Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L’utopie de Thomas More

Thomas More
  L’utopie

L’utopie - Thomas More

500 bougies pour le meilleur des mondes (?)
Note :

   On a peut-être du mal à le croire mais ce texte fête ses 500 ans cette année. Base de toute réflexion philosophique concernant la société dite idéale, le livre de More reste incontournable par sa modernité, un demi millénaire après sa parution. Il n’y cache pas du reste ses propres références, notamment la République de Platon.
   
   Ce bref essai (traité?) s’articule en deux parties. La première, très courte, met en scène l’auteur lui-même, à peine déguisé sous le patronyme de Morus, et Raphael Hythlodée, compagnon du célèbre Amerigo Vespucci (qui donnera au final son nom au continent découvert par Colomb), rapportant les résultats de ses découvertes sur l’ile d’Utopie et qui fait l’objet de toute la deuxième partie.
   
   Le livre premier m’a laissé comme un goût de glose indigeste, renforcée par l’usage de ce français de la renaissance et de ses tournures qui, pour quelqu’un n’ayant pas le bagage universitaire requis, est un chemin de croix, d’autant plus qu’il est question ici de débattre sur l’ (imparfaite) société anglaise d’alors, notamment en ce qui concerne la justice et le fait de condamner à mort tout voleur.
   
   Le lecteur profane peut aisément débuter sa lecture au livre second qui est une description sans faille de la société des Utopiens. Je martèle systématiquement que le meilleur portrait que l’on peut faire d’un pays, d’une institution, d’une société idéale (ou pas) reste le roman de fiction. Une bonne intrigue, un brin de suspens, un héros (ou héroïne) auquel s’identifier servent idéalement de prétexte à montrer (et démontrer, selon) tous les rouages et détails d’une société ou d’une communauté. Sans ce subterfuge, l’ensemble reste trop scolaire à mes yeux et ce sera la seule et unique réserve que j’aurai à faire à ce texte fondateur. On demeure juste un observateur lointain comme lorsqu’on déambule dans un zoo ou qu’on ose, par paresse, partager un voyage organisé : on distingue une vitrine plus ou moins authentique mais on ne s’y immerge nullement.
   Dissertons un brin sur cette utopie.
   
   D’abord, il est clair que pour More, le double fléau qui menace l’homme est 1/ l’oisiveté 2/ la propriété privée. Partant de là, le parallèle avec le système soviétique est flagrant. Empreint d’humanisme, l’auteur ne remet pas en cause la colonisation ni la prolifération démographique (certes les Utopiens régulent leurs naissances : pas plus de seize enfants par famille mais pas moins de dix!) induisant le problème non posé de la pollution "il y a des lieux appropriés, en dehors de la ville, où l’on nettoie et lave les chairs dans le ruisseau, où le sang et les ordures s’en vont à vau-l’eau".
   De fait, les animaux sont inférieurs à l’homme, trait symptomatique des humanistes qui placent l’homme sur un piédestal où l’idée de Dieu n’est pas loin : seule créature à posséder une âme, une conscience et la notion de bien et de mal. On aboutit naturellement à l’idée de justice. La grande force des Utopiens est que leurs lois sont simples et peu nombreuses, compréhensibles par tous, le juge aidant même les plus malhabiles à s’exprimer, ce qui implique la disparition des avocats (More était juriste de formation). Autre conception radicale : la volonté égale les faits et on est autant condamnable en pensée qu’en actes aux yeux de la loi. Ca se défend.
   
   On a tort de croire qu’en Utopie chacun fait ce qu’il veut, qu’il mène sa vie comme bon lui semble. Les déplacements, s’ils ne sont pas interdits, sont étroitement encadrés (autre point commun avec les dérives communistes). Tous les Utopiens travaillent, mais bien peu (environ 7h par jour à une époque où l’on trimait de l’aube à la tombée de la nuit) et se réservent la possibilité d’étudier constamment, de parfaire leur culture. Ils aiment tellement les jeux de l’esprit.
   
   Les Utopiens ne font pas la guerre mais s’emploient par ruse et malice à influer sur leurs ennemis. Lorsque les tractations n’aboutissent pas, ils se résignent bien malgré eux à prendre les armes mais le font la plupart du temps par mercenaires interposés qu’ils rémunèrent bien plus que l’armée adverse.
   Seulement cette société parfaite reste bien ambigüe.
   
   On ne chasse ni n’asservit les animaux mais ceux-ci sont considérés comme inférieurs à l’homme. La place de l’enfant n’est pas reconnue, c’est un petit d’homme, pas un être à part entière. Les prêtres, sous prétexte qu’ils sont choisi parmi les meilleurs hommes et qu’ils sont si peu nombreux, jouissent d’un passe-droit en matière de justice, quelque soit le crime commis (More a donc une curieuse idée de la justice pour tous). Enfin le rôle de la femme, même s’il apparait égal à l’homme (aucune tache ne lui est interdite, même celle de soldat), reste empreint d’un machisme latent (n’oublions pas que nous sortons tout juste du moyen-âge).
   
   More était-il méthodiste? Le passage sur la répression du sexe avant et en dehors du mariage est cinglant. Si les Utopiens sont des hédonistes convaincus, ils ne sont pas le moins du monde libertins.
   
   Bien entendu, cette utopie réserve de belles avancées, on n’en attendait pas moins. Ainsi la nourriture est la première médecine, l’euthanasie est tolérée, les repas sont pris en commun (mais nul n’y est obligé) : pourquoi cuisiner pour soi alors que des gens plus doués le font à notre place? D’ailleurs la chose publique (res publica en latin, la République) est la règle et la propriété privée, de fait, abolie. La grande avancée des Utopiens est bien la disparition de l’argent. Chacun œuvre pour la société et la chose commune profite à tous. Pourtant, il existe de l’or et des pierres précieuses en Utopie, mais ceux-ci sont considéré comme de la pacotille et cette ostensible quincaillerie de bijoux n’est portée que par les enfants non pubères et les criminels quand elle ne sert pas à payer les mercenaires et prêter aux pays voisins. Voilà sans doute la solution. Un monde sans monnaie. Le rêve. Une utopie.

critique par Walter Hartright




* * *