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Hachette Le géant aux ailes brisées de Jean-Yves Mollier

Jean-Yves Mollier
  Hachette Le géant aux ailes brisées

Hachette Le géant aux ailes brisées - Jean-Yves Mollier

L'édition, hier, demain
Note :

   L'histoire de la librairie Hachette résume à elle seule une grande partie de l'édition européenne et américaine qui s'écrit depuis 250 ans. Aujourd'hui, le constat est alarmant pour les éditeurs traditionnels : le chiffre d'affaires des dix plus grands groupes mondiaux atteint à peine 40% de celui du seul Amazon. Entre les initiatives florissantes de Louis Hachette, intellectuel fils d'une ouvrière lingère, dans la première moitié du dix-neuvième siècle et cet empire aujourd'hui empêtré tel l'albatros du poète, se lit une longue histoire pleine d'enseignements.
   
   Jean-Yves Mollier a consulté les archives Hachette de l'IMEC et bénéficié de l'ouverture récente depuis 2006 des archives de la Seconde Guerre mondiale (celles du Syndicat national de l'édition) pour élaborer cette chronique sur base de documents irréfutables. D'un abord rébarbatif pour les non férus d'histoire (Mollier est professeur d'histoire contemporaine et relate rigoureusement les faits), l'étude ressemble parfois à une succession tourbillonnaire de dates, sigles, acronymes et noms propres, connus et moins connus, du monde politique, financier et littéraire. C'est le passage obligé pour dégager de cet ouvrage ce que fut l'empire Hachette.
   
   Deux impressions troublantes émergent.
   
   La grande collusion de la direction de la maison éditoriale avec le monde politique:
    "Les cadres dirigeants des NMPP(1) avouent volontiers mais en privé, avoir vu défiler dans les bureaux de la direction, en général à l'heure de la fermeture, la plupart des dirigeants des partis politiques français et ce jusqu'aux dans les années 1980-1990...".
   
À propos des sommes en liquide qui remontaient, au début des années 1950, des kiosques vers la direction de la SGM(2), celle-ci "...avait donc tout loisir d'utiliser ces fonds à son gré, y compris pour acheter les voix des parlementaires qui s'engageaient à ne jamais voter en faveur d'une nationalisation des Messageries".
    En France, il est traditionnel que l'économie vive en symbiose avec le pouvoir politique et demeurer la principale industrie culturelle française passe par là.
   
   Second sentiment, frayeur et écœurement quand on mesure l'abîme entre le livre, l'aspect strictement littéraire et les machinations financières et stratégies politiques des dirigeants du groupe pour augmenter son pouvoir économique. Hachette pour le candide – la plupart des gens le sont– reste l'image d'un beau livre sur une table de Saint-Nicolas. Je soupçonnais bien que l'édition était un univers rugueux, mais découvrir ce qui anime ces géants laisse pantois, incluant les calculs pour l'obtention de prix littéraires juteux à peine évoqués dans ce livre mais sans ambiguïté (le groupe est qualifié par Mollier de "machine à truster les récompenses"). Certes, l'intuition et les plans de batailles bien inspirés furent de haut vol, les innovations bonnes, les erreurs vite corrigées, tout cela relevant d'une brillante gestion qui permit d'atteindre l'apogée du groupe en 2006, mais au vu des sommes en jeu, il est permis de se demander ce que représente un livre bien écrit aux yeux des gens qui jouent dans ces sphères voraces. Simpliste et naïf, mais c'est dit.
   
   Le monopole qu'ont toujours voulu obtenir et maintenir les dirigeants de Hachette s'est intensifié dès le 19ème siècle lorsque, parti des livres de classe et des bibliothèques de gare, l'expansion des catalogues de littérature générale vers les romans, tels ceux de George Sand ou de la comtesse de Ségur, permirent de grandes retombées financières et une renommée internationale. Une anecdote témoigne du sens des affaires de la Librairie Hachette : le refus de rémunérer la comtesse de Ségur (1799-1874) au pourcentage entraîna que celle-ci vendit ses manuscrits, à forfait et définitivement, entre 500 et 5000 francs. On imagine les pertes subies par sa famille qui aurait vécu confortablement sur les droits d'auteur courant cinquante ans après la mort de l'écrivaine, jusqu'aux années 1930, après les prolongations dues à la Seconde Guerre.
   
   La maison a traversé des périodes tumultueuses, notamment lors de la seconde guerre où elle s'est montrée très conciliante avec l'occupant et a même, au vu d'archives qui auraient normalement dû être détruites à la libération, ambitionné un accord avec le groupe allemand Mundus. Sous l'occupation, les coupes sombres dans le catalogue des auteurs juifs, communistes et antifascistes allemands et de ceux qui avaient contribué à poursuivre les idéaux de la Révolution Française, donnèrent trois listes noires (1940,42,43) dites "Otto", consenties par peur de représailles mais aussi grâce à la réelle «bonne volonté» de certains éditeurs français.
   
   Un comble, en 1944 sera frappée une médaille commémorant la patriotique résistance des dirigeants de l'entreprise : "Cette médaille, reproduite sur une plaque également commémorative, était chargée d'inscrire dans le bronze le souvenir de leur refus acharné de substituer «une pensée serve» à la «pensée libre» qui était la fierté de l'entreprise depuis son origine".
   Certaines révélations des archives sont moins reluisantes, comme l'atteste le chapitre 3, "Le temps des menaces (1940-1947)".
   
   Dans les années 2000, la mondialisation entraîna la fusion avec des groupes qui ne font pas du culturel (Matra). De plus, si l'on veut vendre sur plusieurs continents, il n'est plus possible de s'allier la complicité des gouvernements de cinquante pays. Seuls survivent les groupes qui ont des réserves financières gigantesques capables de faire trembler les bourses, on l'a vu.
   
   Au fond, Hachette n'a pas commis de véritable erreur en matière d'innovation, le groupe s'est associé aux conglomérats orientés sur la communication (éducation et loisir), a pris le virage numérique, en numérisant son catalogue et jouant la carte des supports électroniques. Mais face à la percée "Gafa" – Google, Amazon, Facebook, Apple –, les repères anciens s'estompent.
   
   Ces Léviathan modernes affolent les boussoles en investissant le secteur du livre et, comme l'atteste l'extrait préliminaire consacré aux réseaux sociaux et à l'autoédition, Jean-Yves Mollier est d'avis que "...l'éditeur court après le succès au lieu de le précéder. [...]. ...l'édition tend à basculer aujourd'hui vers ce qu'était la librairie avant l'Encyclopédie de Diderot, une profession répondant à une logique de demande et tentant, vaille que vaille, de satisfaire chacun mais toujours en retard d'une évolution, en crise permanente si elle n'avait pas été soutenue à bout de bras par le système politique".
   
   Les groupes éditoriaux ne sont pas placés dans le secteur des nouvelles technologies, cette erreur ne semble pas réparable. L'édition telle que nous la connaissons depuis deux cents ans est-elle en train de disparaître ? La reddition de Hachette devant Amazon permet au moins de poser la question, tandis que de nombreux petits éditeurs se retroussent les manches.
   
   
   (1) Nouvelles messagerie de la presse parisienne
   (2) Société de Gérance des Messageries du groupe Hachette

critique par Christw




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