Lecture / Ecriture
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Moi contre les Etats-Unis d'Amérique de Paul Beatty

Paul Beatty
  Moi contre les Etats-Unis d'Amérique
  American prophet

Paul Beatty est un écrivain afro-américain né en 1962 à Los Angeles.

Moi contre les Etats-Unis d'Amérique - Paul Beatty

Du bon usage de la ségrégation
Note :

   Lecteur, si tu prends le “politiquement correct” au sérieux, ne lis pas ce livre, car Paul Beatty n'écrit pas pour toi, et ne lis même pas ce compte-rendu !
   
   Bonbon Moi — la famille ayant abandonné le “x” final — vit dans le comté de Los Angeles, pas dans les beaux quartiers, mais dans un ghetto passé d'une majorité noire à une majorité latino et appelé Dickens. La principale activité de Bonbon consiste à exploiter une ferme au 205 Bernard Avenue, ou plus exactement "une étendue non subventionnée d'ineptie afro-agraire en milieu urbain, terrain à peine plus fertile que la surface de la Lune". Formé à Riverside dans les techniques agricoles, il s'est lancé dans les plantes génétiquement modifiées : son cannabis, ses mandarines, ses pastèques sont de qualité et il parcourt L.A. à cheval pour vendre ses pastèques cubiques !
   
   En dehors de regretter la belle Marpessa, sa vie privée consiste habituellement à se rendre à "une réunion des Dum Dum Donuts Intellectuals, le think tank local" fondé jadis par son père, un homme diplômé de psychologie ce qui lui valut de servir comme médiateur et devenir "l'homme qui parlait à l'oreille des négros", également féru de sociologie et de sciences de l'éducation. Bonbon en sait quelque chose : aux mauvaises réponses à ses questions sur son "histoire nègre", le père appliquait de furieuses corrections électriques... Désormais Bonbon est orphelin, son père s'étant disputé avec deux flics à un carrefour... mais le club est aussi fréquenté par Foy, un Noir qui a fait jadis carrière à Hollywood, avec la série des Petites Canailles, et qui n'aime ni les discours ni l'humour de Bonbon au point de le surnommer le Vendu — le titre américain étant The Sellout —, Foy est aussi à l'origine de réécritures des œuvres de Mark Twain en style politiquement correct où tout esclave est un travailleur bénévole... et Bonbon n'aime pas ça.
   
   Or voilà que Dickens n'est plus Dickens ! Les panneaux délimitant le quartier ont disparu en une tentative pour valoriser l'immobilier local en effaçant la mauvaise réputation de Dickens, le coin le plus meurtrier du monde... Bonbon part en guerre contre cette injustice ce qui le conduit à poser un premier panneau vert à une sortie de la highway, à tracer à la peinture blanche le périmètre de l'ancien Dickens, à rechercher un jumelage avec une ville quelconque qui n'aurait pas peur de sa criminalité. Cela suffira-t-il pour que la communauté noire de Dickens relève la tête ? Après la géographie, c'est l'histoire de la communauté noire que Bonbon va utiliser.
   
   Pour le lecteur tout a commencé avec un incipit des plus décoiffants qui explique le titre français du roman : Bonbon devant la Cour Suprême est accusé à la fois de ségrégation et d'esclavage. Le vieil Hominy, ancien acteur-enfant de la série des Petites Canailles, a été sauvé de la pendaison par Bonbon, à la suite de quoi il s'est proclamé son esclave. Il insiste pour que son maître le fouette le jeudi pour renouer avec la tradition : de guerre lasse Bonbon l'emmène se faire fouetter dans un club SM qui facture en plus... les injures racistes !
   
   Les Noirs américains subissent les discriminations à n'en plus finir, même si les électeurs viennent de porter Obama à la Maison Blanche. Justement, Hominy pousse Bonbon à retrouver les bienfaits de la ségrégation sur les "négros", comme une forme de discrimination “positive” car il se suffit pas que la loi affirme l'égalité de droit, il faut agir pour les réveiller et qu'ils relèvent la tête. Bonbon ressuscite d'abord la ségrégation dans l'autobus que conduit Marpessa pour rejouer à l'envers la leçon de Rosa Parks : c'est un cadeau d'anniversaire pour Hominy tout heureux de céder sa place à une passagère blanche — recrutée par Bonbon pour tenir ce rôle. Aux commerçants, Bonbon propose de choisir entre deux panonceaux : ou bien "Réservé aux Noirs…", ou bien "Interdit aux Blancs". Ainsi c'est comme un privilège de fréquenter un lieu où tout le monde n'a pas accès et le ghetto devient un club select ! Au collège désormais interdit aux Blancs, les gamins retrouvent fierté et goût du travail : la principale-adjointe s'en félicite. Mais, tel un nouveau George Wallace, Foy prétend faire inscrire une poignée d'élèves blancs. Foy et Bonbon vont encore s'affronter !
   
   Le roman de Paul Beatty n'est pas d'un abord très facile pour le lecteur français (ou même non-américain) en raison de la multitude d'anecdotes concernant des personnalités locales, des allusions à l'histoire des Noirs américains, à la culture américaine en général. Mais son écriture inventive est une source inépuisable d'éclats de rire et ce serait vraiment impardonnable de passer à côté !
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critique par Mapero




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Politiquement incorrect
Note :

   Paul Beatty, né en 1962 à Los Angeles, est un écrivain afro-américain. Diplômé d'un Master of Fine Arts du Brooklyn College en écriture créative, il a également obtenu une maîtrise en psychologie à l'université de Boston. En 1990, il est couronné Grand champion de slam du café des poètes de Nuyoricana et gagne à cette occasion un contrat d'édition pour la publication de son premier recueil de poésie, Big Bank Takes Little Banka. Un second livre de poésie suit trois ans plus tard.
   
   Bonbon, le narrateur, est le fils d'un psychologue social aux méthodes peu orthodoxes qui a pris son enfant pour cobaye afin de tester ses théories sur les rapports raciaux. Elevé à Dickens, surprenante enclave agraire dans la banlieue de Los Angeles, "aussi étrange que cela puisse paraître, j’ai grandi dans une ferme en plein cœur de la ville", le jeune Afro-américain décide de réagir lorsque son quartier se trouve menacé d'être purement et simplement rayé de la carte. Pour servir ce qu'il croit être le bien de sa propre communauté, il ira jusqu'à rétablir l'esclavage et la ségrégation à l'échelle locale, s'engageant dans une forme d'expérience extrême qui lui vaudra d'être traîné devant la Cour suprême.
   
   Le premier roman de Paul Beatty, "American Prophet", datant de 1996 mais traduit en français en 2013, m’avait beaucoup impressionné ; je ne pouvais pas manquer celui-ci, paru depuis peu. A relire ma chronique d’alors, je m’aperçois que je pourrais la reprendre à l’identique pour ce nouveau roman. Une fois encore, le lecteur innocent risque d’être découragé par le prologue d’une vingtaine de pages, le texte vous saute à la gueule en une logorrhée assommante, presque incompréhensible. Cramponnez-vous aux bras de votre fauteuil, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Ceci-dit, si la lecture s’arrange grandement ensuite, le style de Paul Beatty peut ne pas plaire à tous – mais c’est aussi le point fort de l’écrivain – ça fuse dans tous les sens, ça dévie en digressions, allusions ou références locales pas toujours évidentes pour nous malgré les notes en fin d’ouvrage, une avalanche de phrases, d’idées subversives et de propos décoiffant : délectable et jouissif. Autant dire que ça râpe ! Ah ! Ah ! Ah !
   
   L’écrivain n’y va pas avec le dos de la cuillère, à une époque où parler des rapports raciaux oblige à tourner sa langue dans sa bouche au moins dix fois pour finalement la fermer afin de ne pas déclencher un tollé ou une émeute, Beatty balance à tout va sur la négritude et la critique sociale, sans gants ni pincettes mais avec néanmoins un "avantage" sur d’autres, être Noir lui-même. Son arme, le rire, ou plutôt la satire, l’ironie, l’humour (noir ?) "Tout le monde couchait avec tout le monde et l’envie du pénis n’existait pas, étant donné que les nègres avaient plutôt tendance à avoir trop de bite". Et que je te malaxe tous les clichés et idées reçues sur les Blacks et l’intégration, lâchant des vannes, en veux-tu en voilà, sur à peu près tout. Le lecteur ne sait plus où donner de la tête, emporté par le courant, riant sans vergogne ici, ou avec circonspection là, ne sachant plus très bien si l’auteur ne se moque pas de lui, par un second degré destiné à démasquer son racisme !
   
   Il y a trop de tout dans ce bouquin pour que je l’aborde plus en détail. Vous éclaterez de rire lors du passage relatant son éducation par son père quand Bonbon était enfant, vous nagerez en plein onirisme poétique et farfelu à l’heure de la mort du père, vous vous prendrez d’affection pour Hominy son esclave noir septuagénaire qui aura recours à un club sado-maso afin d’être fouetté dans les règles puisque Bonbon s’y refuse et Marpessa, son béguin, conductrice de bus… et j’en passe.
   
   Politiquement incorrect, Paul Beatty pousse le bouchon à son maximum et ça décape grave.
   
   "En revanche, le pays se démerde en fait plutôt pas mal, à mon avis, dans sa façon d’aborder la race. Et quand certains disent "Pourquoi on ne peut pas aborder le sujet plus honnêtement ?", en réalité il faut entendre : "Eh les négros, pourquoi vous n’êtes pas plus raisonnables ?" ou alors : "Va te faire foutre blondin. Si c’était plus facile d’évoquer la question, je te dirais vraiment ce que j’ai sur le cœur et je me ferais virer encore plus vite que tu me virerais en temps normal." Ce qu’on entend par race, en fin de compte, c’est "négro". Parce que personne, quelle que soit sa confession, ne semble avoir de mal à trouver les mots quand il s’agit d’Amérindiens, de Latinos, d’Asiatiques ou de la race la plus récente des Etats-Unis, les Célébrités."

critique par Le Bouquineur




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