Lecture / Ecriture
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Charges comprises de Franz Bartelt

Franz Bartelt
  Le bar des habitudes
  Le costume
  Simple
  Les bottes rouges
  Le grand bercail
  Terrine Rimbaud
  Charges comprises
  Le jardin du bossu
  Chaos de famille
  Pleut-il?
  La belle maison
  La mort d’Edgar
  La Fée Benninkova
  Le testament américain
  Le fémur de Rimbaud
  La bonne a tout fait
  B comme: Sur mes gardes
  Facultatif Bar

AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2016

Franz Bartelt, fils d'ébéniste originaire d'Europe centrale, est né en Normandie en 1949, mais il n'avait que quatre ans quand la famille emménagea dans les Ardennes où il fixera définitivement ses racines et celles de ses romans.

Il commence à écrire sérieusement à partir de 1980 et cesse toute autre activité cinq ans plus tard.

Il produit des romans, des nouvelles, des poèmes, des pièces de théâtre, des scenarii, des chroniques journalistiques... tout ce qui s'écrit est susceptible de l'intéresser.

Charges comprises - Franz Bartelt

Duo
Note :

   Jean Trégaille, homme seul, 52 ans, écrivain de polars, ex-alcoolique, sobre depuis 152 jours, vit un sevrage que le réalisme a rendu indispensable mais qui lui est bien difficile.
   "Ça avait été un calvaire de boire, c'en était un bien pire de ne plus boire."

   Il souffre toujours de sa dépendance au moins psychologique et il se retrouve vide. Il ne reste rien de lui après le naufrage qu'il a vécu durant toutes ces années. Pour commencer, l'inspiration l'a complètement quitté, et il n'écrit plus. Il ne fait plus rien d'ailleurs. Il occupe médiocrement son temps, il contemple, il traîne... en particulier dans les centres commerciaux, lieux stérilisés, confortables, sécurisés, neutres et affichant un luxe de pacotille bien apaisant.
   
   C'est là qu'il va rencontrer notre second personnage : Gontrane, nettement plus jeune que lui mais très obèse, une boulimique effrénée qui bien sûr, souffre d'une image terriblement dégradée d'elle-même. C'est ce qui lui fait accepter la façon indigne dont son mari la traite. Mais ce matin est différent. Sa mère est morte et elle n'a rien dit à son mari. Elle vient d'aller seule à l'enterrement et, plutôt que de rentrer directement dans un quotidien si sordide, elle s'accorde comme une récréation quelques heures de flânerie au même centre commercial. Ils vont se croiser, échanger les propos les plus banals, traîner ensemble leur vacuité, se dire des choses moins banales, prolonger leur compagnie et... vous verrez si vous lisez.
   
   Ce que je vous conseille d'ailleurs de faire. D'abord parce que c'est très bien écrit, ensuite parce que c'est également bien vu et captivant et que moi qui ne m'intéresse guère aux romans sentimentaux (de même que Trégaille n'a jamais été capable d'écrire un roman d'amour*), j'ai passé un excellent moment avec ce couple improbable en route vers on ne sait quoi.
   
    Gontrane vit en direct, jouit de l'instant, tandis que lui non. Il se laisse porter alors qu'une partie de son esprit les observe et est tournée vers le recyclage possible de cette histoire en matière romanesque. Et puis, bien sûr, il y a une bonne réflexion sur les addictions:
   "Comment expliquer qu'on a fabriqué un piège à usage personnel, et qu'on a consacré une grande partie de sa vie à le refermer sur soi, à s'enfermer dedans, au nom de la liberté, au nom de la gourmandise, au nom de la création littéraire, belle et noble excuse, peu recevable néanmoins, car si l'alcool ne fortifie pas le style d'un écrivain médiocre, il n'améliore aucunement celui d'un écrivain de talent."

   J'ai vraiment apprécié ce livre.
   
   Un petit dernier pour la route?
   Vous pensez à quelque chose de particulier ? demandait Gontrane.
   A rien de bien fameux. Des idées mal taillées. Ça me traverse la tête sans s'y arrêter.
   Ça parlait de quoi, vos idées ?
   Je me disais que j'aimais bien les chansons d'amour.
   C'est beau, les chansons d'amour.
   C’est reposant. Ça fait juste ce qu'il faut de bruit."

   Vous remplacez "chansons" par "romans" et vous avez d'ailleurs le fond de ma pensée.
   
   *Peut-être un clin d’œil bien sûr, si Bartelt prête en cela sa voix à Trégaille, écrire un roman d'amour, c'est ce qu'il est justement en train de faire alors que ce n'est pas non plus son créneau à lui.
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critique par Sibylline




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Plus grave ce Bartelt
Note :

   Plus grave, ce Bartelt, que d’autres romans, plus couramment aux franges de la "déjantitude".
   Plus grave, ce qui empêche d’autant moins de traiter de sujets de société... modernes, ou au moins actuels. Il est question ici du regard que notre société occidentale peut porter sur des êtres un tant soit peu différents, l’obésité ici et l’alcoolisme. Des addictions. Et puis c’est d’une belle histoire humaine dont il est question aussi. En milieu citadin, pour changer, il n’est pas question de ruralité ici.
   Gontrane, d’une part :
   "Elle-même, Gontrane, s’était vue rebaptisée en Larmâche, qui ne sonnait jamais à ses oreilles sans une légère nuance dépréciative. Larmâche, du verbe remâcher. Le verbe remâcher, de rumination. Rumination, de vache. Vache, de grosse vache. Grosse vache, de grosse. Grosse, de Gontrane, synonymes."
   

   Et Jean Trégaille :
   "L’homme qui avait pris place à côté de Gontrane dans l’autobus s’appelait Jean Trégaille. Sous le pseudonyme de Franck Lélian, il écrivait des romans policiers d’une facture honnête et des scénarios pour la télévision, dont il n’aimait pas qu’on lui parle. C’était un homme qui avait vécu et qui ne vivait plus depuis quelques mois, suite à une mésaventure routière qui lui avait coûté une automobile américaine, son permis de conduire, trente-cinq mille francs d’amende et un séjour à l’hôpital psychiatrique, pendant lequel il s’était soumis à une cure de désintoxication alcoolique. Il n’avait pas touché une goutte d’alcool depuis cent cinquante-deux jours. Un bail. Il avait bu sa part, avant."
   

   Ces deux-là se rencontrent au sortir de l’enterrement de sa mère pour ce qui concerne Gontrane et d’une errance vers le centre commercial ("le plus étendu de la planète après celui de Mexico", et là ça m’a irrésistiblement évoqué celui d’Edmonton (Canada) dans les scènes décrites) pour Jean. Ils n’ont a priori aucune raison de se rencontrer, n’ont pas grand-chose en commun sinon un semblable sentiment de mise à l’écart sociétale.
   
   Mais ils vont se parler. Ils vont se comprendre. Et rien ne sera plus comme avant. Pour elle, pour lui. Une bouleversante histoire comme on aimerait qu’il en existe dans la vraie vie.
   
   J’ai pensé irrésistiblement à "Trois chambres à Manhattan", de Georges Simenon...

critique par Tistou




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