Lecture / Ecriture
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Etre ici est une splendeur de Marie Darrieussecq

Marie Darrieussecq
  Il faut beaucoup aimer les hommes
  Etre ici est une splendeur
  Le bébé
  Notre vie dans les forêts

Marie Darrieussecq est une écrivaine et psychanalyste française née en 1969.

Etre ici est une splendeur - Marie Darrieussecq

Paula Becker femme, mère, peintre
Note :

   "En s'écroulant, elle dit "Schade". C'est son dernier mot. Ça veut dire dommage.
    J'ai écrit cette biographie à cause de ce dernier mot. Parce que c'était dommage. Parce que cette femme que je n'ai pas connue me manque. Parce que j'aurais voulu qu'elle vive. Je veux montrer ses tableaux. Dire sa vie. je veux lui rendre plus que justice: je voudrais lui rendre l'être-là, la splendeur."
   

   Pas d'étiquette normative rangeant Paula Becker dans un quelconque mouvement pictural, pas d'analyse picturale classique, pas de dramatisation façon Hollywood, mais le récit parfois troué de "brèches" dans lequel se lit ce que Marie Darrieusecq" en perçoit, un siècle après, une trace.
   "Une subjectivité pleinement assumée donc pour brosser le portrait de cette femme qui s'affirme en tant que telle dans un monde encore corseté et dominé par le regard masculin porté sur le corps des femmes."
   
   Paula Becker (1876-1907), qu'on devine joyeuse, pleine de vie, est attirée par Paris où elle fera de fréquents séjours et peint avec ardeur (80 tableaux en un an !) des portraits qui n'ont rien à voir avec les normes de l'époque. Elle est la première femme à avoir réalisé son autoportrait nue et semble aimer son corps et pas tellement le mariage. Elle mourra quelques jours après avoir donné naissance à son premier enfant.
   
   C'est dans le dernier tiers de cette biographie intense, aussi intense que le fut la vie brève de Paula Becker, que nous apprenons comment Marie Darrieusecq a rencontré l’œuvre cette artiste peintre, quasi inconnue en France. Une artiste dont les thèmes (et la façon de vivre) ne pouvaient que faire écho à ceux qui irriguent l’œuvre de l'auteure de "Le bébé": l'identité féminine, le corps des mères et des bébés, la place laissée aux artistes femmes encore aujourd'hui (un tableau de Paula Becker était relégué dans le sous-sol d'un musée...).
   
   On ressent beaucoup d'empathie, voire d'amour dans ce texte et on se réjouit d'avance de l'exposition -première monographie à laquelle a participé Marie Darrieusecq- consacrée à cette artiste du 8 avril au 21 août 2016 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris .
   
   148 pages constellées de marque-pages. Un coup de cœur !
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critique par Cathulu




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Peinture et féminité
Note :

   Ce livre est la biographie de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, précurseur de l’expressionnisme, qui est morte à peine à trente-deux ans des suites d’un accouchement difficile, et qui était très peu connue en France avant que Marie Darrieussecq lui consacre ce livre et contribue à lui organiser une exposition au Musée d’Art Moderne cette année 2016, ce qui est une manière très louable de faire connaître cette peintre dans notre pays et de lui redonner la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art du début du 20ème siècle.
   
   J’ai trouvé que Marie Darrieussecq réussissait assez bien à restituer le caractère de son personnage, une jeune femme très enjouée et sans doute trop indépendante pour trouver le bonheur à son époque, où les femmes étaient peu libres de leurs choix.
   
   Malgré le manque d’informations sur certains points, c’est une biographie honnête, où l’auteure ne cherche pas à inventer les éléments manquants et où elle traite certains événements avec beaucoup de délicatesse, comme cette période où Paula Modersohn-Becker quitte son époux et vit probablement une relation avec un autre homme, dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il était Bulgare.
   
   Le récit de l’amitié entre Paula et Rilke est assez intéressant, car il s’agit d’une relation curieuse, à la fois intellectuelle et protectrice, où on se demande toujours quelle fut la part d’attirance ou d’amour platonique (cet avis est personnel et n’engage que moi).
   
   Première femme peintre à se représenter enceinte, j’ai regretté de lire ce livre après avoir vu l’exposition du Musée d’Art Moderne plutôt que le contraire, car je pense que cette lecture m’aurait fait pénétrer plus profondément dans ses tableaux, et spécialement dans ses nus…
   
   Ce livre nous montre aussi l’admiration que Marie Darrieussecq porte à Paula Modersohn-Becker : visiblement elle se reconnaît un peu en elle, et se trouve des points communs avec ses préoccupations de femme et d’artiste.
   
   Un beau livre, sensible et touchant, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, et qui recrée l’atmosphère d’une époque artistiquement riche.
    ↓

critique par Etcetera




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Destin de femme
Note :

   Parler de Paula Becker, c'est parler d'un peintre et du combat des femmes, tout comme parler de Richard Wright, c'est parler d'un écrivain et de la lutte des Noirs. Impossible d'ignorer qu'ils furent contraints de mener ces combats car tenter de réaliser leurs dons et aspirations, c'était se heurter tout de suite à la ségrégation qui leur était faite. Les rôles et places de la femme à la fin du 19ème et début du 20ème siècle, ne prévoyaient pas qu'elle donne libre cours à un talent d'artiste. Même les hommes les plus bienveillants à son égard n'envisageaient pas qu'elle puisse être aussi libre et aussi talentueuse qu'un homme. Elle l'était moins, cela allait de soit. Son meilleur ami, R. M Rilke qui lui était si proche, évacua d'un  »Je connais peu son travail » quand un universitaire lui donna l'occasion de mettre le projecteur sur elle. Il avait été très proche d'elle pendant des années et des années et son travail ne lui avait jamais semblé mérité qu'on s'y intéresse ?
   Son mari, pourtant très épris et lui-même peintre, disait sans en douter une minute malgré la preuve du contraire qu'il avait sous les yeux:<« Les femmes ont beaucoup de mal à créer par elles-mêmes. »
   
   Quand on interview une femme peintre, on lui parle d'abord de ses enfants, on lui demande déjà si elle en a. Rilke soutient qu'une femme doit choisir, œuvre ou progéniture ! D'où tient-il cela ? D'où tiennent-ils cela ?? De leurs fantasmes et de leurs peurs. Et pour ce qui est du contenu,  »On attend d'elles de jolis tableaux séduisants » leur art, si art il doit vraiment y avoir, devrait correspondre au rôle qu'on leur fait jouer et non à leur être profond. En art aussi, la femme passe toujours après l'homme. Comme le démontre brillamment Siri Hustvedt dans « Un monde flamboyant », elles ne sont jamais prises au sérieux. Elles ne peuvent briguer que des rôles secondaires.
   
   Incroyablement libre dans sa tête, compte tenu de l'époque, Paula Becquer quittait régulièrement son Allemagne natale pour les ateliers de Paris où elle prenait des cours. A une époque où toutes les écoles d'art n'acceptaient pas les femmes, surtout les cours d'anatomie ! Elle tira le diable par la queue, dina souvent maigrement pour payer son art. Elle inaugura en bien des choses. Elle fut la première à faire un auto-portrait nue ! Mieux ! Nue ET enceinte. Après sa mort, elle fut aussi la première femme a avoir un musée à elle consacré. Mais de son vivant, elle ne vendit que trois toiles, à des connaissances.
   « Les petites filles savent tôt que le monde ne leur appartient pas. »
   
   Plus tard, les nazis la classèrent dans les « dégénérés », ses tableaux ne furent plus exposés et même souvent détruits.
   
   Marie Darrieussecq, portée par son sujet en tant qu'artiste et que femme, nous livre ici un livre très beau, superbement écrit dont on rêverait une édition parsemée de reproductions des œuvres de la peintre. Soupir. On peut rêver.
   
   Finalement, Paula Becker, que le désir d'enfanter ne tourmentait pourtant pas, finit par être enceinte et mourut à 31 ans, non de l'accouchement lui-même, mais de l'embolie qui terrassait souvent les jeunes mères que l'on avait fait rester trop longtemps couchées après des couches difficiles.
   Ainsi se perdit toute l’œuvre dont elle était porteuse.

critique par Sibylline




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