Lecture / Ecriture
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Naissance d'un père de Laurent Bénégui

Laurent Bénégui
  Mon pire ennemi est sous mon chapeau
  Naissance d'un père

Naissance d'un père - Laurent Bénégui

On ne nait pas père
Note :

   Rarement un titre a si bien résumé une histoire. Parce que dans "Naissance d'un père" de Laurent Bénégui, il y a bien sûr plusieurs gestations (celle de futurs nouveaux-nés, celle de paternels pas encore bien formés à la situation ou bien jamais prêts, celle d'un amour plus fort et serein qui a eu besoin de vivre les compromis pour aboutir).
   
   Rares aussi sont les romans que je quitte le cœur serré, en remerciant secrètement leur auteur(e) d'avoir produit un écrit si joli et si touchant, d'avoir créé de beaux personnages, aussi imparfaits que peuvent l'être les humains, de tisser cette quête inépuisable de l'amour paternel, une transmission heureuse qui s'effectue plus aisément si on est réconcilié avec soi-même et son propre passé.
   
   Romain, taxi de profession, a quelques petits soucis à régler en cette nuit d'orage : amener sa sœurette musicienne à l'aéroport en temps et en heure, gérer la déclaration de dommage collatéral automobile auprès de la société qui l'emploie et arriver à l'heure pour assister à l'accouchement de sa tendre et bien aimée. Et lui qui hésite à endosser le rôle d'éducateur conféré par son statut amoureux se confrontera à deux naissances, deux bébés-filles, bien décidées à le faire grandir vite.
   
   J'ai tout aimé dans cette intrigue : d'abord le positionnement de l'auteur sur la notion de paternité, le chemin indirect choisi que je ne dévoilerai pas (par respect pour les potentiels lecteurs, que j'espère nombreux) ; le traitement fait (puisque d'une certaine façon, Romain, si peu père dans sa tête, donne naissance à deux enfants et chaque cas est une rencontre juste magnifique : la première assumée et subie (je me comprends), la seconde fragile, ténue et qui va le libérer). Et pour sa défense, son univers est exclusivement féminin (ses frangines, sa mère, sa copine, les sages-femmes...) et rend difficile la mue. Heureusement, la confrontation avec un autre incapable de dépasser son orgueil et sa déception le servira.
   
   "Naissance d'un père" écrit par Laurent Bénégui s'adresse aussi bien aux femmes qu'aux hommes. La problématique reste la même : la grossesse ou la démarche d'adoption favorise l'instinct maternel mais ne l'assure pas spontanément : il arrive parfois que celui-ci ait aussi du mal à se développer.
   
   J'avais découvert la plume de cet auteur à l'occasion du fantasque "Mon pire ennemi est sous mon chapeau". J'y retrouve à nouveau le lexique médical (un heureux tic de Laurent Bénégui qui montre un goût certain pour le monde hospitalier) et sa capacité à sortir du registre de la comédie et à aborder une tranche de vie, qui nous ressemble et pour le coup rassemble. Très intéressant.
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critique par Philisine Cave




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Formidable par ici, sensationnel par là
Note :

   Romain a rencontré Louise il y a neuf mois. C'est l'amour fou. Louise est enceinte et très proche du terme. Romain ne parvient pas à ressentir ce que ressentent les futurs pères : il n'a aucun amour pour ce bébé. Puis, quinze jours avant la naissance programmée, les événements se déchaînent. C'est une tempête qui lance les hostilités, un vent violent balaye le pays, provoque des incidents, des accidents. Alors que Romain emmène sa sœur à l'aéroport, Louise ressent des contractions et se rend à la clinique seule. Romain l'y rejoint, mais les circonstances climatiques exceptionnelles font qu'une autre femme est en salle de travail pour son quatrième enfant. Son mari n'est pas là, Romain entre ces deux parturientes est totalement submergé par ses doutes et ses questionnements.
   
   Laurent Bénégui que j'ai découvert avec le très drôle et excellent "Mon pire ennemi est sous mon chapeau", délaisse cette fois-ci la comédie pour un roman plus introspectif qui interroge la paternité. Mais s'il change de genre, il garde en lui cette qualité liée à la comédie : le rythme. Les éléments se déchaînent, les événements eux s'enchaînent, et le lecteur n'a pas une seule seconde d'ennui même lorsque le temps et les personnages sont plus calmes et qu'ils se posent pour réfléchir. C'est un roman qu'on dévore sans pouvoir s'arrêter même si parfois on le pose pour en profiter plus longtemps et pour laisser à Romain et Louise le temps de se parler et d'avancer.
   
   Il faut dire que Romain a des circonstances atténuantes : fils d'un mathématicien qui a fait trois enfants à trois femmes différentes avant de disparaître totalement, il ne connaît pas grand chose à la paternité. Sportif de haut niveau -plongeur-, sa carrière s'est arrêtée brutalement après un accident en compétition, il est maintenant taxi de nuit, avec des horaires pas très aisés pour élever un enfant. Puis cette femme seule à côté de Louise, qui accouche d'une quatrième fille et dont le mari ne viendra pas car il ne peut accepter de ne pas avoir de garçon ; et Louise qui est enceinte d'une fille, Alessia. Rien autour de Romain ne l'aide à envisager sereinement sa paternité. Et encore, je vous passe certains détails plus ou moins importants -l'auteur est plein de ressources- qui font que Romain se pose énormément de questions.
   
   Laurent Bénégui réussit l'exploit si ce n'est de nous mettre dans la tête de tous ses personnages, au moins d'être très proches d'eux, de leurs pensées, leurs questions, leurs doutes, leurs découragements, ... C'est là que je trouve son roman très réussi, parce qu'on a l'impression qu'il a fait le tour de la question en l'envisageant selon plusieurs points de vue : Romain, bien sûr, mais aussi Louise, les sœurs de Romain, sa mère et la petite fille à naître, Alessia. D'ailleurs c'est par elle que le roman débute :
   "Plus tard Alessia apprendrait qu'elle était née lors de la tempête, et qu'au moment où se jouaient les premières heures de son destin des vents polaires s'écharpaient sur les barrières d'air fiévreux dressées au-dessus de l'océan." (p.11)

   C'est cela qui m'a beaucoup plu : chacun des intervenants est important et chacun a son mot à dire pour faire avancer le futur père. En plus de cela, Laurent Bénégui use d'une très belle langue. Le rythme qu'il donne ne l'empêche pas de faire preuve de beauté et de délicatesse, notamment lorsqu'il décrit Louise et la relation très sensuelle qu'elle a avec Romain, mais aussi les éléments, souvent amenés avec de longues phrases même s'ils sont violents. L'écriture est très descriptive, les pages sur l'accouchement de Louise -et donc la naissance d'Alessia- sont écrites comme si l'on y était, elles sont absolument magnifiques.
   
   Enfin bref, je pourrais en faire des caisses, ajouter encore du formidable par ici ou du sensationnel par là, mais le mieux est que chacun se fasse sa propre opinion, ce serait dommage de se priver d'un tel beau moment de lecture.

critique par Yv




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