Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Misères du roman de Jean Rouaud

Jean Rouaud
  Les champs d'honneur
  Des hommes illustres
  Misères du roman
  L'imitation du bonheur

Jean Rouaud est un écrivain français né en 1952.
Il a reçu le Prix Goncourt en 1990 pour "Les Champs d'honneur".

Misères du roman - Jean Rouaud

… et grandeurs, c'est bien connu
Note :

   Ce titre chez Grasset rassemble trois textes – deux présentés lors de conférences, l'autre paru dans Le Monde de l'éducation – sur un sujet cher à Jean Rouaud, le roman et ses mésaventures du vingtième siècle où il fut question de sa mort.
   
    La marquise et ses fantômes
   
    Lorsqu'il donne cette communication à la conférence de Kobé le 11 novembre 2014, Jean Rouaud regrette autant une certaine idée de la France que les aléas du roman. Cette France que la "marche vers l'avant" du vingtième siècle a refoulée, la vie rurale, la religion, les gens modestes accusés de poujadisme, les petits commerçants et artisans accusés de collusion avec le capital, tous ces gens qui "tissèrent la toile des "Champs d'honneur" (1990).
   
   "La marquise sortit à cinq heures" rappelle l'époque (1924) où naquit le discrédit du roman réaliste (celui des Balzac, Flaubert, Stendhal) initié par Breton via Paul Valéry qui se refusait à écrire une phrase aussi banale. Le mot "marquise" implique également le refus d'une aristocratie de la littérature et de l'écrivain qui est contestée, dépassée. Gide (qui s'excusera après) à Jean Schlumberger sur "Du côté de chez Swann" : "C'est plein de duchesses, ce n'est pas pour nous". La guerre 14 n'avait pas fait dans la dentelle et puis il y avait l'incapacité du roman à dire le monde moderne par le ressassement de vieux procédés. Néanmoins les souvenirs des rescapés de la Grande Guerre s'accommodèrent largement du roman réaliste et l'on continuait à écrire "Le fantassin sortit de la tranchée à cinq heures"...
   
   La fin de la Seconde Guerre mondiale voit la France effacée du rang des grandes puissances (un peu comme si une agence notation, déjà, l'avait dégradée du AAA au BBB). Le répit accordé au récit traditionnel est battu en brèche par les théoriciens du nouveau roman : "Si la Première Guerre avait interrompu la mise en cause du roman, la Seconde, par un effet d'accélération du tragique de l'Histoire, actait sa décomposition". Mise en bière d'un genre par tous les moyens intellectuels, sémantiques, linguistiques, philosophiques. Les fondamentaux du genre – le récit, le héros, l'intrigue, la saisie en miroir du réel – sont remis en cause par le structuralisme (Barthes) : "le roman réaliste, genre bourgeois par excellence, qui avait de fait marqué et accompagné l'apparition de la classe exécrée, était considéré comme une abomination réactionnaire." Comme si le pays dégradé devait se résigner à n'être que l'ombre de sa lumière passée.
   
   Barthes lui-même en reviendra. En 1977, dans une conférence intitulée "Longtemps je me suis couché de bonne heure", il annonce son intention de devenir romancier : "... vingt ans après Aragon..., [...], Barthes se livrait à son tour à une forme de repentir sur son activité de procureur, [...]". Autre remise en cause du credo progressiste lorsque l'intelligentsia parisienne s'empare du dissident Milan Kundera qui révèle que "le roman, oui ce roman dont on se détournait en se pinçant le nez, avait été pour lui un acte de résistance à la dictature".
   
    "Et l'on vit alors ses plus grands pourfendeurs d'hier au nom de cette même modernité littéraire amorcer leur conversion, qui est un retournement, vers le récit romanesque...",
continue Rouaud, en rappelant Robbe-Grillet lancé dans une trilogie autobiographique alors qu'il aurait cloué au pilori quiconque le lui aurait suggéré quelques années plus tôt.
   
   Ces quelques grands traits sont fort réducteurs de l'intéressant propos de Jean Rouaud. Les tendances sont dégagées, on sait que l'écrivain a la nostalgie d'une tradition romanesque qui fit ses preuves, il le rappela élégamment avec son intelligente et merveilleuse "Imitation du bonheur".
   
    À notre tour, toutefois, nous qui aimons la littérature, alors que le bon vieux récit a aujourd'hui repris ses aises, ne jetons pas le discrédit sur les apports du structuralisme, du nouveau roman, des formes littéraires novatrices, elles ont quelque chose à souffler à nos ensommeillements.
   
   
   Littérature, futur antérieur
(Conférence de Rimini, siècle passé)
   
   Quelle idée de convier Jean Rouaud à une rencontre pour débattre du film, du vidéo-clip et de la narration virtuelle ! Je le soupçonne de l'avoir acceptée pour pouvoir se permettre de clamer fort son indéfectible attachement à la phrase, celle qui appartient à la Littérature, "cette forme très haute de création qui vise à la libre interprétation du réel, de la vie du réel, par la poétique du verbe".
   
   Qu'est-ce que la narration virtuelle d'ailleurs ? Des gens qui ont bien plus d'idées que ces pauvres romanciers, des gens qui, s'ils s'y mettaient, on verrait ce que c'est, mais face à la page blanche, juste une phrase puis rien. "Des grands romans en puissance, en somme, qui ne voient jamais le jour, (...) de grands romans au bénéfice du doute puisqu'ils demeurent à l'état de volonté, selon cette idée couramment admise que les plus beaux livres sont ceux qui n'ont pas été écrits". Et ils proposent alors à un ouvrier "tourneur-phraseur", Rouaud se l'est vu proposer, d'accoucher pour eux de leur histoire. Mais "ce qu'ils ne savent pas les romanciers virtuels, c'est que le roman, c'est d'abord un avatar de l'écriture, et qu'évidemment écrire c'est une autre histoire".
   

   Le roman est une affaire d'écriture, plus que l'histoire pour laquelle le téléfilm fait aussi bien l'affaire. Si l'on veut qu'on lise des romans, de grâce, livrez-nous mieux que ces empilements de "sujet-verbe-complément" laconiques que l'on voit dans la production livresque et qui s'autorisent d'autant la surproduction que l'on court vers eux. Voilà je l'ai dit. Ce n'est pas Rouaud qui me contredit lui qui lance ses longues phrases "comme des filets à la mer", de sa belle "écriture ondulatoire" qui vaut une page marquée.
   
   
   Alors que faire de la "longue phrase arachnéenne capturant tout sur son passage", puisqu'elle ne se case pas au cinéma ? Où d'autre vivrait-t-elle que dans le roman ? On imagine bien des cartons glissés entre les scènes comme au temps du cinéma muet, mais ce seraient des cartons bavards, des cartons romans, et on pourrait bien enlever les images entre eux...
   
   Si le genre du roman passait à la trappe, si l'on n'avait plus envie de se raconter des histoires avec de belles phrases, Jean Rouaud s'imagine assis sur un coin de trottoir, un petit carton appuyé contre une sébile :"Et c'est là que je retrouve mes cartons de cinéma. À raison d'un carton par jour, sur mon coin de trottoir, je réinvente en écriture serrée, pour des lecteurs de passage, le roman feuilleton. La littérature, qui continuera ainsi à vivre de ses lecteurs, est une affaire à suivre".
   
   
   L'usine et la mosquée
(Le Monde de l'éducation, 2001)
   
   L'usine et la mosquée, on reconnaît les deux pôles flaubertiens, madame Bovary et saint Antoine. Lorsque Flaubert lit la tentation à ses amis Bouilhet et Du Camp, la recommandation tombe avec un cri d'effroi du jeune blond de Croisset : la poésie n'est plus de ce monde industriel, productiviste et affairiste.
   
   Au milieu du dix-neuvième siècle, à l'heure du sacre de la bourgeoisie, la poésie est perçue comme une tare. Le réalisme s'impose comme la vision unique et il fait du roman sa chasse gardée. Que faire de ceux qui à la place d'une usine voient une mosquée ? "Et pour mieux nous en convaincre, depuis 1835, la voix relève du suffrage censitaire - c'est-à-dire qu'une voix ne vaut que ce qu'elle vaut – et non du chant. (...)... un chant placebo à mettre dans le même sac de corde que la broderie, l'aquarelle et la décoration florale".
   
   Pourtant en 14-18 la poésie semblera la seule réponse à la boucherie humaine, proposant "sa caution élégante et désincarnée à la mise en place d'un tragique meilleur des mondes". Et aujourd'hui, les scientifiques font les yeux doux à notre réprouvée en citant Baudelaire et Eluard. Car on se méfie de l'inconscient.
   
   Alors : "La petite poésie avec sa réserve d'émotions enchâssées dans une poignée de mots, avec sa micro-connaissance encyclopédique de la difficulté d'être et de la beauté des choses, tenant tête aux accélérateurs de particules et aux manipulateurs de cellules ?"

critique par Christw




* * *