Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Quelques-uns des cent regrets de Philippe Claudel

Philippe Claudel
  Meuse l'oubli
  Trois petites histoires de jouets
  La petite fille de Monsieur Linh
  J'abandonne
  Le bruit des trousseaux
  Les âmes grises
  Quelques-uns des cent regrets
  Le café de l’Excelsior
  Le rapport de Brodeck
  Le monde sans les enfants
  Les petites mécaniques
  L'enquête
  L'arbre du pays Toraja
  C comme Le rapport de Brodeck T 1&2

Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français, né le en 1962.

Quelques-uns des cent regrets - Philippe Claudel

Un des meilleurs livres de l’auteur
Note :

   Pour l’enterrement de sa mère, le narrateur revient sur les lieux de son enfance après seize années d’absence sans avoir jamais donné aucun signe. Aussi, parcourt-il ses souvenirs et quelques-uns de ses bonheurs d’enfance aux côtés de cette mère si réservée qu’il ne savait pas grand-chose d’elle et dont il se voit comme le meurtrier de sa jeunesse.
   « Je suis né dans un très jeune ventre de seize ans. [ ] Il m’a fallu du temps pour me rendre à cette vérité qui faisait de moi un petit assassin, le meurtrier geignard d’une fleur à peine éclose qui n’a jamais connu la lumière des rêveries. J’ai fait sombrer une enfant dans le monde des mères. Ma venue l’a fait glisser dans la nuit. La nuit de l’abandon et de l’étroite amertume. »
   
   Il s’agit d’un livre nostalgique tout en pudeur et en délicatesse qui ne sombre pas pour autant dans le pathétique et la vénération. Le narrateur aborde l’existence de sa mère dans tout ce qu’elle taisait et ces mystères qu’elle aura sa vie durant entretenus autour de son père. Beaucoup de tendresse se dégage pourtant du narrateur même s’il avoue être parti en claquant la porte, dévoré par l’amertume d’avoir été leurré par bien des mensonges.
   « Des années durant je me suis arrangé de ces mystères. Toutes les familles possèdent, dit-on, d’épaisses strates de silence tendu, des souffrances engluées dans des secrets cachés bien au fond de belles armoires à linge. »
   
   L’auteur avec la réserve et l’élégance qui le caractérisent aborde les liens filiaux. La plume est si belle, si juste, si sensible que j’ai bien des difficultés à résister au plaisir de faire partager de nombreux passages.
   Comme souvent dans ses livres, Philippe Claudel laisse au lecteur le soin de construire sa propre conclusion. Il parsème son histoire de quelques pistes qu’il suspend juste à portée et qu’il suffit d’agripper ou non.
   
   Ainsi, chacun, sur le parcours de sa vie, se construirait autour de ses regrets afin de pouvoir continuer à avancer.
   « Les coquillages, quand ils se blessent dans la mer, pour calmer leur blessure et la guérir, ils font de belles perles tout autour, des perles toutes moirées, de vrais trésors qui possèdent le souvenir, la mémoire de la blessure. Et bien nous autres les hommes, quand on se blesse, ou qu’on blesse quelqu’un, nos perles à nous ce sont les regrets, on se fabrique de beaux regrets, et dans une vie, qu’on soit prince, cordonnier ou sénateur, nos regrets sont écrits sur un grand livre, un superbe livre avec beaucoup d’or et d’enluminures, Le livre des dettes qu’il s’appelle, ils sont écrits et comptés, et chaque fois qu’un regret est écrit, on pleure, on souffre en pensant à lui, mais ça nous donne la force d’aller vers le suivant, et ainsi se passe la vie, de regret en regret, comme un saute-mouton, la vie dans laquelle nous avons cent regrets, pas un de plus, pas un de moins, on peut faire des pieds et des mains, on n’aura jamais droit à plus de cent regrets [ ]. »
   
   Un très beau livre débordant de tendres émotions ; pour moi un des meilleurs de l’auteur.
   ↓

critique par Véro




* * *



Les regrets rémissibles
Note :

   "Je revenais vers des lieux engourdis, des paysages qui me parlaient au cœur avec l’accent traînant des peines jamais guéries. J’étais un adulte ordinaire, ni plus mauvais, ni meilleur qu’un autre. Je savais derrière moi le meilleur des ans."
   Au cinquième paragraphe de l’ouvrage, le lecteur a déjà saisi la substance du récit et l’épure vers laquelle tend l’écriture de Philippe Claudel. La poésie des mots organise la nostalgie annoncée dans le titre du roman. J’ai tout de suite aimé ces phrases qui dessinent un paysage englouti sous une pluie aussi drue que les regrets du narrateur :
   " Le soir lançait sur la haute colline des éclats compliqués. Des pans entiers de vergers rabougris sombraient dans des puits noirs, sous les torrents de pluie, tandis qu’un peu plus loin de vieilles vignes abandonnées entrelaçaient leurs ceps à des rangées de ronces."

   
   — Bon, voilà un livre à fuir comme la peste, allez-vous rétorquer, et en ce dimanche humide et brumeux de Novembre, je m’en vais quérir lecture autrement revigorante!
    N’en faites rien, surtout si comme moi, vous abordez aux pages de Philippe Claudel avec un œil tout neuf, sans préjugés ; acceptez de bon cœur cette visite au pays mosellan de son enfance. Il vous promet un voyage vers l’intime, une exploration de la relation à nos origines, un retour interrogatif sur les secrets qui nous protègent.
   
   Le narrateur revient donc pour régler les obsèques de sa mère dans la petite ville où il a été élevé. Il sait qu’il arrive trop tard pour revoir la seule figure familiale de son enfance, et déjà le remords de sa trop longue absence pèse tant sur sa conscience qu’il s’efforce de conserver ses marges salutaires :
   "Il a bien fallu que je me décide. Jusque-là, je n’avais pas vraiment osé lever mes yeux sur la ville où j’avais grandi. Je craignais trop de succomber à un repentir facile, une sorte de nausée de nostalgie, aux effets connus et ravageurs mais qui, somme toute, n’ont que peu de parenté avec la sincérité des affections profondes." ( Page 51)

   
   Cependant ces quelques jours qui précèdent l’enterrement l’obligent à mettre sa vie d’adulte entre parenthèses. La crue de la rivière concrétise l’isolement du narrateur dans cette communauté qui lui est devenue étrangère. Sa rencontre incontournable avec le curé l’oblige à affronter les regrets qu’il aurait voulu fuir :
   " Je n’ai jamais aimé les silences des curés, ni les regards qu’ils plantent dans les nôtres. Ce sont des spécialistes du silence : ils attendent que l’autre se trahisse, succombe à leur profondeur en avançant le premier mot qui dévidera la pelote entière." ( Page 44)

   De fait, ce sont les paroles de ce curé qui vont permettre à l’homme de renouer un lien ténu avec son histoire, son histoire tissée de haine familiale incomprise, une histoire qu’il n’avait jusqu’alors pas eu la maturité de saisir.
   " Les gens veulent toujours savoir de quoi sont morts les morts, mais l’important n’est pas là… La vraie question, c’est pourquoi ils sont morts, et celle-là, on ne se la pose jamais… Vous êtes-vous demandé, vous, pourquoi votre mère est morte? Je suis sûr que non! Et pourtant, tout est là (…) Vous savez, on ne meurt pas sans raison, le jour et l’heure non plus ne tiennent pas au hasard, pas plus que le choix de la maladie ou de l’accident ; demandez-vous pourquoi votre mère est morte, et vous aurez fait un bon bout de chemin vers elle…" ( Page 45)

   
   Le cheminement n’est pas si simple, mais Philippe Claudel connaît l’art de dresser un paysage humain assez pittoresque autour du personnage central : l’hôtelier et sa singulière épouse, le responsable des pompes funèbres et ses petites filles-fées, le chauffeur routier, et les souvenirs lancinants d’un grand-père interdit confèrent à l’intrigue des respirations et des silences qui agrémentent le déroulement des jours gris. Jamais l’auteur ne mettra des mots crus sur le secret de ses origines et de l’histoire maternelle, mais la tragédie s’inscrit en filigrane, en dentelle aussi fine que l’a été la personnalité effacée de cette victime non reconnue. Les regrets du narrateur n’en seront que plus aigus, dès lors qu’il comprend combien il s’est trompé, comment sa vision égocentrique d’adolescent a trahi la générosité du mensonge maternel.
   
   Au lecteur de se retourner sur sa propre histoire et de vérifier s’il n’a pas lui aussi pêché par innocence contre ses ascendants. Mais là, chacun son histoire et ses regrets rémissibles…

critique par Gouttesdo




* * *