Lecture / Ecriture
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Ensemble séparés de Dermot Bolger

Dermot Bolger
  La musique du père
  Finbar's hotel
  Une seconde vie
  Une illusion passagère
  Ensemble séparés

Dermot Bolger est un écrivain irlandais né en 1959.

Ensemble séparés - Dermot Bolger

367 pages prenantes
Note :

   Nous sommes en 2007 dans une banlieue devenue très en vue de Dublin, Alice et Chris y habitent depuis longtemps dans une petite maison. Parce qu’Alice ne supporte plus d’y vivre, son mari tente d’acheter ailleurs mais les prix ne font que grimper car l’Irlande est à son tour gagnée par la frénésie spéculative de l’immobilier. Si Chris aime toujours sa femme, Alice s’est détachée de lui et s’est enfermée dans une bulle dépressive. Leur voisin Ronan propose à Chris de s’associer avec lui dans une affaire immobilière incluant les deux jardins mitoyens. Affaire qui selon lui permettrait à Chris de réaliser le rêve de sa femme et de sauver ainsi son couple.
   
   Trois personnages et des tempéraments différents. Chris très influençable et assez crédule, Alice assez froide voire dure envers son mari et qui voit dans un changement de lieu la possibilité de tourner une page sur un drame dont elle est responsable. Et enfin Ronan manipulateur aux dents longues, peu scrupuleux et avide d’argent, divorcé et remarié à une femme philippine plus jeune que lui. Chris va accepter l’offre d’association immobilière de Ronan mais un ouvrier clandestin employé illégalement (comme tous les autres) meurt sur le chantier.
   
   S'étendant sur des tranches durant deux ans, la fièvre de l’argent dans cette Irlande contemporaine et ses conséquences sont très bien décrites tout comme les conditions des immigrants et des immigrés, l’introspection du couple, le poids ou la place de la famille. J'ai trouvé très intéressant le personnage d’Alice : sa complexité, ce qu’elle a vécu (elle qui aura tenté de s’installer au Canada, fille unique qui a beaucoup sacrifié pour ses parents) et comment à cinquante ans elle regarde l’avenir.
   L'auteur manie l’ironie, la causticité et n’est pas tendre avec ses personnages.
   
   Malgré deux bémols (la naïveté de Chris a eu tendance à m’agacer et quelques longueurs), ce roman dont la construction fait la part belle à la psychologie est prenant !
   
   "Alice gardait de ses parents l'image ineffaçable d'une femme et d'un homme qui se tenaient la main, stoïques - elle allongée et lui ainsi assis-, attendant la mort aussi tranquillement qu'ils auraient attendu le bus 46A pour aller au Gaiety voir Maureen Potter."

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critique par Clara et les mots




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La machine infernale
Note :

    C'est Dermot Bolger qui parle de machine infernale à propos des années du Tigre Celtique, où les Irlandais se sont crus les maîtres du monde. "Ensemble séparés" ce n'est pas l'Irlande des pubs et des banjos et du rugby même si l'on y boit pas mal. L'auteur y démontre les mécanismes du profit de ces quelques mois où Erin s'est prise pour Wall Street et Las Vegas en même temps.
   
   Soit deux couples à Dublin, des voisins, Chris et Alice, remise mentalement d'un grave accident, Ronan et Kim, sa seconde épouse jeune et philippine. 2007, selon un processus que je n'ai pas très bien compris, étant une buse en économie, les deux hommes tentent de s'enrichir dans l'immobilier. En ce temps là en quelques semaines se bâtissaient des fortunes sur les rives de ma chère Liffey. Voisins, amis, rivaux, ennemis, Chris et Ronan sont tout cela à la fois. C'est l'un des atouts de ce très bon roman de suivre ce rapport entre deux hommes qui ne se sont jamais vraiment quittés.
   
   Tanglewood (titre original) est passionnant bien qu'un peu laborieux dans le premier tiers, avec ses précisions sur la situation financière de l'ancienne lanterne rouge de l'Europe, promue du jour au lendemain tête d'affiche. Mais après, quel régal. Dermot Bolger brasse avec bonheur les intimités des deux couples, et les brutalités sociales qui voient s'opposer winners et losers, Les winners d'un soir ruinables dès la semaine suivante. Et le romancier dépeint aussi sans démagogie ni misérabilisme cette population ex-yougoslave qui trime sur les chantiers de la nouvelle Irlande, et notamment dans le jardin commun de Chris et Ronan. Vers la fin du livre Bolger revient sur la Yougoslavie post-Tito et les guerres fratricides qui jetèrent sur les routes de l'exil tant d'amis ayant choisi des camps différents, emportant à l'Ouest, par exemple à Dublin, rudes souvenirs et lourdes rancœurs.
   
   Je suis admiratif de tant de livres irlandais que je vais me répéter. Quatre millions d'Irlandais et de si beaux textes. A croire que famine, omniprésence d'un catholicisme longtemps terrible, encombrant voisinage britannique, violences civiles un siècle durant, et pubs embierrés forment pour la littérature un cocktail idéal. Je pense souvent ça aussi pour Israel et l'Afrique du Sud. Les deux titres, c'est assez exceptionnel, sont très beaux. "Tanglewood" insistant sur le côté embrouillé, tangle, de cette spéculation immobilière. Et "Ensemble séparés" pour la complexité et l'imbroglio qui enrichirent certains et ruinèrent d'autres, ou parfois les mêmes. Bref je vous invite, mitoyens que vous serez chez Chris et Ronan pendant 366 pages, à partager ce très beau roman qui en dit long sur l'Irlande, sur quelques Irlandais, sur les hommes en général et sur notre siècle compliqué où éclatent parfois des bulles meurtrières à leur façon.

critique par Eeguab




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