Lecture / Ecriture
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Deux remords de Claude Monet de Michel Bernard

Michel Bernard
  Les forêts de Ravel
  Deux remords de Claude Monet

Michel Bernard est un énarque et écrivain français, né en 1958 à Bar-le-Duc.

Deux remords de Claude Monet - Michel Bernard

Il y a remord et repentir...
Note :

   Rentrée littéraire 2016
   
   "Il aidait Camille quand il le pouvait, elle donnait son apaisante tendresse au révolté, sa main fraîche sur son front. Deux ou trois toiles vendues, une rentrée d'argent, et c'était quelques jours de joie qu'ils partageaient dans une auberge à la campagne, encore aux portes de Paris. Dix minutes de voyage, le temps que la chaudière de la machine s'échauffe et le gris se délayait dans les transparences d'un ciel propre. Le vert et le bleu filaient aux vitres qui grelottaient gaiement dans leurs cadres de bois. Ils n'allaient pas très loin, mais toujours vers l'ouest, en direction de la Normandie. Aux premières boucles de la Seine, mêmes les gros nuages semblaient s'alléger".
   

   Trois parties composent ce roman : Frédéric (Bazille) Camille et enfin Claude. Ce n'est pas une biographie romancée, mais plutôt des moments de la vie du peintre articulés autour de quatre tableaux. Si la vie intime de Monet est largement présente, le contexte social et politique n'est pas négligé, à travers l'évocation de deux guerres avec l'Allemagne (1870 et 1914-18) et de la Commune.
   
   Première lecture de l'auteur en ce qui me concerne, j'ai été charmée tout de suite par son écriture élégante et discrète. La narration est très vivante, le lecteur a l'impression d'être à côté de Monet et de le suivre tout au long de sa vie. L'amitié est importante, d'abord celle de Bazille bien sûr, le jeune peintre mort devant Beaune-la-Rolande à 28 ans. C'était le temps des vaches maigres pour Monet. Bazille qui était d'une famille bourgeoise l'aidait en achetant ses toiles. Renoir, Manet, Pissaro et bien d'autres traversent également le livre, tous manquant régulièrement du nécessaire. Ils s'entraidaient et se soutenaient.
   
   La rencontre avec Camille, d'abord modèle, puis compagne et mère de ses deux fils a été déterminante. Monet est passionnément amoureux de la jeune femme qui va l'accompagner partout désormais, présence aimante et patiente. C'est que l'homme n'est pas facile à vivre.
   
   Je connais la vie de Monet dans les grandes lignes, mais là, j'ai été passionnée par la genèse de certains tableaux. La sobriété de l'écriture n'empêche pas l'émotion qui saisit souvent. La première partie montrant le père de Frédéric Bazille venant chercher le corps de son fils est poignante. La maladie et l'agonie de Camille montrent un Monet déchiré et écrasé par le chagrin.
   
   Il y a un monde entre le jeune homme des débuts, bouillonnant, désargenté, obsédé de peinture et le patriarche de la dernière partie, riche et célèbre, recevant son ami Clémenceau à Giverny. Toute une vie, traversée d'amours, d'amitiés, de maisons, de jardins, d'épreuves et de joies.
   
   Au terme de son existence, il n'oublie pas ses chers disparus et nous comprenons pourquoi il a demandé à l'Etat d'acheter et d'exposer au Louvre "Femmes au jardin" (actuellement au musée d'Orsay).
   
   Une belle surprise de la rentrée littéraire.
   
   "Le couple rajeunissait lorsqu'il recevait les amis de Paris. Renoir, bohème endurci, s'invitait sans prévenir. Sa face plaquée sur l'os, ses yeux brillants, sa barbe et ses cheveux aux mèches rebelles terrorisaient le petit Jean. Puis, la gouaille du vieux Parisien, qui se souvenait de ses jeux d'enfants avec les gamins du Louvre et des quais de la Seine, sa patience et ses poches toujours garnies de menues surprises avaient apprivoisé l'enfant. Il guettait ses visites et l'arrivée du peintre lui faisait dégringoler l'escalier et crier la bonne. De tous les amis de Monet, Renoir était le préféré de Camille".

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critique par Aifelle




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Trois personnages centraux
Note :

   "Il (Monet) avait ressorti La capeline rouge (Camille) de sous la couverture et les empilements qui la préservaient du regard de sa seconde femme, et l’avait accrochée en bonne place, au milieu d’un mur de son atelier, à hauteur de son regard. Chaque jour après le petit déjeuner, après le déjeuner, en été après le dîner, quand il entrait dans l’atelier, il voyait la petite silhouette dans la neige, derrière la vitre de leur maison d’Argenteuil, tourner sa tête vers lui, au-dessus de la bouche ronde que le froid avait pâlie, les deux petites taches noisette et bleutées de ses yeux plonger dans les siens."
   
   "Lorsque Claude Monet, quelques mois avant sa disparition, confirma à l’État le don des Nymphéas, pour qu’ils soient installés à l’Orangerie selon ses indications, il y mit une ultime condition : l’achat un tableau peint soixante ans auparavant, Femmes au jardin, pour qu'il soit exposé au Louvre. À cette exigence et au choix de ce tableau, il ne donna aucun motif. Deux remords de Claude Monet raconte l’histoire d’amour et de mort qui, du flanc méditerranéen des Cévennes au bord de la Manche, de Londres aux Pays-Bas, de l’Île-de-France à la Normandie, entre le siège de Paris en 1870 et la tragédie de la Grande Guerre, hanta le peintre jusqu’au bout." quatrième de couverture"
   

   Michel Bernard, en écrivant ce livre d’amour et d’admiration sur Monet ne signe pas une nouvelle biographie du peintre mais brosse un tableau des débuts de l’impressionnisme et peint la grandeur de l’Art lorsqu’il exige un tel don de soi de la part de l’artiste.
   Monet, l’homme inquiet, en proie au doute et au remords, est un artiste dont l’exigence par rapport à son art est totale. L’art est pour lui source de bonheur et plénitude mais tout autant d’angoisse et de doute.
   Quels sont donc ces deux remords dont il est question dans le titre un peu mystérieux?
   Le premier remords me paraît très clairement décelable car sa source prend naissance dans la première partie de l’œuvre intitulée : Frédéric. D’une manière un peu déroutante quand on s’attend à une étude sur Monet, le livre commence avec le peintre Frédéric Bazile, un météore dans le ciel des impressionnistes. Disparu trop jeune mais très doué, le peintre n’a pu atteindre la renommée de ceux qui lui ont survécu, ses amis Monet, Renoir. Fils d’une riche famille de Montpellier, il reste indissolublement lié à Monet dont il était l’ami mais aussi l’aide et le soutien financier pendant les périodes de vaches maigres.
   Cette première partie raconte la quête entreprise par Gaston Bazile, le père de Frédéric, sur le champ de bataille pendant la guerre de 1870 contre les prussiens pour retrouver le corps de son fils. C’est un des moments très forts du roman.
   Si Frédéric était engagé volontaire, Monet, lui, avait fui la guerre, refusant de s’engager et s’était exilé en Angleterre. "Rien n’aurait pu empêcher cette tête de lard, ce fou de couleurs, fier, obstiné, sûr de sa main et de son destin; Rien, ni la guerre, ni l’opinion des autres."
   On comprend alors que la mort de Frédéric hantera la vie de Claude.
   "Quand son ami lui avait acheté Femmes au jardin, le regret de Monet de se séparer de son tableau avait été atténué par la certitude qu’il s’en allait chez un connaisseur, un camarade à l’œil clair et la main sûre, un artiste."

    Dans la seconde partie, Camille qui posa pour "La Femme à la robe verte", premier grand succès du peintre, fut d’abord le modèle de Claude Monet, avant de devenir sa femme. Camille fut le grand amour de l'artiste et lui donna par sa force de caractère, son humeur égale, sa compréhension, la sérénité nécessaire pour poursuivre son œuvre. Cette période de bonheur fragile, avec la naissance des enfants et le partage d’un amour commun, est traversé par les orages de la Commune et les difficultés financières, les dettes, le harcèlement des créanciers.
   Et puis la longue maladie de Camille, son dépérissement inéluctable, ses souffrances… L’angoisse de Claude Monet , "sa répulsion instinctive de la mort", la peur de se trahir devant elle, l’éloignent de celle qui sera toujours son grand amour. Le second remords de Monet?
   
   La troisième intitulée Claude est la période de Giverny, le remariage avec Alice, l’acheminement vers la cécité, la vieillesse, son amitié avec Clémenceau. Et puis le don de ces deux tableaux Nymphéas et Femmes au jardin dont le dernier est si intimement lié à son ami Bazile et à son épouse Camille.
   
   J’ai beaucoup aimé l’originalité de cette biographie romancée dans le choix d'un point de vue : les deux remords étroitement liés à l’œuvre de Monet. j’ai aimé cette manière d’aborder le thème par le biais, par le détour. J’ai aimé la force des portraits de ces trois personnages centraux : Frédéric, Camille et Claude, pris dans un enracinement inextricable entre l’amitié et l’amour, entre la vie et la mort et toujours, toujours, en rapport avec l’art qui est la source, l’énergie mais aussi la justification de la vie.
   Au niveau pictural le roman nous permet aussi de connaître l’histoire de quelques œuvres magistrales de Monet que Michel Bernard analyse avec finesse et qui nous permettent de comprendre et sentir la rapport du peintre avec les êtres et surtout avec la nature.
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critique par Claudialucia




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Le quotidien de Claude Monet
Note :

   Haut-fonctionnaire (il est en effet sous-préfet en région parisienne), Michel Bernard nous a aussi prouvés depuis plusieurs années maintenant qu’il était un homme de lettres raffiné, tenant d’une écriture de forme classique mais de style moderne idéalement allégé, puisant souvent son inspiration dans ce que l’Histoire de notre Nation a connu de gloire ou de désillusions. On se souvient ainsi par exemple avec émotion de son roman "Les forêts de Ravel" nous donnant à partager le quotidien secret d’un de nos compositeurs les plus farouches du début du XXème siècle.
   
   Son dernier livre est un superbe hommage à l’art en général, à la peinture impressionniste en particulier. Au centre se tient Claude Monet, un artiste ombrageux et un brin bourru. Avant de devenir le peintre le plus cher au monde de son vivant et l’ami intime de Georges Clémenceau, son cadet de quelques mois seulement, Claude Monet dut longtemps batailler dur et tirer le diable par la queue.
   
   Convoquant la plupart de ses toiles les plus célèbres que tout honnête contemporain n’aura pas manqué d’admirer un jour dans une exposition, Michel Bernard nous emmène sur les traces du quotidien de Claude Monet. Nous le suivons dans ses pérégrinations qui le mènent à Londres pour fuir la guerre de 1870 avant de le ramener à Paris, à Vétheuil ou à Argenteuil où il commettra certaines de se plus belles toiles.
   
   Pour l’auteur qui se fonde en cela sur diverses monographies et études de l’artiste, Claude Monet pensa et organisa toute une partie de sa vie autour de deux personnages. Chacun d’eux fait l’objet d’un chapitre entier tandis que le dernier volet nous montre Monet vieillissant et glorieux dans son repère de Giverny où il réalisera son ultime chef-d’œuvre dont il fera don à l’Etat, sous des conditions drastiques, en hommage à la victoire de 1918.
   
   La première figure, ce remords de Monet, fut celle de Frédérique Bazille. Fils d’un notable de Montpellier, il fit partie de la bande de copains avec Renoir, Pissaro et Sisley que fréquentait Monet à Paris. Peintre brillant et que Monet admirait, Bazille vit son destin fauché après s’être engagé comme zouave pour aller défendre la République nouvelle en danger face aux troupes prussiennes. Il tomba sous les balles ennemies comme des dizaines de milliers d’autres lors d’un assaut en rase campagne.
   
   L’égérie de Monet fut Camille, son modèle qui lui valut un début de reconnaissance au Salon de la peinture et de la sculpture en 1866 pour le fameux tableau "La femme à la robe verte". De modèle, elle devint l’amante, puis la mère de Paul, et Monet s’empressa de l’épouser. On comprend à travers le regard de Michel Bernard le rôle essentiel que Camille joua dans la création et la réussite de la peinture d’un homme qu’elle sut tout à la fois encourager, soutenir, accompagner et juguler. Son décès prématuré fut un drame personnel terrible pour Monet qui fit un portrait à la fois bouleversant, terrifiant et révolutionnaire de la défunte sur son lit de mort. Un tableau tellement intime et choquant pour l’époque qu’il resta longtemps dissimulé avant que de le révéler, sur le tard, à son ami Clémenceau.
   
   Ce sont ces deux remords, cruels et toujours présents au cœur de l’artiste, qu’il voulut quelque part sanctifier ou sublimer en imposant comme ultime condition au legs de sa série de nénuphars l’acquisition des "Femmes au jardin" par le Musée du Louvre où se trouvent représentées trois fois Camille, l’épouse adorée et disparue, et celle, discrète, qui fut l’amour caché de Bazille.
   
   Voici un livre d’une rare intelligence, superbement écrit et qui nous donne à voir et à comprendre l’œuvre de Claude Monet avec un regard neuf et éclairé. Bravo !

critique par Cetalir




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