Lecture / Ecriture
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La Jeune fille à l'ouvrage de Yôko Ogawa

Yôko Ogawa
  La piscine
  La grossesse
  La formule préférée du professeur
  Les abeilles
  Les paupières
  Tristes revanches
  La Bénédiction inattendue
  Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie + un thé qui ne refroidit pas
  La marche de Mina
  L'annulaire
  Une parfaite chambre de malade
  La mer
  Cristallisation secrète
  Amours en marge
  Les tendres plaintes
  La Petite Pièce Hexagonale
  Le musée du silence
  L'hôtel Iris
  Parfum de glace
  Manuscrit zéro
  Les lectures des otages
  Petits oiseaux
  La Jeune fille à l'ouvrage
  Instantanés d'Ambre

Yōko Ogawa (小川洋子°) est une écrivaine japonaise née en 1962.
Elle a obtenu:
Le Prix Akutagawa pour "La Grossesse" en 1991
Le Prix Tanizaki
Le Prix Izumi
Le Prix Yomiuri
Le Prix Kaien pour son premier court roman, "La désagrégation du papillon"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La Jeune fille à l'ouvrage - Yôko Ogawa

L'art du détail
Note :

   J’avais été fascinée par l’écriture de Yoko Ogawa découverte avec "Le musée du silence", "Amours en marge", "Parfum de glace", "La piscine"… Mais j’ai été tellement déçue par "L’hôtel Iris" que j’ai cessé de la lire. Ce recueil de nouvelles, paru chez Actes Sud en 2016, mais écrit il y a une vingtaine d'années, me permet de renouer avec cette grande écrivaine japonaise.
   
   J’ai retrouvé dans ces nouvelles ce qui fait la spécificité de Yoko Ogawa, cette observation fine, minutieuse qui accorde tant d’importance aux détails : dans "La jeune fille à l'ouvrage", le narrateur note :
   "sur le tissu, les doigts de la petite fille jouent comme ceux d’un petit animal; Ils font réellement toutes sortes de choses; Démêlent le fil, caressent, et piquent le tissu, tirent sur l’aiguille."

   On dirait un portrait à la Vermeer, un tableau qui fixe et retient tous les détails d’une scène prise sur le vif et figée dans l’instant.
   
   C’est à partir de ce souvenir de la brodeuse et de sa boîte à ouvrage rouge que le thème de la mémoire si cher à Yoko Ogawa ressurgit : le narrateur voyage entre présent et passé, et, tandis que sa mère agonise dans le service des soins palliatifs de l’hôpital, le jeune homme revoit son enfance. Même retour entre passé et présent dans "Aria" où le narrateur retrouve sa vieille tante pour son anniversaire et se souvient d’elle quand il était enfant. Travail aussi sur la mémoire dans "Transit" mais la mémoire historique, celle des camps de concentration où les grands parents de la narratrice ont trouvé la mort. Le retour sur les lieux permet de lever les flous de la transmission du souvenir et de prendre conscience de la fragilité et des erreurs la mémoire. Et dans "l’univers du nettoyage de la maison", c’est par le récurage de sa maison, par l’effacement des salissures accumulées pendant une trentaine d’années que la maîtresse de maison fait table rase de son passé. Comme si la propreté immaculée pouvait venir à bout des souvenirs et donner un nouveau départ dans la vie.
   
   La cruauté de la vie est toujours présente mais ce qui domine toujours dans les nouvelles précitées, c’est la nostalgie et la poésie liées au thème de la mémoire et ce qui me frappe, ce sont ces dénouements qui n’en sont pas. Ici pas de chutes qui surprennent et provoquent un choc. Plutôt un lent délitement, une non-fin, les gens se séparent en se disant au revoir, banalement comme dans "Transit", "Aria" ou "Jeune fille à l’ouvrage". Il n’y a rien de plus. Tout se dissout dans la banalité quotidienne. On ne peut réparer le passé, on ne peut pas agir sur lui.
   
   Très différents sont les autres nouvelles, étranges et bizarres parfois horribles. "Ce qui brûle au fond de la forêt" nous plonge dans un univers fantastique. Elles présentent toutes un mélange de cruauté et de perversité : dans "La crise du troisième mardi" une toute jeune fille entraînée dans une chambre d’hôtel par un homme âgé est terrassée par une crise d’asthme. Parfois la chute de la nouvelle est violente, dérangeante, tordue, en particulier dans "L’encyclopédie" ou "Morceaux de cake". J’éprouve une certaine répulsion à la lecture de ces dernières nouvelles, sachant, bien entendu, que c’est ce que veut nous faire éprouver l’auteure et qu’elle excelle aussi dans ce genre morbide, aux détails crûment réalistes.
   "L’autopsie de la girafe" en est un exemple : " Certainement que son cerveau avait été déjà prélevé, et que ses intestins désinfectés avaient été retirés. Les mains de mon amoureux humides de sang, de fluides corporels et de produits pharmaceutiques devaient les caresser avec précaution."
   
    Mais le style même dans les passages les plus réalistes, les plus durs, réserve des moments poétiques comme l'analogie établie entre la girafe et les grues, toutes si belles :
   "Autour de chaque grue se dressaient un échafaudage de tubes métalliques et des machines aux formes complexes posées de ici ou là qui n’entravaient pas leur fierté ni leur dignité. La peinture jaune étincelait, les bras s’étiraient avec grâce, et les câbles qui s’enroulaient autour paraissaient vigoureux. Les trois crochets immobiles dans l’espace ressemblaient à des offrandes spécialement choisies."

   
   Tous ces récits témoignent d’un mal-être, de la banalité ou du non-sens de la vie même dans les rapports amoureux. Et lorsque la passion existe, elle se révèle cruelle et dévoyée, elle parasite l'autre (L'encyclopédie) ou le sacrifie (Ce qui brûle au fond de la forêt).
   
   Une écrivaine de talent! Une vision pessimiste de la vie!
    ↓

critique par Claudialucia




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Délicate simplicité de la narration
Note :

   Yoko Ogawa propose 10 nouvelles qui renouent avec la fantasmagorie de situations insolites. Les personnages sont visités par des fantômes du passé ou agissent sous le coup d'une étrange folie, les corps ne ressemblent pas totalement à ceux que nous apprenons dans les livres de biologie.
   
   1. Jeune fille à l'ouvrage : un homme visite sa mère à l’hôpital et rencontre une mystérieuse femme qui se dit être son amie d'enfance.
   
   2. Ce qui brûle au fond de la forêt. Un homme arrive dans une sorte de camp appelé "centre d'hébergement" et se trouve confronté à des comportements absurdes tout en essayant d'observer et d'infiltrer les employés du centre.
   
   3. Le concours de beauté. Une enfant obligée par sa mère à se présenter à un concours de beauté se retrouve sans moyens lorsqu'elle doit prendre la parole, envahie par la vision d'un chien mourant évoqué quelques minutes avant que vienne son tour de prendre la parole.
   
   4. Morceaux de cake. Une femme est employée chez une dame excentrique pour y ranger quantité de vêtements qu'elle accumule.
   
   5. L'encyclopédie. Une mère de famille prend un amant rencontré au cours de danse de leurs enfants respectifs et sombre dans la folie.
   
   6. Aria. Un homme va chaque année passer une journée chez sa vieille tante, une ancienne cantatrice, qui vit à l'autre bout du pays.
   
   7. L'autopsie de la girafe. Une femme qui s'est mise à la course est secourue par un vieillard au cours d'une chute. Elle apprend qu'il était gardien dans un chantier. Progressivement, la silhouette de la grue du chantier se superpose à celle de la girafe que son ami est en train de disséquer.
   
   8. L'univers du nettoyage de la maison. Une femme vient faire le ménage chez un couple qui vient d'avoir un enfant.
   
   9. Transit. Une femme se rend sur les traces de son grand-père en France et croise un individu qui transporte dans un sac de voyage un cheval de bois.
   "J'ai essayé d'imaginer la silhouette de mon grand-père à califourchon sur un cheval de bois. Ses longues jambes repliées, son dos arrondi avec frilosité. Le vent souffle, ses cheveux ondoient, le cheval est un peu vieux mais les motifs sur son dos sont vifs. L'air de penser qu'au moindre manquement de prudence la chute n'est pas exclue, il enlace fermement la colonne de soutien." (p.194)
   

   10. La crise du troisième mardi. Une femme asthmatique rencontre un voyageur de commerce dans un hôpital et devient sa maîtresse.
   
   J'ai retrouvé dans ce recueil ce qui m'a fait aimer l'auteur dès le premier livre : la délicate simplicité de la narration dans laquelle s'invite le mystérieux, nous faisant croire, et cela me satisfait pleinement, à un univers qui englobe aussi bien le léger que le grave, dans une symphonie à la gloire de la mémoire et de la vie toutes les deux trop éphémères. Avec, toujours, un détail qui rappelle la Shoah, car Ogawa a été marquée par le Journal d'Anne Franck.
   
    Ma nouvelle préférée est la première qui donne son titre au recueil.

critique par Wictoriane




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