et ses dents aiguës de cannibale, qui se montraient sous l’effet du froid et de la rage, brillaient dans l’obscurité." (p. 246). Nelly Dean se demande à la fin du roman s’il est "une goule ou un vampire" (p. 437). Il est question aussi du pouvoir hypnotique de son "regard de basilic". Et, lors d’une dispute avec Isabelle, après l’avoir  «jeté[e]hors de la pièce, Heathcliff murmure : "Je suis sans pitié! Je suis sans pitié! Plus les vers se tordent, plus grande est mon envie de leur écraser les entrailles! C’est comme une rage de dents morale, et je broie avec d’autant plus d’énergie que la douleur est plus vive.» (p. 216). Parlant de Catherine Linton et de Linton son propre fils, ne va-t-il pas jusqu’à oser affirmer : "Si j’étais dans un pays où les lois fussent moins strictes et les goût moins raffinés, je m’offrirais une lente vivisection de ces deux êtres comme amusement d’une soirée" (p. 362)? Sa vengeance se fait nécrophile. Il la perpétue jusque dans la tombe puisqu’il soudoie le fossoyeur pour ouvrir un côté du cercueil de Catherine Earnshaw du côté où lui-même sera enterré et non du côté de son époux (p. 385).
   
   La tonalité fantastique de ce roman se manifeste par la voix de Catherine Linton qu'entend Lockwood au chapitre III et par de nombreux détails inquiétants. On sait notamment que Catherine hantera Heathcliff pendant dix-huit ans. François Angelier dit qu’Emily Brontë, avec cette œuvre de vent et de neige, a su "rendre à la nuit sa puissance oraculaire et incantatoire". Quant à l’essayiste George H. Lewes, il a été frappé par la puissance créatrice d’Emily Brontë, cette "bête fauve", ainsi qu’il la surnomme!
   
   Michel Mohrt, dans sa préface à l’édition du Livre de Poche insiste particulièrement sur cette influence du roman noir. Il explique pourtant comment Emily Brontë, si elle a repris les poncifs du genre, a su excellemment les transformer. «Elle est entrée dans des lieux communs, pour les "faire vrai [s]", ce qui est, selon Alain, la définition du génie», explique-t-il. Elle a notamment savamment orchestré le principe de clôture et d’enfermement en faisant du bâtiment primitif de Wuthering Heights une prison-labyrinthe, gardée par des chiens, et aussi une prison des âmes. Elle a donné une portée symbolique aux deux lieux principaux en opposant les Hauts et la vallée de Trushcross Grange. Avec Emily Brontë, le paradis est dans la vallée, l'enfer se tient sur les hauteurs, faisant ainsi du décor de cette œuvre l’illustration parfaite du roman noir, tel que le définit François Angelier : "Une nature violente avec ses décors de bois épais et ténébreux, ses monts escarpés et ses vals sans retour ; des récits où de sombres inconnus cachent un lourd passé dans les ténèbres glacées d’un castel funèbre ; romans où de frêles héroïnes interrogent la nuit à la vacillante clarté d’une chandelle ; nuits fouettées par la fureur des torches, le hennissement des attelages égarés, les cris des séquestrés." On sait aussi combien Emily Brontë était attachée de façon quasi mystique au paysage des "moors" qui ont façonné sa personnalité. Ils sont pour elle synonyme et de liberté et de désespoir.
   
   A la lecture de ce roman paroxystique, on ne peut que s’interroger sur les mystères de la création littéraire. Comment cette jeune fille, dont l’univers fut confiné au presbytère paternel de Haworth, a-t-elle pu écrire cette œuvre de "bruit et de fureur"? Certes, elle fut bien l’ "objet d’une malédiction privilégiée" : orpheline, elle perdit sa mère à trois ans et deux sœurs aînées dans son enfance ; sœur souffrante, elle fut le témoin horrifié des crises de son frère Branwell, alcoolique et opiomane ; "cendrillon volontaire", elle vécut dans une grande solitude, comparable à celle de ses héroïnes. Certes, son imagination fut stimulée par les jeux de rôle partagés avec Charlotte, Ann et Branwell et la création des Chroniques de Gondal, leur monde imaginaire ; elle fut bercée par les lectures de la Bible, du Blackwood Edimburgh’s Magazine, les œuvres noires de Byron, les toiles de Blake et de John Martin. Mrs Dean ne lui ressemble-t-elle pas lorsqu’elle dit à Lockwood : "Il n’y a pas dans cette bibliothèque un livre que je n’aie ouvert et même dont je n’aie tiré quelque chose" ?
   
   Mais cela suffit-il à expliquer cette prescience du monde du Mal, la description hallucinée de cette contamination du Mal qui gangrène ses personnages? Peut-être faut-il se dire que c’est en elle seule qu’elle a puisé tout cela, que c’est dans sa longue solitude, dans le seul drame d’exister qu’elle a trouvé la vérité de l’amour et de la mort. Charlotte Brontë, dans la préface à l’édition de 1850 de Wuthering Heights, n’écrivait-elle pas : "Elle a sculpté ses personnages d’un âpre ciseau et sans aucun autre modèle que la lumière de ses méditations"? Avec ce roman inclassable, Emily Brontë signerait là un grand livre métaphysique, sans doute au-delà du Bien et du Mal.
   
   On reconnaîtra cependant qu’après la mort de Heathcliff, les forces du Mal s'épuisent, le domaine se restructure, la nature se pacifie, le normal émerge à nouveau, les morts laissent la place aux vivants. Lockwood, de retour à Trushcross Grange, ne dit-il pas (et ce sont les dernières lignes de l’œuvre) : "… je regardais les papillons de nuit qui voltigeaient au milieu de la bruyère et des campanules, j’écoutais la brise légère qui agitait l’herbe, et je me demandais comment quelqu’un pouvait imaginer que ceux qui dormaient dans cette terre tranquille eussent un sommeil troublé. " (p. 447).
   
   Roman de la démesure, roman romantique et victorien, tout à la fois naïf et pénétrant, roman sado-masochiste, roman gothique, mais roman à l’épilogue surprenant de douceur, "Wuthering Heights" est tout cela à la fois. Il correspond bien, ce me semble, à ce qu’en disait Charlotte Brontë qui soulignait combien chaque page en était chargée d’une "espèce d’électricité morale".

critique par Catheau




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