Lecture / Ecriture
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Cent ans après de Edward Bellamy

Edward Bellamy
  Cent ans après

Cent ans après - Edward Bellamy

Un monde parfait
Note :

   Un jeune homme, soumis à d’importantes insomnies et ayant recours à une sorte d’hypnose pour y remédier, s’endort dans une chambre hermétique, un véritable bunker situé au sous-sol de son habitation. Suite à l’incendie de sa maison en surface, il se réveille, telle une belle au bois dormant, 113 ans plus tard. Nous sommes alors en septembre 2000.
   
   Le tour de force de l’auteur est de nous décrire le Boston de la fin du XX° cent ans plus tôt, non régi par l’automatisme généralisé, les machines conquérantes, une science dominatrice mais de dévoiler une société idéale. Ou supposée idéale.
   
   Il pousse à l’excès la concentration des entreprises, si bien qu’au bout du compte, on aboutit à un capitalisme d’état où la nation serait le seul et unique employeur. La société semble donc être empreinte du plus pur communisme (à chacun selon ses besoins et ses capacités), conclu non par une révolution sanglante mais en poussant le principe du capitalisme jusqu’à son aboutissement ultime. C’est gonflé! Là où d’autres (tous?) ont imaginé une société où l’humain est asservi par les machines (90% des romans d’anticipation), par les institutions (système soviétique), par un libéralisme dictant sa loi de la jungle (notre monde) ou encore assujetti par un dictateur tout puissant (et pourquoi pas extraterrestre?), l’auteur imagine une société moderne mais dans laquelle l’humain reste humain et l’homme est au centre de la société.
   
   Le travail est organisé comme un service militaire, chacun doit donner 24 ans de sa vie au bien commun. Les tâches les plus ardues, dégradantes, repoussantes sont allégées et le temps de travail décroit en fonction de la pénibilité de l’activité.
   
   L’argent, la rétribution n’ont plus cours et, comme de vrais soldats, les travailleurs ont d’autres motivations que le chèque de fin de mois : la gloire, la réputation, l’honneur de bien faire son travail, d‘apporter sa pierre à l‘édifice supérieur qu‘est la société. L’état encourage ces finalités. Chacun reçoit une carte de crédit (on excusera l’auteur de la présenter sous forme de coupons) qu’il peut à loisir utiliser comme bon lui semble. Rares sont ceux qui arrivent à l’épuiser annuellement. Ainsi on habite des maisons en rapport avec l’importance de sa famille, une trop grande maison demanderait trop d’entretien. Même chose pour l’accumulation d’objets, on n’en voit pas l’utilité. Tout cela donne envie. On signerait les yeux fermés, n’est-ce pas?
   
   Seulement, l’auteur mise sur le bon fond de l’être humain et c’est là le seul problème du roman, de l‘utopie. Quoi qu’il en argumente, le système ne fonctionne que sur la bonne foi de chacun. Plus de coopération, de mutualisation, moins de concurrence. Ainsi les magasins ont disparu, remplacés par des entrepôts qui n’offrent que des échantillons sur lesquels on peut choisir de se faire livrer la marchandise (on pense naturellement aux différents sites d’achat sur le net, fonctionnant de la même manière).
   
   La musique est proposée par un système qui emprunte autant à la radio qu’au téléphone, mais à la place d’œuvres enregistrées et marchandisées, des orchestres jouent en continu, replaçant une fois de plus l’homme au centre de la société, même si les musiciens sont présentés ici comme des travailleurs qui se font remplacer une fois ayant atteint leur quotas d’heures.
   
   Dans le Boston de l’an 2000, aucun métier n’est méprisé, mais le travail n’est pas voulu, c’est une obligation que tous doivent fournir à l’état. Les références à l’armée sont légion et parviennent à choquer mon antimilitarisme primaire. On aurait aimé un monde où, à la place de ce devoir citoyen, les hommes pourraient s’épanouir dans leur labeur quotidien, un métier choisi et apprécié. Et même une retraite bien mérité à 45 ans ne suffit pas à penser que quelque chose cloche dans cette utopie. Bellamy mise sur un développement des biens collectifs tandis que la propriété individuelle tendrait à se réduire puisqu’on en voit pas la nécessité. C’est bien mal connaitre le fond de l’âme humaine. Pareillement, on sent poindre une certaine suffisance, largement répandue parmi les classes dominantes de la fin du XIXème siècle (le héros en fait partie) : l’éducation, les bonnes manières, une certaine "classe" seraient réservées à une élite.
   
   Bref, on ressort de ce roman un peu déçu. La présentation est trop scolaire, on aurait aimé davantage d’exemples, de mises en situation du héros dans cette société du futur en lieu et place d’un exposé de conférencier (son hôte). En un mot, un roman à la place de cet essai sur une société plus juste.
   
   Enfin, Bellamy passe sous silence les conséquences d’une industrie (même si celle-ci veut le bien de ses employés) dont l’engagement n’est pas totalement volontaire. On ne parle pas de stress au travail et pas une ligne, pas un mot sur la pollution engendrée, mais il vrai que de telles considérations n’avaient point lieu en 1890.
   
   Bellamy influença bon nombre d’utopistes, il se créa mêmes des clubs où l’on évoquait cette société dépeinte dans le roman.
   
   Tout reste à faire, et comme le souligne Thierry Paquot dans sa préface, "à nous de (construire la société idéale de demain) de contrer les tendances à l’œuvre qui détruisent la planète, désocialisent les humains et accroît leur dépendance à d’innombrables prothèses technologiques".

critique par Walter Hartright




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