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L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir Vertlib

Vladimir Vertlib
  L’étrange mémoire de Rosa Masur

L’étrange mémoire de Rosa Masur - Vladimir Vertlib

Palpitante leçon d’histoire
Note :

   Rosa Masur est une vieille Juive Russe qui, au cours de son enfance, vivait dans un village de Biélorussie, jusqu’à ce que sa famille, pour échapper aux pogroms, décidât de s’enfuir. Au terme d’une longue existence, réfugiée en Allemagne avec ses enfants, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, dans la petite ville de Gigricht, après avoir survécu au siège de Leningrad par la Wehrmacht, elle tenta de retrouver une vie normale.
   
   Le conseil municipal de la ville organisa un concours basé sur le souvenir des habitants immigrés en vue de mieux intégrer cette nouvelle population. En dépit de son âge avancé Rosa Masur jouissait d’une parfaite mémoire. Elle entreprit donc de réunir ses souvenirs pour concourir.
   
   Son expérience passée de fugitive, maltraitée dans les différentes régions traversées, toujours vaillante pour défendre les membres de sa famille injustement privés de leurs droits, lui permet d’élaborer un mémoire en vue de recevoir le prix promis.
   
   C’est ainsi qu’elle révèle la suite des événements qui ont bouleversé toute la population russe – et en particulier la communauté juive – au cours de cette période épouvantable.
   
   Il s’agît d’un roman palpitant du début à la fin, dont seul un passage vers la fin semble forcer le trait de façon arbitraire. Cela demeure néanmoins une belle leçon d’histoire.
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critique par Jean Prévost




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Une femme de tête
Note :

   Il y a trois semaines j’ai trouvé ce livre à la bibliothèque de l’institut Goethe. J’étais un peu surprise car allant à Gibert Joseph très souvent, je ne l’avais pas vu sur la table des sorties germanophones. En plus, je le guettais puisque je l’avais repéré pour mes envies de rentrée littéraire à cause d’une phrase de la quatrième de couverture "Vladimir Vertlib écrit là un grand roman russe, énergique, fascinant, qui vous emporte à sa suite aussi sûrement que le cours de l’Histoire". Le fait qu’un auteur allemand écrive un roman russe m’a tout de suite attirée. C’est donc une première sur ce blog. Vous avez une chronique d’un livre qui sort aujourd’hui (en fait le 18 février, mais j’écris le billet le 17) !!! Je pense qu’il était déjà à la bibliothèque car il y a une rencontre organisée lundi 22 février à la bibliothèque de l’institut Goethe de Paris, à 19h00.
   
   J’ai adoré ce livre ! C’est typiquement le type de roman qui vous remonte le moral (ce n’est pas un livre doudou par contre) en vous plongeant dans un univers romanesque qui vous fait tout oublier.
   
   Le livre commence par une scène dans la cuisine d’un appartement communautaire, à la toute fin des années 90, à Saint-Pétersbourg, entre un homme âgé d’une soixantaine d’année, Kostik Schwarz, et une prostituée âgée aussi, qui autrefois a appris le français et rêve d’Aix-en-Provence. Kostik vit avec sa femme Frieda et sa mère Rosa Masur, âgée de 92 ans, le fils unique du couple ayant immigré en Allemagne. C’est un peu le débat entre les membres de la famille : doit-on rester en Russie ou partir en Allemagne. Kostik ne fait qu’hésiter et c’est Svetlana, la prostituée, qui l’aidera, le forcera en fait, à prendre la décision d’émigrer. Une fois arrivés tous les trois, c’est la déception. Ce n’est pas aussi extraordinaire qu’on le dit… et surtout, l’important pour Rosa est que Kostik n’est toujours pas heureux. Il rêve d’Aix-en-Provence !
   
   Un problème financier se pose alors pour Rosa, qui veut absolument lui faire plaisir. Elle tombe miraculeusement sur une solution. À l’occasion du 750ième anniversaire de la ville, Giricht propose à "ses étrangers" de raconter quelque chose d’intéressant contre 5000 marks. Il y aura de nombreux entretiens indemnisés... Elle y voit un coup de la providence et se rend donc aux auditions accompagnée de sa meilleure amie, morte depuis 60 ans à Leningrad. Elle a 92 ans tout de même. Plusieurs immigrés russes font la queue mais c’est elle qui sera choisie.
   
   À 92 ans, Rosa Masur est une femme très décidée et surtout très inventive pour résoudre ses problèmes. Elle va donc commencer à raconter sa vie de Juive russe, née dans un petit village de Biélorussie en 1907, dans la Russie tsariste et soviétique (elle ne va pas dans l’Histoire post-soviétique). Elle raconte les pogroms, la Première Guerre mondiale, l’éducation des filles, a fortiori juives, à l’époque, l’envie de faire des études de juriste, l’impossibilité de les faire à cause des "amitiés anti-révolutionnaires" de son père, ou de son grand-père (je ne sais plus), son travail à l’usine pour obtenir une bourse, la Nouvelle Politique Économique (NEP), son mariage, la naissance de ses deux enfants, son travail dans une maison d’édition où elle est chargée de traduire de l’allemand, les difficultés avec Kostik qui était un enfant difficile, l’évacuation de Leningrad à la Seconde Guerre mondiale, en charge de 100 enfants avec seulement quatre autres adultes, le siège terrible de Leningrad, le combat pour faire admettre son fils à l’université à une époque où les Juifs soviétiques y avaient très peu accès... Elle ira même jusqu’à rencontrer Staline, tout de même.
   
   Rien que tout cela résumé en 410 pages, je trouve cela extraordinaire ! Mais, en fait, Vladimir Vertlib glisse dès le départ qu’il peut y avoir des inventions de Rosa dans le récit (plus cela dure, plus il y a de séances indemnisées, plus le voyage à Aix-en-Provence se rapproche). L’auteur le rappellera très régulièrement, un peu comme pour réveiller la conscience du lecteur, qui aurait pu se faire endormir par Rosa. À chaque fois qu’il l'a fait, je me suis dit en moi-même qu’elle était franchement extraordinaire tout de même. Même inventer tout cela, avec autant de détails, à cet âge, montre un très fort esprit de décision. Esprit énergique qu’elle a d’ailleurs montré tout au long de sa vie. Tout le roman décrit une femme de tête, fière d’elle, ferme dans ses convictions, qui ne s’en laisse jamais compter par les autres. Vous aurez compris que le personnage principal est tout simplement extraordinaire (il m’a beaucoup beaucoup plu).
   
   Les personnages secondaires sont du même acabit. On ne rentre pas du tout dans leur psychologie mais par contre, chacun est décrit de manière précise dans ses comportements et dans ses gestes. On voit chacun. Cela fait qu’on ne se perd jamais dans le roman. J’ai laissé ma lecture parfois pendant deux-trois jours et à chaque fois, je n’ai eu aucun soucis à me remettre dedans, à retrouver les personnages et à me remettre dans l’ambiance. En fait, pendant ma lecture, ma belle-sœur lisait le livre qu’elle m’a offert à Noël et que je n’ai pas aimé. Elle me disait au téléphone qu’elle comprenait qu’on puisse ne pas adhérer au style mais à l’histoire, quand même elle était bien. Je n’ai rien dit pour ne pas être méchante mais j’avais envie de répliquer en m’aidant de ce livre. En 300 pages, son auteur n’a pas réussi une fois à me faire voir la Sologne, à notre époque alors que j’y suis passé avec ma mère. Vladimir Vertlib arrive lui à me faire voyager en quelques pages dans un pays que j’ai certes visité (en touriste et donc je n’ai vu que les bons côtés) mais pas à cette époque. Ne parlons pas de l’histoire qui se résume dans son livre à des histoires d’amour, même pas entières. Par rapport au livre de Vladimir Vertlib, que puis-je dire ? À mon avis, c’est la différence entre une histoire romanesque et une histoire qui ne l’est pas (qui ressemble un peu trop à la vie de tous les jours et où l’auteur ne voit pas ou plus l’intérêt d’ajouter ou d’inventer des détails que tout le monde connaît).
   
   C’est le premier roman de Vladimir Vertlib traduit en français (j’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres ou que je pourrais les lire en allemand). Il a été publié pour la première fois en 2001. L’auteur est né en 1966 à Leningrad (Saint-Pétersbourg) et a émigré en 1971 en Israël avec sa famille. Il vit actuellement en Autriche.
   
   En conclusion, j’espère que vous avez compris que j’ai adoré ce livre, que je vous le recommande si vous aimez les romans avec plein de choses dedans, et pas seulement si vous êtes intéressé par la Russie du XXème siècle.
   
   
   P.S. Par contre, je signale que le "mais parents" de la page 286 fait mal aux yeux. Il faut prévoir vos lunettes de soleil.
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critique par Céba




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Un récit très fort
Note :

   Titre original : Das Besondere Gedächtnis der Rosa Masur
   
   "Si l’ennemi s’incruste dans ton âme, tu es perdu, sauf si tu réussis à geler ton âme"
   

   Dans une petite ville d’Allemagne, Gigricht, une famille russe a récemment émigré ; nous sommes à la fin du 20 eme siècle ; Rosa a 92 ans, elle vit avec son fils et se belle-fille sexagénaires. Son petit fils déjà installé dans cette ville depuis un certain temps a influencé leur migration.
   
   Dans un souci d’intégrer les étrangers la municipalité invite tous ceux qui viennent d’ailleurs à raconter leur histoire : le meilleur récit sera primé et gratifié de 5000 marks. Rosa a décidé de participer –et de gagner, car elle a besoin de cet argent ; elle veut que son fils puisse aller passer quelques jours à Aix en Provence- pour lui c’est le paradis. Et son fils a toujours eu beaucoup de problèmes dont elle se sent -à tort- responsable.
   
   Rosa va donc se faire interviewer, mais cela ne suffira pas ; d’autres Juifs russes émigrés ont leur histoire à raconter ; pour être sélectionnée, elle produit un document extraordinaire qui suscite la curiosité de ceux qui préparent l’interview.
   
   C’est toute la vie de Rosa qui va se dérouler dans ce récit, une vie qui débute en 1907 dans la petit village de Vitchi en Biélorussie. La famille est pauvre, Juive, et en butte à des persécutions : l’histoire de ces persécutions (plus ou moins fortes suivant les gouvernements, et les hasards) et la façon d’y résister sont une des composantes majeures de l’histoire.
   
   Mais il y a aussi tous les événements qui sont le lot de ce sinistre vingtième siècle : chute du tsarisme, mise en place de la Russie soviétique, première guerre mondiale, occupation nazie, stalinisme… et leurs répercussions sur la vie de Rosa ses parents, la famille qu’elle fonde, ses diverses occupations professionnelles, ses relations, son amie Macha restée présente par delà la mort…
   
   Car Rosa va partir à Leningrad, jeune encore et pleine d’espoir : sous Lénine, les femmes travaillent et étudient. D’autres obstacles l’attendent. Sa vie mouvementée, les moments difficiles tels que le siège de Leningrad, reflètent bien les problèmes sociaux et politiques de l’époque, en même temps ils mettent en scène de façon vivante un destin et une expérience individuelle.
   
   Tout cela est très impressionnant, et l’on reste admiratif de ce que Rosa a pu vivre et de tout ce qu’elle a surmonté.
   
   Rosa nous laisse à penser que certains événements qu’elle narre sont fictifs, sans nous dire lesquels, à nous de faire la part des choses. On n'a guère de mal à imaginer ce qui est fictif. Je trouve d’ailleurs que Rosa force un peu le trait, au risque de faire apparaître certains éléments de son récit comme caricaturaux.
   
   Le récit ne manque pas d'humour, discret, mais souvent très noir, d'autres parties sont empreintes d'une forte tension dramatique, ou de mélancolie.
   
   Vraiment un récit très fort.

critique par Jehanne




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