Lecture / Ecriture
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L'odeur de la forêt de Hélène Gestern

Hélène Gestern
  Eux sur la photo
  La Part du feu
  Portrait d'après blessure
  L'odeur de la forêt

Hélène Gestern est une enseignante et écrivaine française née en 1971.

L'odeur de la forêt - Hélène Gestern

700 pages
Note :

   Pas simple de se reconstruire après le deuil d'un amour, lorsque les derniers moments de vie de l'être aimé ont été confisqués par une ex-femme jalouse et dérangée. Alors pour combler le vide, Élisabeth Bathori*, historienne de la photographie, va se pencher sur une histoire familiale, celle de son héritage tombé du ciel, et tisser une quête qui l'emmènera aussi loin géographiquement (aux confins du Portugal) qu'historiquement (au vécu des tranchées et de la Gestapo) pour se rapprocher au plus près d'elle-même.
   
   C'est un livre qui m'a fait mal de découvrir. Non pas que l'intrigue ne tienne pas ses promesses mais par la résonance et la description du manque de l'autre si profonde, si sensible. Je me dis qu'il faut malheureusement l'avoir vécu pour l'exprimer aussi authentiquement. J'espère me tromper parce que j'apprécie énormément l'auteure et la femme Hélène Gestern que j'ai eu la chance de rencontrer à Tourcoing il y a quelques années. Et je lui veux que du bien ! Cependant, sa dédicace à l'absent et certaines ruptures maladroites de temps de conjugaison marquent le trouble et le doute.
   
   Notre héroïne, recroquevillée sur elle-même et en fin de dépression, est bien entourée : des collègues qui ne l'oublient pas et lui font confiance, des amis prévenants et discrets. Sa recherche épistolaire sur les secrets d'Albin et de Diane l'amènera sur de fausses pistes, sur des préjugés tenaces (comme le choix ingénieux du prénom Dominique) et bien sûr sur des mauvaises rencontres : l'échec participe aussi à la reconstruction, tant qu'il n'est pas violent.
   
   "L'odeur de la forêt" retrace des instantanés des deux guerres mondiales (la période des tranchées, l'occupation allemande) où la bravoure a côtoyé la pire vilénie. Au-delà des histoires mêlées (ne pas hésiter à faire un arbre généalogique : je n'en ai pas eu besoin mais il m'a fallu plus d'attention pour ce roman-ci que pour un autre), on se laisse porter par une intrigue complète, chargée en symboles, qui nous fait voyager. Hélène Gestern sait distraire son lectorat par des procédés littéraires (lettres, description de photos comme armes politiques, traduction d'un journal intime bien codifié par une mathématicienne qui n'a pas connu la gloire pourtant méritée, récit usuel etc). L'écrivaine nous rappelle un temps où les relations conjugales n'étaient pas toutes désirées, où la femme n'était qu'un sous-fifre de l'homme. Certes, il reste du chemin à parcourir mais je suis certaine de ne pas regretter cette période-là !
   
   Un coup de cœur comme d'habitude avec cette romancière qui ne laisse rien au hasard et s'applique dans la précision de ses dires. Un roman qui m'a soulevée et m'a instruite. Je précise le nombre de pages conséquent (environ 700 pages) qui montre le talent certain de Hélène Gestern à intéresser la fan des courts romans que je suis !
   
   PS postmaster: Curieux choix de nom de personnage, qui ne semble pourtant rien devoir à la Comtesse Sanglante...
    ↓

critique par Philisine Cave




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Une machine à briser les hommes
Note :

   En deux mots:
   Une historienne découvre la correspondance et les photos d’un poilu. C’est le début d’une enquête où les morts vont déstabiliser les vivants. Roman multiple magnifique, plein de bruit et de fureur, qui traverse le temps et nous touche au cœur.
   
   Où?

   Le roman se déroule en France principalement en trois endroits, à Paris, à Jaligny dans l’Allier et à Lisbonne. La partie historique se déroule sur le front de Lorraine, notamment dans la Meuse.
   
   Quand?
   L’action se situe d’une part durant la première guerre mondiale et d’autre part de nos jours.
   
   Ce que j’en pense:
   Roman riche, dense, grave, multiple et étincelant. Roman-gigogne qui entremêle les histoires et nous offre un chassé-croisé à plus d’un siècle de distance entre ces hommes partis la fleur au fusil défendre leur patrie en 1914 et qui vont se retrouver confrontés à l’une des pires boucheries de l’Histoire et une historienne de la photographie, Elisabeth Bathori*, qui en enquêtant sur cette période va découvrir des secrets de famille, mais aussi se découvrir elle-même. Quand les morts réparent les vivants.
   
   Tout commence par la rencontre de l’historienne avec une vieille dame, Alix de Chalendar, qui lui confie " l’album d’un poilu, qui avait envoyé pendant deux ans et demi des cartes postales et des photographies qu’il avait lui-même prises de sa vie dans les tranchées. Il avait écrit, aussi, presque chaque semaine, à sa sœur et à celui qui semblait être son meilleur ami, Anatole Massis, un éminent poète post-symboliste. " Très vite, Elisabeth se rend compte de la valeur inestimable de ce fonds et commence un travail d’archivage, de déchiffrage et de documentation sur cette période et sur ces personnes qui vont finir par l’obséder.
   Car au travail de l’historienne va bien vite s’ajouter la volonté de remercier la vieille dame qui, avant de mourir, lui a non seulement confié ses documents, mais aussi les clés de sa maison dans l’Allier. Un endroit qu’elle va tenter d’apprivoiser et où de nouvelles découvertes l’attendent.
   
   Hélène Gestern, en choisissant de passer d’une époque à une autre, de raconter la vie de ces hommes dans les tranchées, celle de cette femme qui enquête sur eux, fait éclater son roman en quatre histoires, toutes aussi passionnantes les unes que les autres.
   
   Il y d’abord cette plongée dans la réalité de la " Grande guerre " et sur la barbarie, les injustices et les souffrances que le récit national a tenté d’occulter. Au fur et à mesure, on va découvrir un drame humain, une machine à briser les hommes. " Les correspondances, les ouvrages d’historiens empruntés à la bibliothèque de l’Institut me dévoilent un autre visage de la Grande Guerre, dont je n’avais jamais pris la peine de questionner la réalité quotidienne, celle qui se cachait derrière les images stéréotypées de régiments et de tranchées. Et ce visage est barbare : non seulement parce qu’il est marqué du sceau de l’orgueil militaire, poussé à son paroxysme d’aveuglement, mais surtout parce qu’il signe de manière définitive l’entrée du siècle dans le marché industriel de la mort. "
   
   Il y a ensuite le roman de l’historienne, fascinante plongée dans le travail d’enquêtrice. On y voit comment, pièce après pièce, en rassemblant les témoignages, en faisant des recoupements, en déchiffrant un journal intime, le travail de documentaliste vous happe littéralement au point de " vivre " aux côtés de ceux qui prennent chair au fur et à mesure de cette enquête.
   Et nous voilà confrontés à une nouvelle réalité, celle de cette famille qui, par le travail de cette femme, se voit confrontée aux fantômes du passé. Qui soudain ne sait plus si elle veut vraiment savoir ce qui s’est passé, qui craint elle aussi de voir la légende familiale voler en éclats.
   Enfin, il y a l’histoire personnelle d’Elisabeth, dont l’auteur nous livre là encore, petit à petit, la part d’ombre. Elle essaie de se remettre de la disparition de son mari en se plongeant dans le travail, n’hésitant pas à prendre l’avion pour Lisbonne où un nouveau témoin, Diane Ducreux, peut l’éclairer sur certains points encore obscurs. " J’aurais voulu pouvoir expliquer à mon hôtesse que cette quête à laquelle je me raccrochais était ma seule arme pour comprendre le sentiment d’être suspendue dans le vide. C’est lui que j’avais espéré fuir en quittant Paris, mais il était toujours là, inscrit en moi ; il devait suinter de partout, de mon corps, de mes gestes, de ma voix. C’était le prix de ce deuil sans deuil ". C’est sans doute aussi en raison de cet état d’esprit qu’elle rencontre une oreille attentive à ses requêtes, qu’on lui confie ce que l’on sait. Que quelquefois même, on va au-delà. Et voilà déjà que s’esquisse une nouvelle histoire, celle de Tamara Zilberg, la grand-mère de Diane que l’on n’a jamais retrouvée. Elisabeth ne pourra dès lors, la laisser sur le côté.
   Pas plus d’ailleurs que Samuel, le frère de Diane, un autre cœur meurtri. De façon presque impromptue, dans la ville du Fado, elle va se retrouver cheminant dans le vieille ville à ses côtés puis finissant dans son lit. Mais l’addition de deux souffrances peut-il suffire à construire un nouveau couple, notamment quand la distance vient compliquer l’histoire d’amour naissante ?
    Durant des semaines, ils vont se chercher, s’écrire, se retrouver quelquefois. " Le revoir aurait dû être bouleversant, après une si longue absence, mais j’avais trouvé ces retrouvailles difficiles : un sentiment de flottement, l’impression dérangeante de ne pas le reconnaître tout à fait. Je n’ai rien ressenti au moment de le prendre dans mes bras et j’ai repensé à une phrase que j’avais lue un jour dans un récit, une phrase absurde et terrible : " Je vous ai tellement attendu que je vous attends encore. " Durant ces semaines où il s’est mis en retrait Samuel m’avait, d’une manière subtile, écartée de lui. "
   
   Si ce roman est si passionnant, c’est que l’auteur travaille comme un maître du thriller, semant ça et là des indices, n’hésitant pas à nous offrir des rebondissements inattendus, émettant des hypothèses qui ne vont pas forcément s’avérer exactes, jouant avec le lecteur qui… en redemande ! C’est tout simplement l’un des plus beaux romans que j’ai lu depuis longtemps. Il serait dommage de passer à côté !

critique par Le Collectionneur de livres




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