Lecture / Ecriture
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Passage à l’ennemie de Lydie Salvayre

Lydie Salvayre
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Lydie Salvayre est une écrivaine française née en 1948. Elle exerça la psychiatrie pendant plusieurs années, avant de vivre de sa plume.
Elle a obtenu
Le Prix Novembre en 1997 pour "La Compagnie des spectres"
Le Prix François Billetdoux en 2010 pour "BW"
Le prix Goncourt en 2014 pour "Pas pleurer"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Passage à l’ennemie - Lydie Salvayre

Politiquement pas très correct !
Note :

   L’inspecteur Arjona, loyal et dévoué serviteur de la Police et candidement soumis aux concepts de son Ministre ( « partisan actif de la tenue en laisse des adolescents par leur maître » ), a pour mission d’infiltrer un groupe de jeunes délinquants. Accoutré d’un travestissement qu’il juge plutôt grotesque, il va donc s’introduire dans le groupe afin d’évaluer l’impact de la toxicomanie sur la population du quartier. Par excès de professionnalisme et afin de mieux leurrer ses jeunes « amis », il est contraint de s’adonner, en leur compagnie, aux fumettes répétées qui rythment allègrement leurs regroupements et finissent par embrumer son esprit.
   
   L’histoire originale se construit autour de l’ensemble des rapports que l’inspecteur Arjona rédige à l’intention de ses supérieurs pour leur faire part de ses diverses investigations. Le style adopte ainsi un caractère administratif tout en ironie. C’est drôle, très drôle car l’interprétation se nourrit de bien des sous-entendus au gré des observations relatées d’abord naïvement en bon zélateur puis de manière de plus en plus éclairée. Au fil de ces nombreux rapports, le lecteur perçoit la mutation qui s’opère chez l’inspecteur au point « qu’il ne compose plus un personnage, qu’il ne simule plus des façons empruntées, qu’il ne se prête plus à un sordide simulacre, mais qu’il est devenu ce simulacre. » Au point « qu’il ne contrefait plus Adrien Arjona, mais qu’il est Adrien Arjona, danseur de hip-hop, rappeur à ses heures, fumeur de hash, chômeur irrésigné dans un désert qui se proclame monde et dont il refuse d’être le complice… »
   
   Quant aux sarcasmes, à peine camouflés, sur certaines méthodes policières mises en place par le Ministre en question (nous sommes là en 2003 et inutile de préciser qui était ministre de l’Intérieur), ils pointent certaines exactions du service de l’ordre alors commanditées par des concepts et des analyses de société bien singuliers. L’ensemble n’est autre qu’une observation malicieuse des sociétés tant policière que des cités assorties de leurs clichés et préjugés bien souvent négatifs. Bien sûr, ces deux mondes sont en affrontement continuel et chaque partie campe, voire s’enracine sur ses positions alors que l’un est pour l’autre autant le plus proche complice que le pire ennemi.
   
   Aussi, dans cette histoire, l’ennemi prend surtout un « e » sous les traits de la jeune et énigmatique Dulcinée. Par sa simple présence, en renversant le cœur du dévoué inspecteur, elle va involontairement accélérer sa métamorphose ( « car il s’agit d’une métamorphose et non d’une banale conversion » ) et dévoiler la conscience de l’individu qui s’ignorait, jusque-là soumis aveuglément à sa mission et à ses supérieurs.
   
   Derrière cette subtile ironie, se dissimule une satire sociale caustique, un pamphlet sur une société qui condamne avant même de savoir.
   C’est un livre subtil et perspicace et j’ai vraiment été conquise tant par le fond que par la forme.
   
   Un extrait (par exemple) de l’analyse faite par l’inspecteur sur la confrontation de ces deux mondes (d’une part la Police et d’autre part les jeunes des cités) :
    « La connexité de ces deux groupes est aussi ancienne que leur existence.
   De tout temps, l’un ne put sans l’autre vivre, ni d’ailleurs mourir.
   De tout temps l’un fut de l’autre le plus proche complice et le pire ennemi.
   De tout temps la délinquance officielle de l’un fut le miroir parfait des menées illégales de l’autre, tandis que leur commune violence et leurs mutuelles vertus se faisaient écho dans une touchante réciprocité.
   Bien évidemment, la reconnaissance de cette parenté profonde bien que toujours inavouée risquerait, si elle s’affirmait, de désappointer, sinon d’enrager, un certain nombre de ces électeurs irresponsables qui brûlent d’impatience à l’idée de voir ces deux entités, il serait plus juste de dire ces deux symboles, s’affronter et s’entretuer jusqu’à l’extermination totale de l’un des deux.
   
   Ce qui ne serait rien moins que désastreux. Car un monde où la Police, seule digne assez solide pour arrêter l’humanité lorsqu’elle roule dans l’abîme, un monde où la Police aurait disparu serait proprement effroyable.
   Quant à la disparition des délinquants, elle entraînerait irrémédiablement la disparition de la littérature qui emprunte aux susdits l’insolence, l’audace et l’esprit de bataille… »

critique par Véro




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