Lecture / Ecriture
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La nuit du bûcher de Sándor Márai

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  La nuit du bûcher

Sándor Márai est un écrivain et journaliste hongrois né en 1900 à Kassa alors partie de l'Empire austro-hongrois (aujourd'hui Košice, en Slovaquie) et mort (suicide) en 1989 à San Diego aux États-Unis.
(Source Wikipedia)


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La nuit du bûcher - Sándor Márai

Sandor sur ses lauriers
Note :

   Neuvième lecture de Sandor Marai, et ma passion pour cet écrivain ne se dément pas, bien au contraire. Du côté de Stockholm il fut souvent évoqué mais non... Justice (c'est le cas de le dire avec La nuit du bûcher) lui est rendue car l'action se passe à Rome où un carme espagnol, 1598, prend en quelque sorte des leçons d'inquisition pendant quelques mois. C'est que les hérétiques sont nombreux en cette fin de XVIème Siècle et que l'Eglise veille au grain. Je suis donc resté à la même époque que mon dernier livre chroniqué, "La Religion". Epoque troublée, mais toutes les époques ne le sont-elles pas? Sandor Marai, qui eut maille à partir avec le régime de son pays, a pas mal voyagé avant de décider de son ultime destination, choisissant la nuit en 1989 aux Etats-Unis. En 1974 c'est en Italie qu'il vivait lors de l'écriture de "La nuit du bûcher".
   
   Même si Bernardo Gui, le sinistre Grand Inquisiteur du Nom de la Rose, est évoqué c'est deux siècles plus tard que Marai a situé l'action de ce beau roman. L'auteur hongrois qui a beaucoup écrit sur les derniers conflits a également souvent utilisé l'Histoire, Casanova par exemple dans "La conversation de Bolzano".Le moine d'Avila est ainsi éduqué aux méthodes du Saint-Office pour faire avouer les hérétiques. C'est que c'est tout un art dans cette Rome où la délation va bon train, où l'on se dévisage plus que de raison, et où les orthodoxes de mardi peuvent devenir les déviants du jeudi. C'est en fait une longue lettre qu'écrit ce moine à son frère Urbain, dans laquelle il revient sur son accueil romain, son initiation près des confortatori, des prêtres mais aussi des notables réunis en une confrérie, et chargés de fortifier l'espoir des condamnés, bénévolement par charité chrétienne ou parfois par curiosité et voyeurisme.
   
   Le moine (on ne sait pas son nom) sera finalement admis à l'ultime nuit d'un des plus célèbres "giustiziabili", Giordano Bruno, qui malgré sept années de geôle et de torture ne se sera jamais repenti. La doctrine de Giordano Bruno n'est pas l'objet du livre. Mais le questionnement du moine, ses hésitations, ses doutes, ainsi que l'influence de l'écrit suite à la diabolique invention de l'imprimerie, sont par contre au centre du roman de Sandor Marai, lui aussi victime en d'autres temps de régimes inquisiteurs. En cela "La nuit du bûcher" est parfaitement en phase avec toute l’œuvre de cet auteur, pour moi plus que majeur, de la Mitteleuropa si riche en bouleversements et en écrivains.
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critique par Eeguab




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Une arme contre tous les totalitarismes
Note :

   Michel Onfray vitupère dans plusieurs de ses livres contre toutes les religions à l’origine de bien des violences, de bien des guerres. On peut le trouver parfois excessif certes mais voici un roman qui lui donne mille fois raison et qui de plus est superbement écrit.
   
   L’Italie à l’approche de 1600, Sándor Márai nous propose ni plus ni moins que d’assister à la formation d’un moine de l’Inquisition, quand je dis formation je devrais dire perfectionnement car notre jeune moinillon a déjà été à bonne école à Avila.
   
   En Espagne l’Inquisition s’est déjà exercée à faire parler, à faire abjurer juifs et musulmans et notre jeune moine à déjà eu l’occasion de voir les effets des tourments infligés : "suspension par la corde, le supplice de l’eau, du feu et du brodequin français" il y a admiré les religieux qui encourageaient le bourreau à "arroser le bois sec de poix" afin que le bûcher monte haut et clair dans la nuit castillane.
   
   L’Inquisition italienne trouve cela un peu tiède et notre moine est reçu et hébergé par une confrérie de volontaires qui vont le former par l’exemple car ils ont pour mission d’inciter au repentir "par tous les moyens" les hérétiques soumis à leurs bons offices.
   
   Pendant les 16 mois de son apprentissage notre futur inquisiteur obéit sans se rebeller, obéit comme ont obéit les dignitaires nazis, les procureurs soviétiques...
   
   Il tient une sorte de journal pendant son séjour et c’est par sa voix que le lecteur entre dans ce monde de ténèbres où il importe de "réduire à néant tous les livres, auteurs et lecteurs louches parce qu’il n’y aurait pas d’ordre dans le monde tant que vivraient des hommes qui feraient l’expérience de penser par eux-mêmes" car l’invention de l’imprimerie est un quasi péché qui permet la diffusion d’idées subversives.
   
   Un grain de sable va venir se glisser dans les rouages si bien huilés de l’Inquisition lorsque notre apprenti rencontre Giordano Bruno lors de "l’ultime nuit" avant l’exécution de sa sentence.
   
   C’est un roman parfait dans sa froideur, dans sa simplicité apparente, le réquisitoire est long mais le propos est fort et ce type de livre est en soit une arme contre tous les totalitarismes qu’ils soient politiques ou religieux. Sándor Márai a souffert de l’exil et il trouve là l’occasion de nous inviter à affirmer avec force notre liberté de penser et de croire.
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critique par Dominique




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Rome en 1598
Note :

   Dans La nuit du bûcher de Sandor Marai paru aux éditions Albin Michel, nous sommes à Rome en 1598 au temps de l’Inquisition.
   Le narrateur qui écrit à un des frères de son ordre est un moine espagnol du monastère des Carmes d’Avila. On sait dès la première page qu’il ne reviendra jamais à Avila. Il nous reste à apprendre pourquoi.
   
   Inquisiteur, il est envoyé à Rome par son supérieur pour prendre des leçons auprès du Saint-Office catholique romain. L’inquisition espagnole, en effet, pourtant zélée comme chacun sait, accusait un peu de retard par rapport à Rome dans la chasse des hérétiques et leur punition. C’est avec beaucoup de sérieux et de conviction que notre jeune moine s’instruit. Pendant ces deux années d’étude, les tortures, la manière d’obtenir des rétractations et des repentirs, et les différentes façons de brûler les impies, n’ont plus de secrets pour lui. C’est ainsi qu’il aide les inquisiteurs romains et les confortateurs, laïcs qui les assistent, à sauver l’âme des hérétiques en livrant leur corps à la flamme du bûcher pour les purifier. L’ombre de Torquemada règne sur eux et ils sont persuadés de venir en aide au supplicié en l’arrachant à l’hérésie et donc à la damnation. Les autodafés leur apportent à tous le réconfort du devoir accompli. Et pourtant le jour où le narrateur voit brûler Giordano Bruno, il sait qu’il ne pourra plus reprendre la vie monastique à Avila au sein de l’Inquisition espagnole. Je ne vous en dis pas plus !
   "Certes nous inquisiteurs espagnols voués à servir le Saint-Office connaissons bien des choses. Mais j’ai été surpris de constater à quel point la surveillance romaine est bien plus développée et efficace que chez nous. (…) Alors s’est déroulé lentement devant moi le jeu d’une prévoyance magnifique orchestrée par la Sainte Inquisition en vue de surveiller la vie privée des gens, ici, à Rome mais aussi sur l’ensemble du territoire italien, partout où s’active l’Inquisition. J’ai été empli d’admiration et de zèle en me rendant compte à quel point tout ce que l’on accomplit chez nous en Espagne sur ce plan-là est imparfait et primitif. La plupart du temps nous nous contentons de brûler tous ceux qui sont soupçonnés d’hérésie et ne peuvent attester de leur innocence. Ici à Rome, on est plus exigeant : on veut débusquer chez chacun le moindre manquement à servir les buts de l’inquisition. Les indolents sont tout aussi dangereux que les hérétiques actifs et véritables..."
   

   Le roman est donc une dénonciation des horribles pratiques de l’Inquisition. La violence est soulignée par la sérénité et la bonne conscience des inquisiteurs et de leurs complices. Mais bien vite, sous la description de ce fanatisme religieux, apparaît au second degré, la dénonciation des totalitarismes vécus par Sandor Marai, du nazisme au stalinisme.
   
   L’habileté de Sandor Marai - qui fait la force du roman- est nous faire découvrir l’Inquisition non par l’intermédiaire d’un détracteur mais au contraire par quelqu’un qui y adhère entièrement ! D’où une ironie féroce qui frappe le lecteur de plein fouet quand le narrateur s’extasie sur les mérites supérieurs de l’Inquisition romaine par rapport à l’espagnole et sur la perfection du système mis en place pour encourager la délation, les souffrances des prisonniers, et l’interdiction de penser par soi-même!
   
    Ce roman passionnant se termine par une très belle déclaration sur la liberté dans laquelle Sandor Marai exprime sa foi en l’homme et dans le triomphe de la pensée.
   "Il est à craindre que tant qu’un tel homme* existe quelque part, il soit vain de faire frire les autres sur le gril, de les cuire dans l’huile et de les casser sur la roue. J’avais appris que la Sainte Cause était plus important que tout, qu’il fallait un Seul Berger et un Seul Troupeau. Mais c’était avant d’être frappé comme par la foudre par un doute effrayant : un homme peut compter plus qu’un troupeau"

   
   * Giordano Bruno a existé. La photographie de la première de couverture aux éditions Albin Michel représente sa statue érigée sur le campo del Fiori à l’endroit où il a été brûlée comme hérétique en 1600.
   Giordano Bruno est un ancien dominicain, humaniste et philosophe, proche des idées de Copernic, il publie des écrits jugés blasphématoires. Torturé, gardé prisonnier pendant huit ans , il n’accepte pas de de rétracter et meurt sur le bûcher .

critique par Claudialucia




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