Lecture / Ecriture
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H. P. Lovecraft - Contre le monde, contre la vie de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq
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  H. P. Lovecraft - Contre le monde, contre la vie
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Michel Houellebecq est le nom de plume de Michel Thomas, écrivain français né en 1956 ou 58 à la Réunion.
Le prix Goncourt lui a été attribué en 2010 pour "La Carte et le Territoire".
Il a reçu le prix de la BnF 2015 pour l’ensemble de son œuvre



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

H. P. Lovecraft - Contre le monde, contre la vie - Michel Houellebecq

Consacrer sa vie à ne pas vivre, une grande idée. Ou pas.
Note :

   "Attaquez le récit comme un radieux suicide.
   Prononcez sans faillir le grand Non à la vie.
   Alors vous verrez une puissante cathédrale
   Et vos sens, vecteurs d’indicibles dérèglements,
   Traceront le schéma d’un délire intégral
   Qui se perdra dans l’innommable architecture des temps."

   
   Voici, enfin reliés les uns à la suite des autres, les commandements d’écriture qui donnent leur titre aux chapitres de ce livre. L’idée est originale : plutôt que d’écrire une biographie ou un essai critique, Michel Houellebecq propose d’écrire un manuel d’airain pour quiconque entreprendrait de rater sa vie et de réussir son œuvre même si, toutefois, comme il l’ajoute, ce dernier point reste hypothétique et sans assurance. Le sacrifice le plus outrageux, une vie mise à l’équerre, ne constitue aucunement un gage de réussite.
   
   Démesure des ambitions, donc, et petitesse de la vie. H. P. Lovecraft subit une grave crise lors de ses 18 ans. Celle-ci le plongea dans un état léthargique pendant une dizaine d’années. Il en sortit progressivement sans jamais retrouver ce qu’on appelle toutefois la normalité. Parce qu’il refuse toute concession faite à la réussite, Lovecraft n’aura jamais de travail, refusera de corriger ses écrits pour les publier au rabais, sortira à peine de son pays pour aller explorer les architectures diaboliques que son esprit fantasme à propos du vieux continent, et il mènera une vie sociale réduite aux créatures difformes de son œuvre. C’est exaltant de lire le récit de cette vie qui se consume à cause de ses trop grands idéaux. Tout le monde rêverait de vivre ainsi –en tout cas tous ceux qui n’aiment pas la vie. Ainsi se trouve-t-on désemparé lorsqu’on découvre qu’à 32 ans, Lovecraft rencontra Sonia Haft Green avec qui il vécut presque une décennie dans la douceur. Lovecraft courut même le risque de devenir heureux. C’est une chance que les problèmes économiques vinrent bientôt éprouver le couple : Lovecraft, incapable de trouver du travail, retourna bientôt vivre chez un lointain parent tandis que Sonia se déplaçait d’une ville à l’autre pour travailler. Sans animosité, le couple se sépara, Lovecraft retrouva son éternelle solitude, mais sans doute ne l’avait-il jamais vraiment quittée.
   
   Ces détails de la vie d’un homme sont plutôt insignifiants, en fait. Ils ne conquièrent de leur intérêt que lorsque nous pouvons les rapprocher de ses textes. Les personnages flottent dans un brouillard d’indétermination. Comme dans la vie, Lovecraft ne fait aucun effort pour s’intéresser à ce qui lui semble inutile. Ainsi, ses personnages sont dotés des seuls éléments nécessaires à leur vie (membres, souffle, système cardiaque et respiratoire, plus quelques éléments de réflexion). Rien de leur vie passée, de leurs aspirations ou de leurs sentiments ne contamine le texte si cela ne contribue pas au déploiement de l’œuvre. Enfin, le sexe ni l’argent n’ont leur place dans ces récits, parce que Lovecraft n’a jamais compris le désir qu’on pouvait ressentir à leur égard. Rien de tout cela, et tout pour la grandeur des cieux, des architectures et de l’histoire, un emballement frénétique pour ce qui, sur terre, présage déjà d’une chute du surnaturel. Habité, Lovecraft l’est. Nous devrions nous pencher avec circonspection sur ses textes semblant témoigner d’une vie parallèle qui rend compréhensible le désintérêt que ressentait ce visionnaire pour la vie, et pour le monde.
   
   Mettez fin à la vie :
   "La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d’écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n’avons guère envie d’en apprendre davantage. L’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée. Toutes ces "notations" d’une si prodigieuse finesse, ces "situations", ces anecdotes… Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d’écœurement déjà suffisamment alimentée par n’importe quelle journée de "vie réelle"."
   
   Ne considérez pas la mort comme un exutoire bienveillant :
   "Bien entendu, la vie n’a pas de sens. Mais la mort non plus. Et c’est une des choses qui glacent le sang lorsqu’on découvre l’univers de Lovecraft. La mort de ses héros n’a aucun sens. Elle n’apporte aucun apaisement. Elle ne permet aucunement de conclure l’histoire. Implacablement, HPL détruit ses personnages sans suggérer rien de plus que le démembrement d’une marionnette."
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critique par Colimasson




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Dans les bras de Cthulhu
Note :

    "Cet essai flamboyant et franchement partisan." (Stephen King)
   
   Avant de publier son premier roman, Michel Houellebecq avait produit cet essai consacré à H.P. Lovecraft. Il y raconte le charme qu'a depuis son jeune âge, exercé sur lui ce personnage aussi étonnant que ses œuvres. Il retrouve aussi en lui, un poète, comme il l'est lui-même.
   
   Je dis "essai", je pourrais dire "biographie", ou alors, ni l'un ni l'autre. Car il y a bien une forte part de biographie, mais assez survolée. On y apprend les points les plus importants de la drôle de vie, un peu décalée et pleine de contradictions de cet homme à la fois si poli et si totalement asocial. Raciste jusqu'au nazisme, phobique mais passant son temps à imaginer les horreurs les plus effrayantes, très pauvre et ne se souciant pourtant jamais de rentabiliser son talent, insolvable et totalement désintéressé, petit blanc miteux mais élitiste, marié mais néanmoins peu sexué...
   
   Ce dernier point est d'ailleurs l'objet d'une polémique avec Stephen King qui a apporté une excellente préface à la réédition. Pour résumer, Houellebecq soutient que rien n'est sexuel chez Lovecraft ainsi qu'il le semble bien à la lecture qu'il nous offre d'un monde sans femmes ou presque, et en tout cas, sans libido ; tandis que King lui répond qu'au contraire, tout est sexuel chez cet auteur, ainsi que le montre l'examen au plus élémentaire second degré de ses créations et créatures. Quant à son homosexualité refoulée, Houellebecq se gausse, tandis que King... vous vous ferez votre idée, la mienne étant que Lovecraft était tellement "coincé" que les deux ont sans doute raison. Cette préface apporte un vrai plus au livre de Houellebecq, et n'hésite pas à aller à l'encontre de ce que soutient ce dernier, tout en l'assurant de son estime. Ces deux points : vrai plus et contradiction, sont quand même rares dans le monde de la préface en France... Ceci dit, ce pour quoi cette PRÉface reste classique, c'est qu'il vaut mieux la lire après, en POSTface.
   
   Ainsi que le titre l'indique d'entrée de jeu sans ambigüité, dans cet ouvrage, l'auteur a choisi d'examiner la vie et l’œuvre de Lovecraft sous l'angle de sa profonde incapacité à vivre, à s’adapter à son monde et en même temps, sans doute tout autant à d'autres mondes. Il est dans un sens un être non viable, socialement, mais aussi au sens strict, il mourra jeune, d'un cancer des intestins. Il ne digérait pas les aliments, le monde, la vie...
   
   En ce qui me concerne, la biographie donnée ici était suffisante, elle me fournissait ce que j'avais besoin de savoir. Si vous désirez entrer dans les détails, mieux vaut sans doute un autre ouvrage, si vous en trouvez car ce n'est pas si courant. Et les réflexions de M. Houellebecq, que je les fasse miennes ou non, m'ont beaucoup intéressée. Donc, oui, je conseille vraiment ce court ouvrage car il permet de tout de même mieux comprendre ce qu'a fait ce drôle d'auteur autour duquel s'est créé un vrai mythe et dont on ne peut lire la production sans être curieux du personnage qui se cache derrière.
   
   « De ses voyages dans les terres douteuses de l'indicible, Lovecraft n'est pas venu nous rapporter de bonnes nouvelles »...

critique par Sibylline




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