Lecture / Ecriture
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Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson
  Petit traité sur l'immensité du monde
  Dans les forêts de Sibérie
  L'axe du loup
  S’abandonner à vivre
  Une vie à coucher dehors
  Berezina
  Géographie de l'instant
  Sur les chemins noirs
  Nouvelles de l’Est
  Éloge de l'énergie vagabonde

Sylvain Tesson est un écrivain-voyageur français né en 1972.

Sur les chemins noirs - Sylvain Tesson

Du Mercantour au Cotentin
Note :

   Depuis vingt ans, d’Oulan-Bator à Valparaiso, S. Tesson a toujours éprouvé le besoin de fuir pour être libre, dans "la solitude, l’espace et le silence", pour "se dégraisser du matérialisme" et trouver l’apaisement dans la marche. Isolé six mois en Sibérie, ce "pas de côté" l’avait ressourcé. Mais voici deux ans il a fait un pas de trop et "a pris cinquante ans en huit mètres" de chute. Dès lors, cette marche au long des "Chemins noirs" prend un sens bien différent des précédentes. Après quatre mois d’hospitalisation, S. Tesson s’est lancé un défi : marcher pour se rééduquer, dans l’hexagone, par prudence.
   
   Du Mercantour au Cotentin il a découvert que l’aménagement du territoire n’a pas encore tout effacé du pays d’antan. Mais surtout, lui qui se dit "un homme sombre", très réservé, se confie dans ce récit. Car cette chute a provoqué en lui une prise de conscience : "j’avais foutu le feu à ma vie" avoue-t-il. Ce "voyage né d’une chute" c’est une marche au salut : une épreuve physique vécue dans la souffrance avec une remarquable persévérance ; une épreuve morale aussi, quand remords et regrets le harcèlent, quand menacent le doute et le découragement.
   
   Au long de ces chemins, petits serpentins noirs sur la carte IGN au 25 000è, couchant le plus souvent à la belle étoile, S. Tesson, accompagné parfois de deux copains d’aventures en Russie, rencontre des gens du cru. Caché dans ces sentes ombreuses il échappe mentalement à notre époque. Mais les sentiers parfois se perdent, la carte ne correspond plus au territoire ; autoroutes, ronds-points, lotissements font alors naître en l’auteur à la fois la nostalgie du passé et la colère face à la modernité. Et de vilipender les politiques de vouloir connecter les terres reculées : "le wifi ramènera les bouseux à la norme" ironise-t-il avec amertume. "Les derniers mois m’ont changé" note-t-il. Lui qui jamais ne fut nostalgique se découvre vieilli, assagi peut-être.
   
    Au cours de cette "lente entreprise de reconstruction", les "armatures de [son] dos" le font souffrir. Sourd d’une oreille, ayant perdu l’odorat, l’alcool lui étant interdit, seul lui reste le cigarillo devant un viandox. Mais l’obsession de relever son propre défi le propulse. Peu à peu la nature soigne son corps, huile ses rouages. L’automne l’habite où "les fougères saignent", déjà. Il progresse "en époussetant les passereaux" et les rafales "épluchent ses idées noires". Heureusement, l’accident n’a pas porté atteinte à son style, à ses métaphores ni à sa verve.
   
   Il a frôlé la mort, elle lui a ravi sa mère ; il voit son visage, au détour d’un chemin, "dans les plis d’un étang", elle qui savait que rien ne dure. "Je fus ce que tu es, tu seras ce que je suis". Incroyant, ni athée ni agnostique, S.Tesson s’en remet à la spiritualité sacrée de la nature et l’évoque souvent à l’aide de termes empruntés à la religion chrétienne.
   
   Par la magie de la marche il a "conjuré le mal" en lui et atteint le Cotentin. Il le fallait, pour valoriser sa chance puisque "le destin lui a accordé la grâce de marcher de nouveau". Le territoire français offre encore des chemins noirs, invisibles, des espaces d’ensauvagement paradisiaques, à découvrir d’urgence, bien loin des fameux sentiers de grande randonnée...
   Toutefois, à la différence des précédents, et malgré la distanciation ironique, ce récit se nimbe d’amertume et de désenchantement. Bien que reconstitué, le "Tesson de bouteille", ainsi qu’il aime à se surnommer, porte de multiples brisures.
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critique par Kate




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Cheminement introspectif
Note :

   144 pages à découvrir.
   
   Après un accident dont son corps garde des séquelles, Sylvain Tesson au lieu de suivre une rééducation médicale décide de traverser la France via des chemins oubliés ou méconnus "les chemins noirs".
   
    "Bancal, le corps en peine, avec le sang d’un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme"
, il entame un périple où le temps ne presse pas et sans aucune contrainte. Loin des routes et de la société, il s’enfonce dans la campagne afin de découvrir la France "ombreuse épargnée par l'aménagement".
   Et il s‘intéresse dans ce récit au territoire et à sa géographie. Ses constats ne sont pas tendres avec la technologie et le monde d’aujourd’hui. Il nous fait savoir qu’il est un partisan du c’était mieux avant ce qui à force est un peu agaçant et dans une certain mesure, mesure où il nous fait référence à un temps très éloigné celui avant les Trente Glorieuses.
   
   Mais ses réflexions (ou du moins une partie) font mouche et amènent à réfléchir notamment sur l’évolution du monde rural et agricole. Dans ce livre, on ressent toute l'humilité dont il fait preuve ainsi que l'amour qu'il porte à ces territoires de l’"hyper-ruralité".
   Après cette lecture , un cheminement introspectif et géographique, on n'a qu'une envie : celle de lui emboîter le pas.
   
   "Certains hommes espéraient entrer dans l'histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie."

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critique par Clara et les mots




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La longue route
Note :

   "Au lieu-dit "La Fontaine", une vieille dame claudiquait devant un mur non jointoyé. A son bras, un panier de mûres. Elle leva les yeux et c'était le regard que je cherchais, paysan, dur, luisant de vieux savoirs. Elle appartenait à cette catégorie de gens pour qui la santé des prunes est un enjeu plus important que le haut débit".
   

   Comme vous le savez sans doute, Sylvain Tesson est tombé d'un toit un jour d'août 2014. Grièvement blessé, il a passé un an à l'hôpital et s'en sort "bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme". A la place d'une rééducation classique, il s'était promis, sur son lit d'hôpital, de reprendre les chemins.
   
   Plutôt qu'une destination lointaine, ce sera la France, les sentiers oubliés, ceux qu'empruntaient autrefois les paysans dans les zones qualifiées aujourd'hui "d'hyper-rurales", une diagonale en partant du Mercantour jusqu'à la pointe de la Hague.
   
   C'est ma première lecture de l'auteur, jusqu'à présent le personnage médiatique insupportable faisait barrage à une éventuelle découverte de ses récits de voyage.
   
   Alors ? J'ai été intéressée par cette remise en mouvement volontaire, l'homme ne s'attarde pas sur les séquelles de son accident, qui ne sont pourtant pas légères. Sa volonté est toute entière dans l'obstination à avancer en cherchant les vieux chemins, dont beaucoup ont disparu. Rien de tel que la géographie pour saisir les changements profonds du pays en une ou deux générations.
   
   L'auteur est très critique, voire donneur de leçons, sur l'époque actuelle ; il déteste les écrans, déplore l'aménagement aveugle du territoire, qui l'enlaidit partout. Malgré le ton un peu trop supérieur, j'ai souvent été d'accord avec ses réflexions. Il ne cherche pas les rencontres, elles sont rares et lui suffisent, on sent plutôt son désir de solitude et de nature sauvage. Il marche seul, quelquefois des amis ou sa sœur le rejoignent pour quelques étapes.
   
   Je ne sais pas quel était l'ambiance de ses livres précédents, mais dans celui-ci, il a l'air de regretter souvent l'interdiction nouvelle de boire de l'alcool. Il carbure au Viandox et visiblement l'état d'ivresse lui manque. Son humeur est souvent sombre.
   
   Son parcours sera émaillé d'incidents divers, subordonné à son état physique, mais il sent les forces revenir, les automatismes s'installer et au bout du voyage, son but est atteint. Il est en marche.
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critique par Aifelle




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Contre les trous noirs
Note :

   Que fait-on quand on valse dans le vertige et que l’on se réveille à l’hôpital la gueule de travers, le dos brisé ? On décide de se reconstruire. Pas question de partir vers une destination lointaine mais découvrir le pays où l’on est né, aller à la rencontre de sa mère décédée dans l’année.
   
   Découvrir oui mais à la manière Sylvain Tesson.
   "Ces tracés en étoile et ces lignes piquetées étaient des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisière, des vide antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinait de ces artères. C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oublies, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage. Certains hommes espéraient encore dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaitre dans la géographie"
   

   Et voilà le marcheur prêt à parcourir entre fin aout jusque début novembre les kilomètres qui séparent le Mercantour de la pointe de la France La Hague.
   
   Petit détail : il lui est interdit de boire une goutte d’alcool, s’étant perdu durant des années dans ses volutes.
   
   Egal à lui même, Sylvain Tesson s’en va loin de la foule. Se sentir en communion avec la nature. Coucher à la dure, marcher, marcher. Croiser quelques paysans dans ces chemins inempruntés.
   
   Faire l’état du monde. Quelques kilomètres avec un ami, puis un autre et une étape en compagnie de sa sœur. Passage épique du livre. Se sentir en parfaite harmonie avec la nature n’est pas donné à tout le monde.
   
   "Chaque matin, le soleil escaladait une barrière de nuages et peinait à passer la herse. A midi c’était l’explosion. L’Aubrac, cravache de rayons, me projetait en souvenir dans les steppes mongoles. C’était une terre rêvée pour les marches d’ivresse."
   

   Et malheureusement, il y a d’autres chemins noirs, ceux qui vous donnent envie tout à coup de mourir mais heureusement la solitude n’est pas de mise ce jour là. Heureusement.
   
   Ceux qui me connaissent à travers mes lectures savent que j’adore les récits de voyage de Sylvain Tesson. J’ai eu du mal à entrer dans ces chemins noirs car d’autres me traversaient l’esprit. Petit à petit j’ai pénétré dans les broussailles, franchi les monts et chanté sur les plateaux.
   
   Un très beau livre où l’on découvre un homme qui veut se reconstruire, qui sait que sa vie ne sera plus jamais pareille à avant, suite à son accident. Un combat contre les trous noirs qui nous happent parfois. Je le garde précieusement.

critique par Winnie




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