Lecture / Ecriture
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La mer de John Banville

John Banville
  La mer
  Le livre des aveux
  Athéna
  Le monde d'or
  La lettre de Newton
  La lumière des étoiles mortes
  Infinis
  Impostures
  La guitare bleue

John Banville est un journaliste et écrivain irlandais né en 1945 et qui vit actuellement à Dublin.
Il est lauréat d'un prix Booker pour "The Sea". "Le livre des aveux " a été finaliste de ce même prix en 1989 mais c’est alors Kazuo Ishiguro qui l’a obtenu.
Il a publié "Les disparus de Dublin" sous le pseudonyme de Benjamin Black.

La mer - John Banville

« The past beats inside me like a second heart »
Note :

   Max Morden vient de perdre son épouse, Anna, décédée des suites de ce qu'il est convenu d'appeler une "longue et pénible maladie". Il est désorienté, perdu, incrédule devant ce coup du sort qui n'aurait pas dû le frapper:"This was not supposed to have befallen her. It was not supposed to have befallen us, we were not that kind of people. Misfortune, illness, untimely death, these things happen to good folk, the humble ones, the salt of the earth, not to Anna, not to me." Si perdu et désorienté que sur un coup de tête, il quitte leur maison, devenue à ses yeux hostile et glaciale, pour s'installer dans une modeste pension d'une petite station balnéaire de la côte irlandaise. Une fuite? Ou un retour? Sur les lieux où Max a passé les étés de son enfance. Sur les lieux où il a rencontré les Grace, les parents dont l'élégance nonchalante le fascinait, les deux enfants, Chloé et Miles, et Rose la fille au pair... Les Grace qui séjournaient alors dans cette même maison où Max vient de prendre pension.
   
   Les jours se traînent dans cette petite station balnéaire, morne et tranquille. Les jours se traînent et Max s'enlise, sous le poids de ses souvenirs, des deuils et des déceptions, sous le poids de tout ce qu'il aurait pu - dû - faire et n'a pas fait. Les jours se traînent, que vient timidement illuminer le souvenir de Chloé, figée pour toujours à l'aube de l'adolescence dans cet été où Max s'est vu pour la première fois confronté à l'amour et à la mort, Chloé figée pour toujours, tout comme Marthe Bonnard, l'épouse du peintre qui a toute sa vie continué à la peindre, occupée à sa toilette, dans toute la splendeur de sa jeunesse et de leur première rencontre - Bonnard pour qui Max Morden éprouve une profonde admiration. Ce retour de Max vers le passé, cette plongée dans ses souvenirs, est aussi un retour vers une innocence perdue, une beauté disparue. Chloé et à présent Anna. Cela fait mal. Mais cette souffrance, c’est la vie même qui continue. Au fil des longues phrases de John Banville, dans le flux et le reflux de sa prose – d’une pureté et d’une beauté rares dans la littérature anglophone d’aujourd’hui -, dans le flux et le reflux des souvenirs, le passé, ainsi, se met à battre, comme un second coeur dans la poitrine de Max Morden. Et dans celle du lecteur.
   
   La vie et les souvenirs.
   
   La mémoire comme la mer.
   
   
   Extrait:
   
   "She is lodged in me like a knife and yet I am beginning to forget her. Already the image of her that I hold in my head is fraying, bits of pigments, flakes of gold leaf, are chipping off. Will the entire canvas be empty one day? I have come to realise how little I knew her, I mean how shallowly I knew her, how ineptly. I do not blame myself for this. Perhaps I should. Was I too lazy, too inattentive, too self-absorbed? Yes, all of these things, and yet I cannot think it is a matter of blame, this forgetting, this not-having-known. I fancy, rather, that I expected too much, in the way of knowing. I know so little of myself, how should I think to know another?" (p.159 de l’édition anglaise, Alfred A.Knopf, 2005)
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critique par Fée Carabine




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La puissance de la mémoire
Note :

   Booker prize 2005.
   
    Je me réjouissais de lire un autre Banville après avoir apprécié "Infinis": je n'ai pas été déçu. Bien sûr, cet auteur ne propose pas de mystère nébuleux, ne déroule aucune enquête haletante, pas plus qu'il n'imagine de péripéties palpitantes ou vaudevillesques. Il s'attache à saisir des scènes, des sensations, des moments furtifs remontés à la mémoire qu'il prolonge somptueusement en croquant gestes, expressions, non-dits, frissons même, avec un crayon précis, tendre ou cruel et toujours intelligent. Je le vois comme un peintre ou un photographe enrichi de toute la gamme des évocations que permet l'écrit. Ce n'est sans doute pas un hasard si la peinture (avec Bonnard notamment) et la photographie pointent leur nez dans ce roman.
   
   La puissance de la mémoire est la ligne de force de cette histoire. Les souvenirs vont et viennent comme le ressac de la mer et submergent le lecteur d'un bain trouble et exaltant, doux et chargé d'écume amère. L'impression générale faite de dunes et de vent, de douleurs sourdes et de pulsions en herbe, m'a tant pénétré que j'en garderai sans doute un souvenir inoubliable. Mon séjour sur la côte de la Mer du Nord durant la lecture contribue certainement à renforcer ce sentiment. Et la proximité d'âge que je dois avoir avec cet homme écrivant les effluves de sa mémoire le rend naturellement attachant à mes yeux... Je suis assez déçu des critiques molles que j'ai trouvées sur les sites de lecteurs, car je comprends mal qu'on puisse passer à côté de cette perle.
   
   Le récit tient en peu de choses, mais les sublime toutes: un homme au soir de sa vie revient sur des événements de vacances à la mer pendant sa jeunesse. Son épouse vient de mourir d'un cancer (...l'imprévu suprême lui avait fondu dessus) et désemparé, il retourne sur le lieu de vacances de son adolescence, de ses premiers émois sensuels, là où il a vécu un autre drame révélé tout à la fin du roman au terme d'une progression adroite de la tension. Ce n'est pas un livre triste du tout: il est poignant et m'a parfois serré la gorge, c'est vrai, mais ce texte apporte autre chose d'enveloppant et d'indicible, qui n'est pas de désespoir ni de mélancolie. N'est-ce pas simplement cela l'art, la beauté de l'art?
   
   "La Mer", en définitive: une aquarelle où se côtoient l'initiation et la mort, mouillé sur mouillé.
   
   Je ne suis pas très compétent pour juger de la traduction et je peux me tromper, mais je tiens à noter que j'avais senti une écriture (encore) plus raffinée avec la traduction d'Infinis par Pierre Emmanuel Dauzat qu'avec celle-ci d'Albaret-Maatsch, qui soit dit en passant a pratiquement traduit tout ce qui existe de Banville en français et n'a de compte à rendre à personne. Il se peut aussi que Banville ait écrit "La Mer" d'un trait plus spontané, avec toujours, et pour mon grand plaisir, ces changements de rythme, alternant phrases courtes et longues dans un rythme élégant.
   
   Un bref extrait:
   "Puis, soudainement, non, pas soudainement, mais dans une sorte de houle impérieuse, toute la mer s'est soulevée, ce n'était pas une vague, mais un rouleau paisible qui avait surgi des grandes profondeurs, à croire qu'un énorme quelque chose avait bougé là en-dessous, et j'ai été soulevé et emporté un peu plus loin vers le rivage, puis reposé sur mes pieds comme auparavant, comme s'il ne s'était rien passé. Et en effet il ne s'était rien passé, juste un formidable rien, juste un haussement d'épaules indifférent du vaste monde."
   

    Si vous le pouvez un jour, retrouvez ce passage à la fin du livre et constatez que situé dans son contexte, il prend une dimension supérieure. Comprenez-en toute la portée ontologique et John Banville aura peut-être gagné un lecteur, une lectrice.
   
   Le livre a connu un gros succès outre-manche et il a été largement traduit.

critique par Christw




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