Lecture / Ecriture
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Une île, une forteresse de Hélène Gaudy

Hélène Gaudy
  Une île, une forteresse

Une île, une forteresse - Hélène Gaudy

Terezín, en allemand Theresienstadt
Note :

   "Tous, ils font la même chose que ceux qui écrivent, ceux qui jouent, ceux qui dessinent ou peignent, qui ont laissé derrière eux des poèmes ou juste le souvenir de leur corps sur la scène, ils font la même chose que Friedl, se ménagent un espace, et même s’ils savent qu’il sera investi, déformé, qu’on l’utilisera pour inventer une ville qui n’existe pas et s’en servir contre eux, même s’ils le devinent ou le craignent, ils se tiennent encore là, parce qu’il n’y a que là qu’on peut encore se tenir.
   C’est Eichmann, m’a dit Georges-Arthur Goldschmidt, c’est Eichmann, entre autre, qui a connu ça, cette histoire d’une ville où l’on démontrerait que les juifs sont des parasites qui se parasiteraient eux-mêmes, qui s’auto-dévoreraient. Ca ne s’est pas produit. Les nazis ont réussi le contraire de ce qu’ils voulaient puisque c’ étaient une floraison extraordinaire de littérature, d’art, en présence de la mort".
   

   On leur avait fait croire qu’ils allaient découvrir une ville pour eux, ils allaient se reposer, pouvoir nager dans la rivière, vivre heureux. Ils donnèrent toute leur fortune pour pouvoir vivre dans une belle maison. En guise de villégiature, ils eurent droit à tenter de survivre dans une ville forteresse imaginée par Vauban en forme d’étoile.
   
   C’est à Terezin que furent déportés les Juifs tchèques avant d’être emmenés vers Auschwitz. Pour les demi Juifs allemands ainsi que ceux de plus de 65 ans, pour la plupart des artistes à tous les niveaux, ce fut le ghetto.
   
   Les Tchèques qui y vivaient furent chassés pour permettre d’y installer les Juifs.
   
   Le sadisme des nazis fut tel qu’ils imaginèrent de réaliser un film dont tous les prisonniers furent les figurants. Ils embellirent la ville facticement pour tromper les représentants de la croix rouge, qui fermèrent les yeux par trois fois durant les années de guerre.
   
   Il reste des archives de ce film où l’on découvre des enfants qui chevauchent des chevaux de bois le temps d’une scène. Après les chevaux ne firent plus jamais une gambade.
   
   Mêmes enfermés, les artistes luttèrent pour ne pas sombrer, pièce de théâtre, dessin, classe aux enfants dans l’attente , sans savoir qui disparaitrait en premier. Création d’un orchestre, chant….
   
   
   Ce fut le dernier lieu où fut déporté Robert Desnos qui y mourut du typhus car comme dans tous les autres ghettos, les conditions de survie y furent du nom de l’horreur.
   
   La ville forteresse est toujours là, elle est devenue un lieu de mémoire qu’Hélène Gaudy a voulu découvrir, s’en imprégner, tenter de cerner ce qui reste en suspens, comprendre, écouter et essayer de saisir la silhouette de son grand-père qui fut déporté en France. Elle raconte le paysage, les rencontres.
   
   Elle nous emmène à Birkenau et à Drancy, le jumeau de Terezin. Drancy qui fut le camp dirigé par les français, devenu une cité HLM. Que ressent-on à vivre entre des murs qui se sont imprégnés de tristesse passée ?
   
   Un récit percutant. A lire, et à relire.
   A Terezin furent enfermés 139 654 humains.
   33 419 y moururent.
   86934 furent déportés vers les camps d’extermination.
   17 320 survécurent
   Sur les 15 000 enfants qui y furent emmenés, il n’est resta qu’un millier.
   
   "Les souvenirs ne sont pas tous incrustés de la même façon. Moi, je ne me souviens pas du degré de souffrance. On n’avait plus la force d’avoir des sentiments. C’est pour ça, quand les gens me disent vous avez été courageuse…Non, c’est la chance. Je ne peux pas parler pour les autres mais, moi, j’étais devenue, tout de suite un robot. Comme si on m’avait tapé sur la tête. Vous rentrez par une porte, vous êtes normale, vous sortez ce n’est plus vous. Une fois de temps en temps, quand on pouvait se reposer, j’essayais de faire venir dans mon cerveau les visages des miens. Impossible, mon cerveau était vide. Il ne savait plus penser. Je crois que c’est ça, qui m’a sauvée".

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critique par Winnie




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Une recherche très complète
Note :

   Tout le monde ou presque connaît ou croit connaître. Oui, ce 'ghetto modèle', oui, ce film intitulé "Hitler offre une ville aux juifs". Hélène Gaudy s'y est rendue à deux reprises.
   
   "Il va falloir remonter le fil qui mène à ces images, à leur germe, à la naissance de leur aberration. Voir les rues où l'on a forcé les internés à jouer leur propre rôle, à se rendre au théâtre et au concert, à se coucher sur les flancs des remparts. Photographier cette ville où s'est noué un rapport si particulier à l'image, interroger ceux qui l'ont connue et ceux qui la connaissent, sans savoir encore si ce qui me conduit ici est la question du mensonge, celle des traces ou celle de leur imbrication intime, puisque même les traces peuvent devenir mensongères selon qui les exhume et qui les met en scène."
   

   Au départ, c'est une petite ville tchèque de quelques milliers d'habitants, construite sur le modèle des forteresses de Vauban.
   En 1942 les habitants sont priés de partir (certains reviendront plus tard) et des dizaines de milliers de juifs de tous âges y seront enfermés, mourant sur place ou expédiés à Auschwitz. Ville surpeuplée, donc. Des compositeurs, des musiciens y passèrent, des dessins sont restés, dont des dessins d'enfants, parfois retrouvés de façon fortuite.
   Bien avant le film tourné en 1944, une délégation de la Croix Rouge avait visité la ville, et le chapitre de Une île, un forteresse justement intitulé Cité Potemkine raconte cet incroyable aveuglement de la délégation (j'ai appris aussi qu'il y avait eu une visite à Auschwitz, bien évidemment 'bidouillée' avant).
   
   Mais Hélène Gaudy ne se contentera pas de se rendre à Terezin, elle ira en Pologne, là où disparut son grand père (le livre lui est dédié). Passé et présent se mêlent, Terezin l'actuelle devenue touristique (voir sur internet, c'est organisé) l’entraînent en banlieue parisienne, où l'on peut retrouver (un peu et à moindre échelle bien sûr)) un phénomène similaire
   
   "La difficulté de vivre dans une ville qui n'est ni vraiment un lieu de vie, ni un lieu de mémoire, le sentiment d'indifférence, de lassitude et de délaissement de ses habitants, l'impression d'une superposition bancale de strates dont chacune viserait à recouvrir la précédente : j'ai trouvé tout cela dans un autre lieu, Drancy, où la cité de la Muette, qui a été le plus grand camp d'internement des Juifs de France, est aujourd'hui une cité HLM.
   Une délégation de la Croix Rouge est également venue la visiter en 1944, quelques jours avant la visite de Roussel à Theresienstadt. Là aussi, on a tenté de rendre les lieux présentables. Là aussi, on a du mal, aujourd'hui, à savoir quoi faire de ces murs, comment les insérer, encore, dans le paysage."
   

   Des photos de l'époque existent, trompeuses, mais "Les ficelles sont plus vicieuses, moins apparentes que je l'avais cru et la mise en scène, suffisamment fondue dans les souvenirs qu’elle imite pour que les témoins eux-mêmes ne l'aient pas remarquée."
   

   Y est passée, parmi bien d'autres, Marceline Loridan-Ivens, y est mort Robert Desnos.
   "Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne
   Comme un soir en dormant tu nous en fis récit
   Accomplir jusqu'au bout ta propre prophétie
   Là-bas où le destin de notre siècle saigne"
   

   Et puis
   "Dans la petite forteresse, il y a aussi la cellule de Gavrilo Princip qui, en assassinant l'archiduc François-Ferdinand et sa femme, la duchesse de Hohenberg, roturière pour une fois épousée par amour, a déclenché la première guerre mondiale."
Son médecin de l'époque fut interné à Terezin (puis déporté en Pologne).
   "Les strates de l'Histoire surgissent nues, absurdes sous la lumière d’une seule vie."

   
   Conclusion : A lire absolument, ce document, cette recherche fort complète (je n'ai pas tout évoqué) magistralement composée, réfléchie et écrite.

critique par Keisha




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