Lecture / Ecriture
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Quatuor de Anna Enquist

Anna Enquist
  Les porteurs de glace
  Le saut
  Le chef d'oeuvre
  Le retour
  La blessure
  Les endormeurs
  Quatuor
  Contrepoint

Anna Enquist est le pseudonyme de l'écrivain néerlandais Christa Widlund-Broer, née le 19 juillet 1945 à Amsterdam aux Pays-Bas, elle a grandi à Delft.
Après des études de piano au conservatoire de musique de La Haye, elle a étudié la psychologie clinique à Leiden ayant envisagé les carrières de musicienne ou de psychanalyste.
Elle a publié des recueils de poèmes et des romans, et a connu le succès dès son premier roman "Le chef-d’œuvre". Elle se consacre maintenant à l'écriture.

Quatuor - Anna Enquist

Anticipation modérée, enthousiasme aussi
Note :

   "Nous avançons tous les deux le long de l'abîme comme si tout allait bien, pensa Jochem."
   

   Quatre amis de longue date, évoluant dans le domaine de la culture et de la santé, se réunissent régulièrement pour pratiquer la musique en amateurs, histoire d'évacuer le stress de leur travail ou de leur situation personnelle compliquée.
   Mais l'irruption dans le dernier tiers du livre d'un élément perturbateur, assez prévisible, va remettre en question cette belle harmonie.
   
   La quatrième de couverture nous précise que nous sommes "dans un avenir proche", "dans une ville, jamais nommée qui ressemble à Amsterdam". Si Anna Enquist nous avait habitués à une peinture psychologique très fine, que l'on retrouve avec plaisir ici, cette volonté de pousser le curseur vers un avenir juste un peu plus lointain n'a en vérité pas grand intérêt. Seule la paranoïa d'un vieil homme, pouvant être mise d'ailleurs plus sur le compte d'une inquiétude bien légitime sur la crainte d'être promis à une mort accélérée s'il quitte sa maison, plutôt que sur la volonté délibérée des autorités compétentes, peut nous faire croire à cette volonté d'anticipation modérée.
   Quant au "suspense", il n'a guère d’utilité...
   
   Bilan en demi-teintes donc et une légère déception pour une auteure dont j'ai lu tous les romans et nouvelles traduits en français.
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critique par Cathulu




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Le cynisme au bord duquel nous nous situons
Note :

   Ils sont quatre adultes en manque de repères, plus ou moins perdus dans leurs démons intérieurs, peu ou prou en butte avec leurs responsabilités professionnelles, tous au bord d’un précipice dans lequel certains sont tombés tandis que d’autres ne le voient pas encore clairement. Tous se sont connus, beaucoup plus jeunes, au Conservatoire, pratiquant leurs instruments à un niveau semi-professionnel avant de bifurquer vers des horizons a priori moins risqués.
   
   Leur amitié, ils la cultivent en pratiquant le quatuor à cordes ensemble. Jouer est comme une suspension du temps, comme un refuge dans un monde fait uniquement de sons, d’écoute mutuelle, de plongées au plus profond de soi à la recherche de la juste émotion, celle voulue, demandée par un compositeur mort depuis des siècles mais qui a laissé des consignes très précises sur des partitions qu’il faut savoir comprendre, décoder, nuancer afin d’en délivrer un des possibles et presque innombrables messages.
   
   Pendant ce temps, le monde où ils vivent, une grande ville quelconque, anonyme, des Pays-Bas s’agite. Un monde quasi-contemporain mais dans lequel le mépris envers l’humain semble avoir atteint un degré de paroxysme et de cynisme au bord duquel nous nous situons. Un monde où l’on peut tuer des enfants dans un accident de car scolaire sans avoir à rendre de compte. Un monde où l’on se débarrasse de gêneurs en faisant s’écraser une nacelle en direct. Où soigner les personnes âgées se pose comme une interdiction aux médecins généralistes sommés de transmettre ces patients à des centres spécialisés ; des agents municipaux se chargent de les recenser et de les débarquer de chez eux pour les parquer dans des mouroirs. Un monde où les politiques ont perdu depuis longtemps toute notion d’intérêt général pour ne s’occuper de leurs intérêts particuliers.
   
   Un monde plein de menaces où la peur de l’autre plane. Un monde duquel se tient isolé un vieil homme qui fut un violoncelliste virtuose, professeur respecté de plusieurs des membres du quatuor, parce que son genou arthritique le laisse cloué chez lui dans l’angoisse d’être enlevé de force et expédier avec ces gériatres dont la société cherche à se débarrasser.
   
   Dans cet environnement inquiétant, seule la recherche de profit, l’efficacité tous azimuts comptent. Peu importent les dégâts sur la culture, la santé, la liberté de choisir, voire la vie humaine tout court. Pendant que le quatuor répète, un drame que nous ne pressentons quasiment pas se prépare. Il va donner lieu à une fin inattendue dont la violence totale, brutale, aveugle n’est rien d’autre que le révélateur des mécanismes de ce monde que dénonce Anna Enquist comme celui qui nous attend si nous n’y prenons pas garde et que nous ne dressons pas pour exprimer notre refus collectif.
   
   La grande romancière et également pianiste et thérapeute qu’est Anna Enquist nous interpelle sur la place de l’humain au sein de nos sociétés modernes. L’humain dans ce qu’il a de dimensions affectives, amicales, compassionnelles, culturelles comme dans ce qu’il a de pire : le mensonge, l’égoïsme, l’accaparement, la brutalité et la férocité. Un livre surprenant, parfois éprouvant, qui, sous des dehors et des prémices qui se cachent, exprime tout le potentiel explosif et destructif qui nous entoure.

critique par Cetalir




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