Lecture / Ecriture
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Des putains meurtrières de Roberto Bolaño

Roberto Bolaño
  Étoile Distante
  Monsieur Pain
  Amuleto
  La littérature nazie en Amérique
  Des putains meurtrières
  Le Troisième Reich
  La Piste de glace
  Appels téléphoniques
  Les Détectives sauvages
  Trois
  Un petit roman lumpen
  2666
  Le Gaucho insupportable

AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2016

Roberto Bolaño est né à Santiago en 1953 d'un père chauffeur routier (et boxeur) et d'une mère enseignante

A 15 ans, il part à Mexico avec sa famille, il reviendra au Chili en 1973 soutenir le régime de Salvador Allende, mais très vite, c'est le coup d'État de Pinochet. R. Bolaño est emprisonné, mais rapidement libéré par deux anciens camarades de classe, gardiens de prison.

Jusqu'à la fin des années 80 il se déplace entre le Chili, le Mexique, le Salvador, la France et l'Espagne. Il vit de petits métiers comme plongeur, gardien de camping, groom et éboueur, et écrit la nuit. Il se marie et a deux enfants.

Il a toujours écrit de la poésie, il se considére avant tout comme un poète, mais il estime que les romans lui permettront de faire vivre sa famille.

Actuellement, ce sont surtout ses romans qui ont valu la reconnaissance à Roberto Bolaño.

Il a obtenu le prix Herralde en 1998 et le prix Romulo-Gallegos en 1999. Pratiquement tous ses romans sont traduits en français, chez Christian Bourgois.

Il est mort prématurément (maladie) en 2003 et a obtenu à titre posthume le National Book Critics Circle Award de la Fiction pour son roman "2666". .

Des putains meurtrières - Roberto Bolaño

Lire et écrire en exil
Note :

   Titre original : Putas asesinas, 2001
   
   Dans ce recueil intitulé "Des putains meurtrières", il est moins question de prostituées, d'amour tarifé, que de souvenirs, de fragments autobiographiques et de la tristesse d'un exilé en quête d'un impossible enracinement. Plutôt que passer en revue les treize récits de ce recueil, place à quelques fils conducteurs.
   
   
   Autobiographie

   
   L'écrivain se met en scène sous l'initiale B. dans "Derniers crépuscules sur la terre" — un séjour à Acapulco avec son père qui mentionne son passé de boxeur — ainsi que dans "Jours de 1978" et "Vagabond en France et en Belgique". Ailleurs c'est Belano, hétéronyme de Bolaño, (également présent dans "Amuleto" et dans "Détectives sauvages"), feuilletant une anthologie de poètes français dans le court récit appelé "Photos". D'autres fois simplement le "je" de l'autobiographie ou de la fiction — nul ne le saura.
   
   Certains passages de ce volume éclairent, semble-t-il, la présence de Bolaño au Mexique y suivant sa famille en 1968, son bref retour au Chili en 1973, son exil en Europe. Ainsi le voit-on temporairement installé au Nord du Mexique, donnant des cours d'expression écrite dans "Gómez Palacios", puis, poète bohème dans le District Fédéral où il passe bien des soirées avec un dentiste amateur d'art et de littérature ("Dentiste"). La courte expérience de retour au Chili occupe une partie de "Carnet de Bal" : "J'arrivai au Chili en août 1973. Je voulais participer à la construction du socialisme... En novembre pendant que je voyageais de Los Angeles à Conception, on m'arrêta à un contrôle routier et on me mit en prison... Au point du jour j'écoutais comment ils torturaient d'autres personnes, sans pouvoir dormir, sans rien à lire... Deux flics privés me sortirent du bourbier, d'anciens camarades du Liceo de Hombres de Los Angeles... En 1974 j'ai quitté le Chili, je n'y suis jamais retourné".
   
   Vient le temps des pérégrinations dans d'autres pays d'Amérique latine : la fiction intitulée "Préfiguration de Lola Cura" est située en Colombie. Trois ans après avoir quitté le Chili, en 1977, Bolaño s'installe en Europe, près de Barcelone qui devient le lieu de certains textes de ce recueil. Bolaño s'y est marié. Comme le Mexique, la Catalogne est présente dans bon nombre de ses textes tels le roman "La Piste de Glace" ou le recueil "Appels téléphoniques". Barcelone capitale du football sert de cadre à la nouvelle du nom d'un joueur vedette (Buba). L'exil catalan se prolonge par des voyages en Europe : à Berlin B. retrouve un certain Mauricio, connu à Mexico, qui lui raconte ses aventures glaçantes en Inde ("Œil Silva").
   
   
   Un fou de littérature

   
   Dans "Vagabond en France et en Belgique", B. achète un vieux numéro d'une revue surréaliste ; il examine les noms des contributeurs et le voici parti sur les traces du situationniste belge Henri Lefebvre. Les références à la littérature, aux auteurs, à la lecture, forment un fil rouge qui se prolonge presque dans tous ces textes... La rencontre avec Alexandre Jodorowski à Mexico en 1970 se trouve dans "Carnet de Bal", ainsi que la passion pour les œuvres de Nicanor Parra présenté comme le poète chilien plus important que Pablo Neruda et que la mère de l'écrivain aimait tant.
   On sait que Bolaño tenait plus à son œuvre de poète que de prosateur, pourtant ce sont les nouvelles et les romans qui ont établi sa réputation ! "Photos" repose sur la lecture d'une anthologie poétique. Arturo Belano scrute les portraits des auteurs : d'où un long catalogue de noms, de titres, d'éditeurs, d'années d'éditions. Il fantasme sur les photos des poétesses : "Nadia et Vénus lui paraissent franchement splendides, je baiserais bien avec Nadia, se dit-il, jusqu'à l'aube...". Le livre reposé, Belano reprend son chemin : "...et peu après ses pas l'éloignent du village".
   
   
   Solitude, tristesse et mort

   
   Le départ solitaire est une façon de conclure bien des textes : "Demain nous partirons" (Derniers crépuscules sur la terre), "...et quand je pus regarder de nouveau, elle n'était plus là" (Gómez Palacios), "Ensuite je me suis levé en faisant très attention et je suis parti" (Préfiguration de Lalo Cura). "Ensuite on prit un taxi et ils m'accompagnèrent jusqu'à mon hôtel" (Buba).
   
   Menant la vie instable d'une sorte de poète beatnik nomade, Bolaño donne l'impression de véritablement sombrer dans la solitude et la tristesse. Jours de 1978 évoque l'exil catalan de Chiliens sombres après le putsch de Pinochet ; l'un d'eux choisit de se suicider. La solitude, le mal être, cela vaut aussi pour d'autres personnages rencontrés. Certains semblent trouver une compensation dans les plaisirs du sexe. Fils d'une actrice de films pornographiques et d'un "curé renégat", Lalo Cura évoque scenarii pitoyables, actrices et acteurs. Presque tous ont sombré dans la violence meurtrière de la Colombie "en 1999 il ne restait vivant que le Pajarito Gómez, les autres avaient été assassinés ou emportés par la maladie" et Lalo Cura, devenu sicario, semble disposé à liquider le survivant. Au contraire, l'héroïne solitaire et déterminée des "Putains meurtrières" enlève en moto un supporter à la sortie d'un stade et la relation sexuelle qui s'ensuit tourne à la torture pour Max...
   
   On pourrait suggérer que "les Putains meurtrières", en tant que titre du recueil, sont l'autre nom des pensées tristes et des rêveries morbides qui jalonnent ces textes et traduisent l'état d'esprit de Bolaño. Dans "Le Retour", un couturier célèbre se livre à son penchant nécrophile et doit supporter la présence du fantôme du disparu.
   
   Dans ce recueil, ma préférence est allée à "Buba". Trois footballeurs d'un club de Barcelone passent du statut de remplaçants à celui de vedettes, grâce au rite sanglant, sans doute vaudou, de l'un d'eux. Mais après le transfert du brésilien Buba à Milan les performances des deux autres vont flancher et quand il mourra d'un accident de voiture leur carrière bientôt s'achèvera. Bolaño se savait déjà gravement malade quand ce texte parut. Il mourut le 14 juillet 2003.
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critique par Mapero




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Une écriture organique
Note :

    Voici la quatrième de couverture:
   "À travers les errances des réfugiés chiliens fuyant le régime militaire, Roberto Bolaño brosse une série de courts récits. Une anecdote, un souvenir, un prétexte lui fournissent la trame de ces treize nouvelles où toujours s'immisce une remise en question du Chili. Treize variations sur les thèmes du désespoir, de la folie, de la littérature qui est essentielle, mais aussi de son absence, de la beauté qui disparaît, de l'amour, de la mort, du destin obscur des êtres."

   
    Étant donné le peu de temps qu'il nous est donné sur cette terre, je privilégie le "lire beaucoup" plutôt que le "lire en profondeur". C'est-à-dire que je préfère lire plusieurs livres, romans, etc., au détriment d'une lecture lente, en profondeur, parce que ce dernier mode ne permet pas la lecture de beaucoup de livres. On ne peut pas faire les deux, parce que comme je le disais, le temps est court ! En lisant beaucoup et rapidement, je crois que cela débouche quand même sur une profondeur, parce que mes lectures créent dans ma conscience une sorte de nuage de mots, oserais-je dire, ou une sorte de nuage de pensées différentes, d'éléments différents, et l'on en vient à percevoir une certaine profondeur et de plus, en seulement quelques pages, nous savons si un auteur a du talent, si cela vaut la peine de poursuivre. Avec un recueil de nouvelles comme "Des putains meurtrières" de Bolaño, la lecture rapide est quasi impossible parce que les nombreuses histoires différentes nous obligent à nous reconnecter, à nous "re-concentrer" à chaque fois pour saisir les nouvelles informations : les personnages, le récit, la temporalité, l'espace, l'action, etc.
   
    Dans la nouvelle éponyme de 22 pages, la septième du recueil, on assiste à un monologue, et étrangement, ce monologue se fait entre deux personnes, l'une ayant la parole et l'autre ne faisant que réagir. Cette nouvelle serait facilement adaptable au théâtre. Une des deux a le contrôle sur l'autre. On le sent dès le début. C'est celle qui parle qui a le pouvoir. L'un est une vedette de la télé. L'autre va chercher cette vedette. Et la victime est la vedette. Le prédateur ne semble pas connaître sa proie : "Enfin, tu apparais environnée de danseurs de conga, chantant des hymnes dont les paroles sont prémonitoires de notre rencontre, avec le visage grave, imbu d'une importance que seul toi tu sais soupeser, voir dans son exacte dimension ; tu es grand, assez nettement plus grand que moi, et tu as les bras longs, exactement tels que je me les étais imaginés après t'avoir vu à la télé, et quand je te souris, quand je te dis salut, Max, tu ne sais que dire, au début tu ne sais que dire, sauf rire, un peu moins bruyamment que tes camarades, mais tu ne fais que rire, prince de la machine du temps, tu ris mais tu ne marches déjà plus." La proie embarque sur la moto de l'autre, pour partir on ne sait où, et l'on se dit : "Forcément, le titre de la nouvelle doit être le bon..."
   
    Dans "Photos", Arturo Belano, une sorte de double littéraire, d'alter-ego de Roberto Bolaño que l'on retrouve ailleurs dans son œuvre, notamment dans "Les détectives sauvages", est perdu en Afrique. En voici l'incipit : "S'il est question de poètes, prenons ceux de France, pense Arturo Belano, perdu en Afrique, tandis qu'il feuillette une sorte d'album de photos où la poésie de langue française se commémore elle-même, quels fils de pute, pense-t-il, assis sur le sol - un sol qu'on dirait d'argile rouge mais qui n'est pas de l'argile, ni même argileux, et qui cependant est rouge ou plutôt cuivré ou rougeâtre, quoique, à midi, il soit jaune -, avec le livre entre les jambes, un livre épais, de 930 pages, ce qui revient à dire 1000 pages, ou presque, un livre à la couverture rigide, La poésie contemporaine de langue française depuis 1945 [...]".
   "Les détectives sauvages" étaient constitués de parties où Belano et Lima étaient décrits "de loin" par "les autres". Belano et Lima sont en réalité Bolaño et Mario Santiago, un de ses amis poètes. L’œuvre de Bolaño est une énorme toile d'araignée, et "Photos", avec son personnage récurrent de Belano, son thème de la poésie qui est l'un des plus forts de son œuvre, est un mince fil de cette toile, mais il est très important selon moi. Cette nouvelle devient par la force des choses une autre partie des "Détectives sauvages", une partie "retrouvée" pourrait-on dire. Le point de vue est aussi plus central au personnage de Belano et ce n'est pas juste une anecdote d'une de ses connaissances. Et finalement, croyez-le ou non compatriotes Québécois, l'on retrouve ces lignes dans la nouvelle de Bolaño : "[...] et tant d'autres visages, de visages de poètes qui écrivaient en français, photogéniques ou pas, le visage de Michel Van Schendel, né à Asnières en 1929, le visage de Raoul Duguay (qu'il a lu), né à Val-d'Or en 1939, le visage de Suzanne Paradis, née à Beaumont en 1936, le visage de Daniel Biga (qu'il a lu), à Saint-Sylvestre en 1940, le visage de Denise Jallais, née à Saint-Nazaire en 1932 et presque aussi belle que Nadia, pense Belano, avec une espèce de tremblement intégral [...]".
   
   "Carnet de bal", l'avant-dernier texte du recueil, épouse une forme pour le moins étrange mais que Bolaño avait déjà utilisée dans un autre recueil de nouvelles : "Le gaucho insupportable". Chaque idée contenue dans la nouvelle est numérotée. Il commence avec 1 et finit à 69 en seulement dix petites pages. En voici un extrait :
    "1. Ma mère nous lisait du Neruda à Quilpué, à Cauquenes, à Los Angeles. 2. Un seul livre : Veinte pœmas de amor y una cancion desesperada, Editorial Losada, Buenos Aires, 1961. En couverture un dessin de Neruda et une indication qu'il s'agissait de l'édition commémorative d'un million d'exemplaires. En 1961, avait-on vendu un million d'exemplaires des Veinte pœmas ou s'agissait-il de la totalité de l’œuvre publié de Neruda ? Je crains que ce ne soit la première hypothèse qui est juste, quoique les deux possibilités soient inquiétantes, et désormais sans existence. 3. Sur la deuxième page du livre est écrit le nom de ma mère, Maria Victoria Avalos Flores. Un examen peut-être superficiel, contre toute évidence, me fait conclure que ce n'est pas elle qui a écrit son nom là. Ce n'est pas l'écriture de mon père, ni de personne que je connaisse. Qui a écrit, alors ? Après avoir examiné attentivement cette signature que les années ont pâlie je dois admettre, bien qu'avec des réserves, que c'est celle de ma mère."

    Cette nouvelle se rapproche grandement de l'autobiographie. Et encore une fois le thème de prédilection de Bolaño qu'est la poésie règne en roi et maître. Bolaño était un poète en premier. Un romancier en deuxième. Un peu plus loin, le narrateur, qui par bien des aspects ressemble à Roberto Bolaño, dit : "58. Quand je serai grand, je veux être nérudien dans la synergie. 59. Questions à se poser avant de s'endormir. Pourquoi Neruda n'aimait pas Kafka ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rilke ? Pourquoi Neruda n'aimait pas Rokha ? 60. Aimait-il Barbusse ? Tout fait penser que oui. Et Cholokhov. Et Alberti. Et Octovio Paz. Quelle curieuse compagnie pour voyager dans le Purgatoire. 61. Mais il aimait aussi Éluard, qui écrivait des poèmes d'amour. 62. Si Neruda avait été cocaïnomane, héroïnomane, s'il avait été enseveli par des décombres pendant le siège de Madrid, s'il avait été l'amant de Lorca et s'il s'était suicidé après la mort de celui-ci, l'histoire aurait été différente. Si Neruda était l'inconnu que dans le fond il est vraiment !". Roberto Bolaño et son narrateur ont souvent les mêmes questionnements étranges que moi, et c'est peut-être pour cela qu'il est un de mes écrivains favoris !
   
    Comme Shakespeare, Roberto Bolaño, selon moi, fait davantage appel au corps qu'à l'esprit. C'est une écriture organique, naturelle, que l'on croirait écrite avec le sang. Baudelaire disait : "Diderot, pour prendre un exemple entre cent, est un auteur sanguin ; Pœ est l'écrivain des nerfs, et même, de quelque chose de plus - et le meilleur que je connaisse." On pourrait dire que Bolaño est ce qui se rapproche le plus, parmi les auteurs contemporains, de l'écrivain sanguin... Ce recueil de nouvelles est un des meilleurs que j'ai lus dans ma vie, mais cela n'est probablement pas étranger à ma fascination pour cet écrivain et ainsi, cela n'est pas très objectif de ma part...

critique par Jimmy




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