Lecture / Ecriture
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Pas trop saignant de Guillaume Siaudeau

Guillaume Siaudeau
  La dictature des ronces
  Tartes aux pommes et fin du monde
  Pas trop saignant

Guillaume Siaudeau est un écrivain français né en 1980 à La Roche-sur-Yon

Pas trop saignant - Guillaume Siaudeau

Pétri de tendresse
Note :

   "Joe se contente de manger sans dire un mot. Il attend patiemment que la boule dans sa gorge dégomme les quilles dans son ventre".
   

   Troisième roman de l'auteur et toujours autant de plaisir à le lire. Les héros de ses histoires sont souvent des tendres un peu fêlés, losers au cœur trop sensible pour entrer dans les normes admises. Ici, c'est Joe qui travaille dans un abattoir et n'en peut plus des cris des animaux que l'on sacrifie sauvagement. Ils résonnent en permanence dans sa tête. Pour les faire taire, il est obligé d'aller régulièrement à l'hôpital où des perfusions magiques le remettent en selle pour quelques temps. Il faut dire que la présence de l'infirmière Joséphine n'est pas pour rien non plus dans l'effet des perfusions. Joséphine qui occupe ses rêveries éveillées avec ses clowneries.
   
   Un beau matin où la coupe est trop pleine, Joe décide d'en finir avec cette vie-là et de fuir vers la montagne. Il "emprunte" une bétaillère et se fait la valise avec six vaches sauvées du désastre. Au passage, il embarque Sam, un gamin maltraité, dont il est le seul à égayer le quotidien. Ravi, le gosse ne demande pas mieux et c'est parti pour une équipée assez hasardeuse.
   
   Ils vont d'abord faire étape chez Jacques, un ami de Joe, qui les héberge sans poser de questions , puis ils rencontreront Robert, un vieil homme qui les aidera sans hésitation alors qu'il sait toutes les polices de France à leurs trousses. Car la traque s'est organisée, d'abord un peu désordonnée, puis de plus en plus précise.
   
   Une fois encore, l'auteur réussit un mélange pas si évident que cela. Nous pourrions être dans un conte, à la lisière de la réalité, mais pas de mièvrerie ni de naïveté, la lucidité est bien là aussi, la cruauté également. Cette fuite éperdue a ses limites, Joe le sait, mais il s'offre une parenthèse et il offre à Sam un moment de liberté et de poésie qu'il n'oubliera sans doute pas. Et les Jacques et les Robert, on aimerait en rencontrer plus souvent dans la vie.
   
   "Ici chaque chose apparaît plus simple. On parle souvent du retour à la réalité mais jamais du retour au rêve. La vie chez Robert est de cette trempe-là. Il suffit de s'attarder un moment sur ses doigts pour comprendre qu'ils ont passé plus de temps à donner qu'à prendre. On voit bien que ce sont des années de partage qui ont creusé et abîmé ses mains. Que ses rides ne sont pas là par hasard. Que ce ne sont pas des questions qui les ont dessinées mais le mauvais sang qu'il s'est fait pour les autres."
   

   Un court roman, mélancolique et pétri de tendresse. A ne pas manquer.
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critique par Aifelle




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La grande évasion
Note :

   Joe travaille aux abattoirs. Il doit aussi régulièrement se rendre à l'hôpital pour une perfusion qui lui permet de reculer les effets de sa maladie. Un matin, il décide de ne pas aller travailler. Il fauche une bétaillère avec six vaches, bien décidé à les sauver de la mort et à les emmener à la montagne. En chemin, il s'arrête prendre son seul ami, Sam, un jeune garçon placé chez un couple plus habile aux coups qu'aux câlins. Très vite l'alerte est donnée et les flics du coin se mettent à la recherche du camion et de ses occupants.
   
   Court et beau roman. Beau autant dans l'histoire que dans la manière de la raconter. Guillaume Siaudeau use souvent d'images, fait appel à notre imagination :
   "La perfusion est composée de plusieurs couches distinctes de liquide, chacune de couleur différente. Elle ressemble à un arc-en-ciel qu'on aurait mis à plat, et c'est au tour du liquide jaune de faire son job. Chaque couleur est censée soigner un symptôme spécifique, et le jaune a pour vertu de redonner un peu de moral aux troupes. Il faudra attendre la verte pour que le nœud dans l'estomac soit complètement défait, et la rose pour que les pulsions suicidaires s'éteignent complètement. Il restera enfin aux couleurs orange, bleue et mauve à s'occuper des dernières instabilités physiques et psychiques, jusqu'à la dernière goutte." (p.20)
   

   Ces images, nombreuses, donnent une poésie certaine à ce roman, de la mélancolie et un soupçon d'irréalité dans une situation pourtant bien réelle. Tout au long du livre, on y croit, mais reste en nous la sensation que Joe peut vivre un rêve...
   
   Construit en petits chapitres, plein de belles phrases que je ne peux citer ici, il serait fort dommage de les sortir du contexte du chapitre entier, on en perdrait le sel et la poésie, cet ouvrage est un délice, une douceur à déguster ; ça ne prendra pas trop de temps, puisqu'il ne fait que 133 pages, mais restera en vous un sentiment d'avoir lu un roman qui bouscule et émeut. Pourtant, rien de larmoyant, il est mélancolique et joyeux, triste et plein d'espoir, sans oublier un zeste d'humour, notamment lorsque Guillaume Siaudeau parle des forces de l'ordre : "Dix tasses de café vides attendent d'être remplies près d'un panier de croissants. Qui s'est déjà risqué à travailler le ventre vide sait que c'est une belle connerie. Un homme bien nourri en vaut deux. Certains même parviendront peut-être à décupler l'effet d'un croissant, jusqu'à valoir trois hommes. Tout ça n'est qu'histoire complexe de morphologie et d'absorption des sucres." (p.98)
   

   Une très belle plume que celle de Guillaume Siaudeau, j'aime beaucoup son roman, le ton de son écriture qui use de poésie et de considérations on ne peut plus naturelles dans une même phrase, voire même met de la poésie dans ces considérations naturelles. Il a écrit deux autres romans chez le même éditeur, Alma, aux titres qui me laissent en penser le meilleur, mais que je n'ai pas lus : Tartes aux pommes et fin du monde (2013) et La dictature des ronces (2015).

critique par Yv




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