Lecture / Ecriture
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Souvenirs de la maison des morts de Fedor Michaïlovich Dostoievski

Fedor Michaïlovich Dostoievski
  Un cœur faible
  Monsieur Prokhartchine
  Crime et Châtiment
  Le joueur
  Les nuits blanches
  Le petit héros
  Le rêve d'un homme ridicule
  Le Double
  L'idiot
  Les Pauvres Gens
  Le sous-sol ou Les Carnets du sous-sol
  Souvenirs de la maison des morts
  Le Moujik Mareï - Le Garçon à la menotte
  Le Crocodile

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) est un écrivain russe, né à Moscou en 1821 et mort à Saint-Pétersbourg en 1881.


Ils ont écrit sur lui:

Joseph Frank
George Steiner

Souvenirs de la maison des morts - Fedor Michaïlovich Dostoievski

Un total acquiescement
Note :

   La condamnation au bagne
   Fiodor Dostoïevski est arrêté en Avril 1849, accusé d’avoir comploté contre le tsar, et conduit à la forteresse Pierre et Paul. Il fait partie d’un groupe de jeunes gens aux idées progressistes, réunis autour de la figure de Petravesky, mais plus bavards que révolutionnaires. Il n’était coupable, en fait, que d’avoir conservé chez lui un écrit interdit et une presse à imprimer pour éditer des textes anti-gouvernementaux... Il est condamné à mort avec ses compagnons en décembre 1849. Avec une perversité machiavélique, le tsar imagine alors une mise en scène macabre : le 22 Décembre, les condamnés sont alignés, la tête encapuchonnée, face au peloton d’exécution. Au dernier moment le tsar commue la peine de mort en quatre ans de bagne. Bien longtemps après, Dostoïevski écrira dans L’idiot :
   "Peut-être y-a-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation à mort, qu’on a laissé souffrir cette torture et puis à qui on a dit : "Va, tu es gracié.". Cet homme là pourrait dire ce qu’il a éprouvé. C’est de cette douleur et de cette horreur que le Christ a parlé. Non, on n’a pas le droit d’agir ainsi avec un être humain."
   

   Le jour de Noël 1849, Dostoïevski part pour la Sibérie. Il y passera neuf ans, quatre au bagne, cinq dans l’armée comme simple soldat. Ce sont ces quatre années que racontent "Les souvenirs de la maison morte" traduit en français par "Souvenirs de la maison des morts".
   
   Le bagne

   L’écrivain commence la rédaction de ses souvenirs en 1855 en Sibérie. Pour des raisons de censure, le narrateur du récit est un personnage fictif, condamné pour un meurtre passionnel. Mais c’est bien lui, Fiodor Dostoïevski qui décrit le bagne et ses terribles conditions de vie, lui qui observe les bagnards autour de lui, la plupart du temps la lie de l’humanité, lui qui analyse ce qu’est la justice du tsar, qui s’interroge sur le mal et le bien, sur l’existence de Dieu. Pendant ces neufs ans d’exil, se forge sa personnalité complexe, maladive, torturée, pleine de contradictions, déchiré entre Dieu et le Diable, qui fera de lui l’auteur que nous connaissons, le créateur des Frères Karamazov, de l’Idiot, de Crime et châtiment, le double…
   
   Dostoïevski décrit la vie quotidienne des forçats, le travail qu’ils doivent accomplir, la hiérarchie des punitions corporelles, les brimades qu’ils subissent de la part de leurs chefs, l’organisation interne et clandestine des bagnards qui échappe au contrôle des gardiens. Malgré la dureté de cette vie, ce dont Dostoïevski a le plus souffert, plus encore que de l’enfermement et l’exil, c’est de n’avoir jamais été admis par ses compagnons d’infortune à cause de son origine. Noble et intellectuel, il était mis au ban de la société de plus misérables que lui.
   
    Des portraits terrifiants

   "Souvenirs de la maison des morts" n’est pas un récit d’aventures, haut en couleurs, qui ménage des suspenses, mais un témoignage précis, à hauteur d’homme, de la vie quotidienne, de sa monotonie et de la routine. S’il y a de grands moments de fulgurance, ils sont dus au style et au talent de l’écrivain qui dresse des portraits inoubliables de ces hommes endurcis dans le crime : Sirotkine, "un être énigmatique à tous les égards" Gazine qui "était une horrible créature. Il produisait sur tout le monde une impression effrayante torturante." ou encore Orlov "qui assassinait froidement jeunes et vieux" "doué d’un force de volonté extraordinaire, il avait l’orgueil et la conscience de cette force." Il y a aussi le noble Aristov "exemple le plus repoussant de la bassesse et de l’avilissement". Tous ces personnages, on le comprend, nourriront l’œuvre ultérieure de l’écrivain.
   
   Mais au milieu de ces criminels, apparaissent parfois des personnages attachants comme Nourra, bon et naïf, ou Ali dont la nature franche et généreuse attire l’écrivain qui entreprend de lui apprendre à lire avec succès.
   
    Des réflexions sociales et métaphysiques

   Ces observations amènent l’écrivain à s’interroger sur la justice et le bien fondé du châtiment. Pour lui, même le plus réprouvé des hommes est à l’image de Dieu. On ne peut le sauver en l’humiliant. La rédemption ne peut venir que d’un exemple qui élève le condamné, qui réveille son sens moral. Et ceci d’autant plus que ces bagnards sont souvent des hommes du peuple qui n’ont connu que la misère et la violence, ce qui explique leur dégradation morale. Le châtiment, la rédemption et l'humiliation du peuple, on retrouve ici des thèmes qui deviendront récurrents dans l’œuvre de l’écrivain.
   "Mon dieu! un traitement humain peut relever jusqu’à ceux chez qui l’image de la divinité semble le plus obscurcie! C’est précisément avec ces "malheureux" qu’il faut se comporter le plus humainement possible pour leur salut et pour leur joie. J’ai rencontré des chefs d’un grand cœur et j’ai vu l’effet qu’ils produisent sur les humiliés. Avec quelques mots affables, ils ressuscitaient moralement leurs hommes."

   
   Dostoïevski s’insurge donc contre les châtiments corporels, il démontre que loin d’éduquer les hommes, ils les endurcissent dans le mal.
   "Le droit à la punition corporelle qu’exerce un homme sur un autre est une des plaies de la société; c’est un moyen sûr d’étouffer en elle tout germe de civisme, de provoquer sa décomposition"
   

   Le travail aussi permet au bagnard de donner un sens à sa vie mais un travail utile, auquel il peut s’intéresser, non des corvées absurdes et dénuée de sens.
   "mais qu’on le contraigne, par exemple, à transvaser de l’eau d’une tine dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à transporter un tas de terre d’un endroit à un autre pour lui ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu’au bout de quelques jours le détenu s’étranglera ou commettra mille crimes comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu’un châtiment semblable serait plutôt une torture, une vengeance atroce qu’une correction; il serait absurde, car il n’atteindrait aucun but sensé."
   
    La complexité du personnage

   On voit que Dostoïevski a son idée sur la justice tsariste; il critique les méthodes, les abus des chefs, le dysfonctionnement (avec beaucoup de prudence et de mesure). Mais pourtant il finira par adhérer à sa condamnation, à la juger bienfaisante, porteuse pour lui aussi de rédemption.
   "Seul avec mon âme, je considérais ma vie antérieure, je l'analysais jusque dans les dans ses plus infimes détails, je me jugeais sévèrement, sans pitié. A certains moments même, je bénissais le sort qui m'avait octroyé cette solitude sans laquelle je n'aurais pu me juger ainsi ni faire ce grave retour sur mon passé.".
   

   Retourné en Russie, il jugera sévèrement les idées sociales qui étaient les siennes et soutiendra le pouvoir du tsar. Claude Roy écrira à ce propos, comparant le pouvoir tsariste et soviétique : "La Russie d'hier et la Russie moderne sont exemplaires dans la science du "châtiment" sur deux points essentiels. Elles ont poussé plus avant peut-être qu'aucun peuple l'art de donner aux tortionnaires cette paix de l'esprit que procure la bonne conscience. Elles ont su simultanément contraindre un nombre important de leurs victimes, non seulement à subir sans révolte les épreuves infligées, mais à donner à leurs tourmenteurs un total acquiescement."
   

   Ce roman, très riche, témoigne de l’immense talent de Dostoïevski, de la profondeur de ses analyses psychologiques. Il soulève des questions passionnantes sur l’être humain, sa nature profonde, sur le mal et le bien et la justice, sur la liberté, la force de l’habitude, le courage et la lâcheté... Il révèle les questions métaphysiques qui agitent Dostoïevski. Bref, il contient en germe tout ce qui sera au centre de son œuvre et permet de mieux comprendre l’homme derrière l’écrivain.

critique par Claudialucia




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