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Six jours de Ryan Gattis

Ryan Gattis
  Six jours

Six jours - Ryan Gattis

Dies irae dies illa
Note :

   Ces "Six jours" me rebutaient un peu. J'ai fait l'effort de m'y mettre et Ryan Gattis a fini par me convaincre. Quand on commence à bien saisir les personnages, à peu près tous des jeunes types pas très avenants, et des filles à l'avenant des peu avenants, on s'intéresse tout à fait à ce roman qui raconte de façon hautement réaliste les six jours de L.A. au printemps 92. Ces émeutes qui ont fait vaciller l'Amérique survenaient après l'affaire Rodney King. Pendant ces six jours Los Angeles à feu et à sang a montré au monde une cité où les lois n'ont plus cours. Alors comment décrire la puissance de ce bouquin qui a tout pour nous fatiguer rapidement, ce qu'il fait d'ailleurs, mais qui parvient ensuite à nous happer dans la spirale de violence qui s'empara d'El Pueblo de Nostra Senora la Rena del Rio de Los Angeles de Porcunciula?
   
   Truffé d'argot et de mots chicanos "Six jours" se présente comme une suite de récits à la première personne, narrés par les personnages eux-mêmes, dix-sept en tout, la plupart membres de gangs, très jeunes, garçons et filles, mais aussi une infirmière et un pompier, ce qui nous repose un peu car l'affaire est assez éprouvante. Durant la moitié du livre ça m'a passablement gonflé de donner de mon temps en compagnie de ces individus. C'est vrai, quoi, on peut avoir envie d'autre chose que de fréquenter cette faune. La vie y est en effet assez animale, c'est souvent tuer avant d'être tué, et tout cela sous abondance narco et perte de tout libre arbitre. Le tableau est effrayant, apocalyptique. Et puis, doucement, on cerne mieux les acteurs, qui ont chacun leur façon d'être, voire leur philosophie (peut-être un grand mot). Ainsi, tout en appréciant notre sous-préfecture de 60 000 âmes, pas irréprochable, on vibre à l'unisson de cette ville d'avenues et de boulevards, où de Hollywood à East L.A., des manoirs luxueux aux taudis, au travers des fortes minorités qui en arrivent à se déchirer entre elles, c'est qu'un Salvadorien n'est pas un Mexicain, ah non, la vie suit son cours, certes pas tranquille, certes souvent bref, mais toujours le lot de certains hommes. Ainsi vit-on à Los Angeles. Du moins essaie-t-on.
   
   C'était il y a plus de vingt ans. Je ne sais pas bien comment respirent aujourd'hui les Angelenos. Mais je sais que Ryan Gattis a écrit un bon livre, parfois proche de la poésie urbaine, brutale et violente, à l'image des tags et des graphes innombrables dont l'auteur semble être un chantre accompli. Renseignements pris l'auteur est lui-même proche du street art et si dans cette expression il y a art il y a aussi rue.
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critique par Eeguab




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À feu et à sang !
Note :

   Roman ou récit ? Documentaire ou œuvre de fiction ? Ce livre mélange allégrement les genres et nous livre la version de l'auteur de ces 6 jours et nous en livre un bilan officiel et commence par quelques pages intitulées :
   - Les faits dont voici quelques chiffres et un résumé.
   15H15 le 29 avril 1992 le jury acquitte les policiers qui ont passé à tabac Rodney King.17H00 environ les émeutes commencent !
   Elles prendront fin le lundi 4 mai.
   Bilan chiffré : 10904 arrestations, 2383 blessés, 11113 incendies, 60 morts imputés aux émeutes, mais beaucoup plus en réalité, ces chiffres ne tiennent pas compte des décès hors zone imputables aux diverses guerres des gangs dans une ville sans foi ni loi ! Le chiffre d'un milliard de dollars de dégâts est généralement avancé !
   
   Un livre relatant ces événements ne peut qu'être d'une extrême violence et il l'est.
   Le premier jour, la première victime est Ernesto Vera. Il ne fait partie d'aucun gang, donc il semble une victime prise au hasard. Son meurtre est particulièrement atroce.
   En fait il est victime d'une vengeance, son frère Ray aurait tué un membre d'un autre gang. Lupe Vera fille de la famille sera le bras armé d'une autre tuerie.
   Ces crimes ne sont pas spécialement liés aux émeutes, mais sont rendus possible par le fait que les forces de l'ordre sont mobilisées ailleurs !
   Un meurtre appelle un autre crime, la spirale infernale est en route dans une ville apocalyptique, où toute autorité a disparu.
   
   Des problèmes de communautarisme apparaissent, les Coréens doivent se défendre parfois par les armes suite aux pillages de leurs commerces. Les bandes hispaniques ou afro-américaines s'affrontent pour la main-mise du trafic de la drogue.
   La ville est devenue une véritable poudrière vue par le monde entier, les télévisions relayant les images du chaos qui règne.
   
   Beaucoup de personnages narrateurs durant ces six jours. En effet pour chaque journée passée, plusieurs voix se manifestent. Des membres de gangs ou des braves gens, infirmières ou pompiers se côtoient et se retrouvent au fil des pages ou des chapitres. Certains ne verront pas la fin du livre.
   Chaque membre des gangs a plusieurs identités par exemple : Lupe Vera, aka* Lupe Rodriguez, aka Payasa !
   
   Une très belle écriture, un livre qui a sûrement dû demander des études très poussées de la part de l'auteur. Les émeutes ne sont que le fond sonore, lointain qui permet aux gangs de régler leurs différends en l'absence de la police et des pompiers ayant déserté certains quartiers et n'étant vraiment pas les bienvenus.
   
   Une découverte !
   
   En fin d'ouvrage un glossaire indispensable nous permet de comprendre bon nombre de mots ou expressions hispaniques.
   
   Quelques phrases pour expliquer le contexte de Los Angeles à cette époque :
   "Tu regroupes un tas de gens venus de partout, tu les maintiens chacun à leur coin de rue, tu fais en sorte qu'ils ne se mélangent pas, qu'ils ne pigent rien à rien. Et ils sont tous à se tirer la bourre, vu que merde, tout le monde à L.A. est tout le temps en train de magouiller pour tout."
   
   Extraits :
   - Tu vois, c'est là que je pige qu'il y a un truc qui déconne vraiment. Un truc irréparable, si ça se trouve.
   
   - Ça peut pas être du cent pour cent à tous les coups. Pas de regret dans cette folle vie. N'empêche, je savais qu'il risquait de vouloir se venger.
   
   - Elle est blanche, la quarantaine, bronzée, look hippie, une fleur rouge dans les cheveux, mais elle a des formes. Des bonnes cuisses. Un bon cul. Des nichons qui vont avec. Robustes.
   
   - A cet instant, je me rends compte que j'ai sous les yeux une zone de guerre. En plein South Central.
   
   - Tu vois, dès qu'il s'agissait des Mexicains dans cette ville, on n'ignore rien des zazous qui se faisaient dérouiller par les mecs de la marine et tout.
   
   - Une trentaine de personnes nous regarde comme si on était leur quatre heures sur roue.
   
   - Plus de trois mille armes (pratiquement toutes semi automatiques, mais aussi quelques-unes entièrement automatiques) furent dérobées les deux premiers jours. Bien que confirmé, ce chiffre n'a pas été rendu public, et ceci non plus : la presque totalité n'a pas été tracée. Par conséquent, il est impératif de savoir que les gangs blacks et latinos de ce secteur sont fortement armés.
   
   - On débarque, on inflige à ces types une bonne correction, qu'ils sachent qui sont les plus forts et les plus méchants, et ensuite on décampe. C'est un truc digne des hommes des cavernes, mais il se trouve aussi que c'est le seul langage que comprenne les gangs.
   

   Titre original : All Involved (2015)
   
   *aka = alias.

critique par Eireann Yvon




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