Lecture / Ecriture
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Il reste la poussière de Sandrine Collette

Sandrine Collette
  Des nœuds d'acier
  Un vent de cendres
  Six fourmis blanches
  Il reste la poussière
  Les larmes noires sur la terre

Sandrine Collette est une femme auteure française née en 1970.

Il reste la poussière - Sandrine Collette

A rude école
Note :

   Patagonie, début XX° siècle ou toute fin du siècle précédent, la mère élève seule ses quatre fils : les jumeaux Mauro et Joaquin, puis Steban le débile, et Rafael le petit, le mal-aimé car né après la disparition du père. Malmené par ses frères, il trouve son équilibre auprès de son cheval, des chiens et dans les travaux à la ferme : s'occuper des bovins, des moutons. Le terrain est aride, pauvre et la vie très dure, tandis que les voisins engraissent leur bétail sur des terres grasses et riches. -Tu f... t'ras quoi, plus tard ? demande un jour Steban à Rafael. Le début des interrogations : rester à la ferme, dans ce milieu dur et violent ? Partir, couper le lien avec la seule manière de vivre qu'il connaisse ?
   
   Que voilà un roman sombre, dur, violent, noir et en même temps passionnant et avec quelques lueurs d'espoir. En Patagonie, la mère a hérité d'une estancia dans un milieu désertique, hostile. Elle rapporte peu, même pas de quoi payer les dettes accumulées du temps du père et du grand-père, alcooliques. C'est une femme forte, au caractère d'acier qui élève ses fils à la dure. Aucun ne se rebelle ni même ne moufte. Durs à la tâche, ne gagnant rien, pas un peso pour aller à la ville de San Léon boire une bière ou voir les filles. Ils grandissent ne semant pas le moindre amour entre eux et ne récoltant donc rien, d'autant plus que leurs cœurs sont aussi secs que leurs terrains. La haine, la jalousie, la domination et la soumission par la force et puis le travail, l'abrutissement au travail, et encore du travail, sept jours sur sept. Rafael et Steban sont ceux dont on pense qu'ils pourront s'en sortir, plus sensibles, plus rabroués, tabassé même pour le petit. On sent qu'il pourrait faire quelque chose, mais osera-t-il quitter cette terre et sa famille ?
   
   "- Les gars disent que ton estancia, c'est l'enfer sur terre. Joaquin se tourne vers les troupeaux sans répondre, perplexe. L'enfer. Merde, d'où ça sort, ça, qu'ils connaîtraient la ferme et la mère, qu'ils parlent de chez lui comme d'un abîme - ou alors certains sont venus pour les saisons, il ne les remet pas, c'était il y a longtemps car la mère a décidé depuis des années que ses fils suffiraient à la peine, mais tout de même, il a bonne mémoire lui Joaquin, surtout les visages, est-ce qu'ils étaient là pour les tontes ? L'enfer." (p.104)
   

   Roman à multiples voix, tous les garçons, tour à tour, puis la mère et quelques autres personnages en fonction de leur arrivée dans l'histoire, ce qui nous donne plusieurs points de vue pour un même événement, ou des explications lorsque la mère remonte dans le temps. Une histoire âpre, sèche, dure, pas dans les mots mais dans les faits décrits, les personnages. Un roman sous tension, ce n'est pas pour rien que Sandrine Collette est connue pour ses romans au suspense très soutenu -comme « Six fourmis blanches ». Les paysages sont à l'avenant, rudes, secs, on les imagine très bien similaires à la couverture du bouquin (très belle, gris métallique, brillante). Pas vraiment de temps mort dans ce livre même s'il n'y a pas beaucoup d'actions, le rythme de travail est élevé, mais répétitif, la vie à l'estancia est répétitive, les mêmes gestes quotidiennement, Sandrine Collette en profite pour nous faire entrer dans les têtes de ses personnages, dans leurs questionnements, leurs doutes, leurs peurs, leurs faiblesses. Un texte aux phrases parfois sèches, courtes et d'autres passages aux phrases plus longues, très ponctuées, ce qui donne des rythmes différents tant dans l'histoire que dans la lecture. Une belle surprise, je m'attendais à une écriture moins travaillée, plus taillée pour un polar dans lequel -parfois, mais heureusement pas toujours- les auteurs s'attachent plus à l'intrigue qu'au style.
   
   Vraiment bien vu, ce roman entre le noir et le western, étouffant, suffocant, ne vous lâchera pas.
    ↓

critique par Yv




* * *



… mais pas que
Note :

   Après la Champagne et les montagnes albanaises, c’est en Patagonie que nous entraîne l’auteur. Toujours plus loin !
   
   Dans la région des plaines au climat semi-aride, au début du vingtième siècle, nous partageons l’existence d’une famille d’éleveurs de vaches et moutons ; qui se compose de "la mère" , et ses fils : les jumeaux Mauro, grand et fort, son frère Joaquin, Steban dit le débile, et Rafael "le petit".
   
   Ces êtres vivent d’une façon très frustres, ne se lavent jamais, ne vont pas à l’école, toute leur vie c’est le travail, d’abord s’occuper des bêtes, cultiver aussi un peu, toute la journée, sans aucun congé, et dès qu’ils savent marcher, ils bossent ! Ce qui frappe c’est l’extrême violence des rapports qu’on hésite à dire "filiaux". Ces êtres se haïssent et se craignent. Les aînés maltraitent les plus jeunes surtout le "petit" un peu moins le débile, qui a eu la riche idée de se faire passer pour tellement idiot qu’il intéresse moins la féroce jalousie des terribles jumeaux. La mère ne protège pas les plus jeunes. Elle les déteste tous, ne compte que leur capacité de travail. Et tous les quatre obéissent à la mère, et la craignent. C’est que la mère elle a réussi à faire fuir le père ( le débile en sait plus que les autres là-dessus…)
   
   Un jour, à la ville, la mère a tout perdu au poker. Le fermier a gagné Joaquin qu’elle avait mis en jeu. Le voilà parti travailler chez un autre propriétaire.
   
   Un autre jour, c’est Rafael, qui part à la recherche des chevaux qui se sont enfuis.
   
   Ces deux départs vont amener des changements à la ferme.
   
   Décrivant l’existence de cette famille de sauvages, rendus à un total dénuement affectif, l’auteur nous montre les rapports de force, (détruire le plus faible) et ce qui est à la base du lien social : le sentiment de crainte ; les fils craignent la mère, et ne remettent pas en cause son hégémonie ; ils attendent aussi d’elle le nourrissage, tous les quatre, les bourreaux comme les victimes. Enfin, le travail le rendement, le rapport à leurs animaux qui leur est d’un grand secours. Apparemment, ces êtres n’ont pas d’affection les uns pour les autres ; mais ils recherchent des alliances. La progression du récit montre l’humanisation de Rafael le "petit" capable de commencer à créer le fameux lien social, lorsque l’occasion lui en est donnée. En fait, il reste davantage que la poussière...
   
   Le vocabulaire est très précis ; l’élevage des moutons et vaches n’a pas de secrets pour l'auteur, ni la vie élémentaire de chasseur-cueilleur, la nature est rude mais belle (comme la voit Rafael) et il y a de la poésie dans ces pages austères. Encore une pleine réussite pour Sandrine Collette, une très bonne romancière.
   
    Je n’aurais pas édité ce livre dans une collection de romans policiers. S’il y a un crime ou plusieurs, dans un roman, ce n’est pas une raison pour décréter que c’est un policier !
   ↓

critique par Jehanne




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Lecture éprouvante
Note :

   "Alors Rafael sera comme ces aigles solitaires qui ne s'attachent jamais, indifférents à l'isolement, cachés dans leurs nids inaccessibles. De ces bêtes sauvages qui rampent dans les marais en évitant leurs congénères, regagnant leur tanière avec pour tout compagnon une proie arrachée à l'eau ou à la terre. Ni ses sept ans ni le cheval n'ont réparé la distance qui le sépare des trois autres fils. Il n'est pas le quatrième de cette famille-là : de ce jour, il comprend que rien n'y fera. Il baisse les bras".
   

   Les romans de Sandrine Collette sont souvent étouffants et noirs, celui-ci ne déroge pas à la règle, même si ce n'est pas un polar. L'histoire se situe en Patagonie dans une estancia battue par les vents, aride et sèche. Les pauvres ont été poussés là par les gros propriétaires qui ont accaparé les terres plus riches.
   
   L'estancia est tenu d'une main de fer par la mère, jamais désignée autrement. Quatre fils lui sont nés, les deux aînés, des jumeaux, Mauro et Joachim, Steban, jugé débile et Rafael, le petit dernier, né après la disparition du père, sans doute mort, et de ce fait jamais accepté par les autres.
   
   La mère tire le diable par la queue, accablée sous les dettes faites par le père et le grand père avant lui, tous les deux alcooliques et brutaux. Elle-même est impitoyable, ne semble plus avoir aucun sentiment humain, laisse les garçons maltraiter le petit sans jamais intervenir. Dans cet univers clos, rien ne semble devoir changer jamais. Le travail jusqu'à l'abrutissement complet, la poussière, le bétail, les coups de gueule de la mère, jamais contente, exigeant toujours plus.
   
   Mais voilà, quand elle va à la ville, la mère ne rechigne pas à jouer avec les hommes, et à boire aussi. Une partie de trop et l'un des jumeaux, Joachim, quitte la ferme. A partir de là, tout va se déliter et lui échapper inexorablement.
   
   Je suis sortie de cette lecture, comment dire, assez essorée par tant de violence et de dureté, mais captivée aussi par le talent de l'auteure à rendre une atmosphère plausible. On s'y croit, la tension monte, on attend un dénuement tragique, forcément tragique ..
   
   Chaque acteur de l'histoire prend la parole à tour de rôle, ce qui nous donne un panorama intéressant de la vie à l'estancia et de la place occupée par chacun. Je ne cache pas ma préférence pour Rafaël, celui qui a su préserver en lui suffisamment d'humanité pour espérer une autre vie, un jour.
   
   Âmes trop sensibles s'abstenir ! pour les autres, un excellent roman noir que l'on ne lâche pas.

critique par Aifelle




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