Lecture / Ecriture
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Hadassa de Myriam Beaudoin

Myriam Beaudoin
  Hadassa

Hadassa - Myriam Beaudoin

Rappelons que la discrimination est un délit
Note :

   Voilà ce que dit l’éditeur (Bibliothèque Québécoise) à propos de Hadassa, roman de Myriam Beaudoin, écrivaine québécoise :
   "Une jeune femme, professeure de français dans un établissement pour écolières juives orthodoxes, découvre tout au long de l’année scolaire un monde à part, enveloppé de mystère et d’interdits, mais séduisant et rassurant. Au fil des conversations chuchotées avec les jeunes élèves, dans un franglais parsemé de yiddish, dans l’apprivoisement, dans la surprise et dans l’inconfort de la différence, se détache alors le visage d’une enfant boudeuse, rêveuse, fragile prénommée Hadassa. Le choc des cultures peut-il être un choc amoureux ? Oui, puisque se tisse en parallèle une histoire d’amour entre un jeune épicier récemment immigré de Pologne et une Juive mariée, effrayée par la violence de ses sentiments. C’est le prix de la liberté qui est ici remis en question – une liberté dont nous ne savons parfois plus que faire. Drôle et émouvant, vif et nostalgique, Hadassa est le roman du respect et de l’ouverture. Myriam Beaudoin confronte en douceur les valeurs de l’Occident et celles d’une culture millénaire qui fait tout pour préserver les siennes, y compris se refermer sur elle-même."
   

   Il est certain que c’est avec douceur, ouverture et respect que Myriam Beaudoin explore les traditions, les croyances et les mœurs de cette communauté de juifs hassidites d’un quartier de Montréal. Elle tombe littéralement sous le charme des ces petites filles qui n’ont que onze ans. Elles ont encore gardé une relative spontanéité et une fraîcheur qui les amènent à s’intéresser à leur professeure de français (une goyim) et a "l’avoir dans le cœur" comme le fait Hadassa! Myriam Beaudoin rend compte de ces rapports de l’adulte et des enfants avec finesse, poésie et humour. Les échanges de l’enseignante et de ses jeunes élèves qui parlent une mélange de yiddish, d’anglais et
   de français malmené sont savoureux. L’on ne peut qu’aimer ces fillettes si différentes les unes des autres, intelligentes et intéressantes, attachantes dans leur naïveté et leur curiosité, sachant qu’à douze ans, après leur Bat Mitzva, leur enfance sera terminée
   "A partir de douze ans, on devient des Kalemyd, des filles à marier, et on doit se comporter en femme, il faut être jolie toujours, le mariage va venir, le shadchen cherche un mari pour nous.. (…) Quand une fille devient Bat Mitzva, c’est la fin de l’école primaire, le début d’une longue préparation au mariage, et surtout, surtout, la séparation définitive avec les non-juifs."
   

   Pourtant quand on affirme que ce monde est "rassurant" alors je m’interroge. En quoi, un repli communautaire est-il bienfaisant quand il protège ses traditions en refusant tout contact avec ceux qui ne sont pas de la même religion, considérant l’Autre, celui qui est différent, comme impur? En quoi est-il positif qu'un enseignement interdise "tout évènement historique ou scientifique qui date de plus de six mille ans", négation de l'évolutionnisme, et bien d'autres choses encore? En quoi est-il bon quand il s’oppose à la liberté des femmes, en les retranchant dès leur enfance de tout contact avec la vie extérieure et en les tenant pour inférieures?
   "Après s’être lavé les mains, son époux revêtit son châle de prière, enroula à son front et à son bras gauche deux écrins de cuir noir, se tournant vers Jérusalem, pieds joints, récita la prière du matin, et il rendit grâce à Dieu de ne pas avoir été fait femme : "L’homme est né de la terre et la femme d’un os. Les femmes ont besoin de parfum et non les hommes : la poussière du sol ne se corrompt pas tandis qu’il faut du sel pour conserver la viande…"
   

    Pour ma part, et au nom de la tolérance et de la liberté, j’ai été glacée par un repli communautaire qui entraîne la négation de l’étranger, interdit tout rapport avec lui même par le regard. J’ai été choquée par le mépris de la femme et par sa mise sous tutelle, son absence de liberté physique mais aussi intellectuelle. Il faut l’empêcher de penser par elle-même. Et que l’on justifie cela par le "confort" que cela lui procure (elle n’est pas en proie au doute, elle est heureuse parce qu’elle a des certitudes, elle sait où est sa place etc. me paraît bien triste parce que même si la liberté n’est pas de tout repos, elle fait de nous des êtres humains à part entière.
   
   C’est d’ailleurs ce que prouve l’autre aspect du roman de Myriam Beaudoin, celui qui montre une femme juive tourmentée par l’amour qu’elle éprouve pour un goyim. Ses souffrances permettent de comprendre ce qu’éprouvent les femmes qui ne savent pas se couler dans un moule. En France, encore jusqu'au XIX siècle, les femmes différentes, qui s’opposaient à la tutelle toute puissante de leur mari, ou ne voulaient pas être mariées contre leur gré, ou ne voulaient pas être mères, bref! qui étaient différentes, étaient considérées comme folles et parfois enfermées dans des asiles ou des couvents.
   
   Finalement toutes les religions, chrétienne, musulmane, juive… ont mené à ce résultat. Pas à l’origine, certainement, mais parce qu’elles ont toutes été prises en main et codifiées par des hommes. Saint Augustin affirme : "Homme, tu es le maître, la femme est ton esclave, c'est Dieu qui l'a voulu." Ben, voyons! Dieu serait-il anti-féministe?
   
   Nous avons évolué chez nous depuis, bien heureusement? Pourtant quand un membre d’une association humanitaire, en France, affirme refuser de serrer la main à une femme et ceci sur un plateau de télévision, l’on ne nous dit même pas si cette association continue à recevoir de subventions de l’état français au nom de sa "modération". En Belgique, des députés musulmans "modérés" ont refusé de regarder les journalistes féminines et de répondre à leurs questions.
   
   Ma conclusion est que l'extrémisme religieux est dangereux car il s’attaque à la liberté, en général, et aux droits de la femme. Je ne vois pas pourquoi l’on accepterait chez l’un, ce que l’on combat chez l’autre. L’on me dira que les Hassidites ne sont pas violents mais n’est-ce pas une violence en soi que de refuser les autres sous prétexte de se protéger. Et peut-on dire que les femmes ont le choix et qu’on ne leur fait pas violence en les privant de leur libre arbitre, en leur refusant à l'école tous les sujets qui pourraient former leur sens critique? D'ailleurs je suis étonnée que le gouvernement canadien autorise un enseignement aussi restrictif, aussi passéiste et aussi inégalitaire; ce n'est pas possible en France même dans des écoles confessionnelles agréées par l'Etat (du moins, je l'espère!!). Lisez ce livre, vous n'en reviendrez pas! C’est pourquoi je n’ai pas été convaincue par les termes employés par le critique, Benoît Jutras, à propos de la communauté décrite dans le roman de Myriam Beaudoin, admirant "la dignité sans nom d’être autre".
   
   Ceci dit, vous comprendrez qu’étant donné toutes les questions que soulève ce livre, et qui sont de plus au cœur de nos préoccupations actuelles, et sans oublier l’écriture de Myriam Beaudoin, il ne peut être que très intéressant de lire "Hadassa".
    ↓

critique par Claudialucia




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Un autre monde
Note :

   "Charles et Raphaëlle, apathiques aux questionnements de Jan, répétaient l'explication populaire : ils sont venus après la guerre sont encore terrorisés par la souffrance de leurs grands-parents engrossent leurs femmes pour multiplier les fidèles craignent les mariages mixtes ne veulent rien savoir de nous ont posé dans notre ville un fil blanc pour délimiter leur territoire faut les surveiller pour ne pas que leurs synagogues traversent de notre bord et puis c'est tout".
   

   Une jeune femme, Alice, se retrouve un peu par hasard à enseigner le français dans une école primaire juive hassidique, à Montréal. Pendant un an, elle va côtoyer des petites filles de 11 et 12 ans, bardées d'interdits et destinées à devenir de bonnes épouses et mères.
   
   Parallèlement, Jan, pianiste fraîchement débarqué de Pologne, travaille comme épicier en lisière du quartier juif, Outremont, avec son ami Charles. Des jeunes femmes d'Outremont viennent parfois faire leurs courses chez eux, sans les regarder, on ne parle pas à un goyim. L'impensable va pourtant se produire et l'amour s'immiscer entre Jan et l'une d'elle, Deborah.
   
   Gros coup de cœur pour moi. Il y a d'abord la description d'un monde très particulier dans lequel Alice va pénétrer progressivement, éprouvant une certaine fascination pour ce milieu clos, respectant des règles strictes sur les vêtements, la nourriture, la manière de se conduire et de prier. Les petites ont encore une certaine spontanéité et racontent les fêtes et les rituels, sans aller trop loin. Elles s'expriment dans un mélange de langues français-anglais-yiddish qui donne beaucoup de vie aux échanges. Alice s'attache excessivement à une crinière en broussaille, Hadassa, sachant qu'au terme de l'année scolaire, elle devra partir et ne reverra personne.
   
   De son côté, Jan découvre aussi ce milieu-là et s'y intéresse à cause de Deborah. La jeune femme, mariée, est bouleversée par ce qu'elle éprouve devant l'épicier et à travers elle, nous suivons de l'intérieur les multiples occupations et injonctions qui jalonnent le quotidien des femmes et des hommes. Aucun jugement n'est porté sur leurs traditions, ce sont simplement deux mondes qui se côtoient sans jamais se rencontrer.
   
   Si le sort réservé aux fillettes dès 13 ans fait froid dans le dos, sachant qu'il ne leur laissera jamais aucune liberté de choix dans aucun domaine, ce qui ressort essentiellement du roman, c'est une grande délicatesse, de l'émotion et de la sensibilité. J'ai particulièrement aimé l'approche d'Alice vis-à-vis de ses élèves et la fraîcheur des petites filles, pas encore totalement muselées.
   
   "Madame Alice, tu as tout compris quoi Mrs Weber a dit ? C'est comme du Chineese pour toi ?
   Non ... C'est comme du yiddish !
   Et pour la première fois, elle me rendit un sourire honnête.
   Madame, tu as une nouvelle jupe ? me demanda Yitty quelques marches plus tard.
   Oui, j'ai acheté du tissu, j'ai taillé et j'ai cousu.
   J'aime le way ça turn quand tu marches. Où tu as acheté le tissu, madame ?
   Sur Saint-Laurent, lui répondis-je.
   Sur Main ? C'était le magasin de mon père ?
   Je ne sais pas Yitty, je n'ai jamais rencontré ton père !
   Chez les Juifs tu as acheté ? Alors peut-être tu as vu mon père, il a un magasin sur Main Street avec très beaucoup de tissus. Tu sais quoi il regarde ?
   Yitty, fis-je, en ouvrant la porte de la classe, on dit : tu sais à qui, à quoi il ressemble ..."

   
   Une lecture que je recommande sans réserve.

critique par Aifelle




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