Lecture / Ecriture
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Envoyée spéciale de Jean Echenoz

Jean Echenoz
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  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Envoyée spéciale - Jean Echenoz

Echenoz se lâche
Note :

    Un des plus volumineux roman de Jean Echenoz, ça fait du bien ! 300 pages, on n'est plus habitué ! L'auteur nous offre 300 pages en passant par Paris, la Creuse et la Corée du Nord. Il faut déjà reconnaître l'atypisme des lieux.
   
    L'Envoyée Spéciale s'appelle Constance et c'est cette femme dont on va suivre le destin pendant un an. "Je veux une femme, a proféré le général." Kidnappée, Constance, qui mène une vie plutôt ennuyeuse dans les beaux quartiers de Paris, va découvrir la vie de séquestrée, entourée par des geôliers bruts de décoffrage, les finalement sympathiques Christian et Jean-Pierre. On ne sait pas trop si cet enlèvement est lié à la criminalité ou à une toute autre raison au début du livre, en tout cas, on demande une rançon auprès de son mari, le dénommé Tausk, une sorte de pendant de Patrick Hernandez -le fameux compositeur de Born to be alive-. Un Tausk que l'inspiration a fui et qui ne trouve plus les clefs des mélodies qui fonctionnent... pas plus qu'il ne cherche à payer la rançon d'ailleurs, suivant les conseils de son demi-frère Georges-Hubert Coste, un riche avocat extraverti.
   
    Constance se retrouve à la campagne et voici Echenoz qui nous régale.
   
   " Nous revoici dans le département français de la Creuse. Avant-dernière dans le classement national des densités de population, la Creuse compte de vastes pans inoccupés voire, dans le sud, quasiment déserts. Les landes y alternent avec les hauts plateaux, les forêts avec les tourbières. Il n'y a personne, rien à manger pour personne que des champignons en automne, mais nous ne sommes pas en automne et nous méfions des champignons, ainsi que des baies que seuls savent choisir les partisans du retour à la nature. En forêt, hormis quelques bêtes sauvages, -loups sans affect, cerfs ombrageux, sourcilleux sangliers - qui cherchent elles aussi de quoi manger, vous-même à l'occasion, il est d'autant plus rare de croiser une présence humaine que la région se dépeupleà vue d'oeil. Et moins il y a de monde, on le sait, plus il y a de forêt."

    Juste un extrait pour dire que l'auteur n'a rien perdu de sa qualité d'écriture, de son style inimitable et de sa dose d' humour que l'on retrouve tout au long du roman.
   
    Délaissant par moments la Creuse, l'action du roman se situe alors à Paris et on suit les errements de la vie de Tausk - notamment à travers la complicité d'avec son parolier dépressif Franck Pélestor; pour les deux hommes comme je le disais, c'est la panne musicale. On remonte aussi le temps et un autre personnage atypique lié au tumultueux passé de Tausk va réapparaître, un certain Clément Pognel. Celui-ci va reprendre contact avec Tausk par l'intermédiaire de sa coiffeuse remplaçante, Marie-Odile Zwang. Et puis, on retrouvera Pognel bien plus loin dans le livre, mais inutile d'en découvrir plus...
   
    Les actions s'enchainent et on se délecte des croisements des multiples personnages inventés par Echenoz: la pauvre et effacée Lucile, son amie Nadine Alcover, un agent des renseignements nommé Lessertisseur, un autre espion qu'on nommera, en fonction, Paul ou Victor Objat, un conducteur de bus bricoleur appelé Hyacinthe... galerie non-exhaustive qui garnit ce roman d'espionnage au scénario digne du Tarantino de Pulp Fiction ! (la comparaison s'arrêtera là... par moment, on est plutôt proche des Tontons Flingueurs !)
   
    Les chapitres sont assez courts et denses, ponctués de dissensions menées par le jeu de l'écriture et l'amour des mots. Et puis souvent, pour terminer ces chapitres, Monsieur Echenoz achète la complicité de son lecteur en s'adressant à lui directement, le prenant à témoin pour telles considérations ou prises de position dans le cours de l'histoire. Personnellement, j'adore !
   
    Le livre se termine de façon rocambolesque en Corée (du Nord? du Sud? à vous de lire...) et puis par le passage en revue de la majorité de ses personnages après toutes ses péripéties. On a passé un bon moment et peu importe si on ne sait si Tausk trouvera l'inspiration au Zimbabwe ou ailleurs, ni non plus si Constance continuera ses aventures avec l'homme qui l'aborde et lui demande son chemin pour la rue Pétrarque... le voyage est fini, vivement le suivant !
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critique par Laugo2




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Le plus accessible
Note :

   Avant toute chose, je dois dire que la quatrième de couverture est sacrément vendeuse. Jugez par vous-mêmes :
    "Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé."

   Je n'ai pas pour habitude de lire cette accroche mais là, j'ai fait une exception. Je l'ai un peu regretté parce qu'après avoir fini le livre, on comprend en quoi elle complète le roman.
   
    Constance s'ennuie ferme dans sa vie maritale : douce rêveuse, cette Parisienne pas vraiment stressée a le temps de ne rien faire. Son mari, Lou Tausk, auteur d'un unique hit musical, cherche l'inspiration. Leur conjugalité plan-plan va prendre un tournant lorsque Constance se fait enlever et son radin de concubin refuse de payer la rançon, même avec un doigt d'honneur.
   
   Jean Echenoz se lâche. Bon, je vais être très honnête (comme d'habitude). J'adore cet auteur, j'aime sa plume, son érudition, sa façon de se moquer de tout et de rien, son immense respect pour ses personnages qu'il manipule, pantins sous ses doigts littéraires. Plus que jamais cet auteur commente (son intrigue, les lieux, ses héros,...), digresse, bouscule les conventions, s'attache à un registre (le thriller) puis vire vers un autre (l'espionnage), plus que jamais il s'amuse et résultat : je ne m'ennuie pas !
   
    Jusqu'à la moitié de l'histoire, on voit évoluer des hommes, des femmes, sans véritable lien entre eux, et puis les fils se tissent, le passé resurgit et la folie s'imprègne. "Envoyée spéciale" est une totale réussite littéraire : parce qu'elle surprend systématiquement, parce que c'est une histoire très bien écrite et surtout admirablement construite (qui nous fait voyager de la Creuse à la Corée, présentant un champ d'éoliennes comme une excellente cachette), parce que les personnages hauts en couleur (des malfrats d'une bienveillance rare, des agents d'une incroyable naïveté et d'une incommensurable maladresse, un dignitaire qui tient à "sa" femme...) ont des réactions totalement inattendues, parce que l'auteur en devient acteur (il se met en scène, attise le "on" cher à Philippe Delerm). Plus il charge, moins on y croit et plus on gobe. C'est étonnant : "Envoyée spéciale" est le roman le plus accessible de Jean Echenoz, le plus populaire, celui qui le rendra accessible à un plus grand nombre. Il part dans tous les sens (que Jean Echenoz contrôle globalement, malgré certains commentaires de trop en dernière partie) mais que cette intrigue de folie est jubilatoire ! La fin exceptionnelle reprend la boucle.
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critique par Philisine Cave




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La Corée moquée
Note :

   C'est le moindre mal qu'on lui souhaite, le roman français trouve-t-il un nouvel élan guilleret et rafraîchissant ?
   
   Alors que Laurent Binet a produit l'an passé une sorte de roman policier amusant, cocasse et rocambolesque, le début 2016 voit un Jean Échenoz désopilant proposer un polar sucré d'humour. Plusieurs des acteurs de ce roman noir édulcoré sont des pieds nickelés pas très bien organisés qui se retrouvent plongés au cœur d'une Corée du Nord redoutable et ridicule. L'écrivain règle la mécanique de l'aventure ébouriffante avec sa maîtrise habituelle.
   
   J'ai déjà signalé l'impression que me laissent les livres de l'auteur, cette façon qui rappelle la "ligne claire" en bande dessinée. Je crois comprendre mieux ce ressenti qui semble émaner du peu d'épaisseur psychologique explicite des protagonistes. Nous n'y lirons jamais de monologue intérieur, on s'y attarde très peu sur les états d'âme que le lecteur construira à son gré, s'il le souhaite, mais ce n'est pas l'objet. Bref les silhouettes qui s'agitent dans les pages sont nettes, plus gouaches qu'aquarelles, et l'envoyée spéciale Constance, dans la constance de son équanimité, répond tant à cette prescription qu'elle inspire un effet comique. Pas affolée pour un sou de ce qui lui arrive, elle passe à travers tout comme une intouchable et invulnérable princesse, passant ses heures de captivité à lire un dictionnaire encyclopédique Quillet de A à Z.
   
   L'histoire, en deux mots, est introduite par une scène de grand classique d'espionnage : un général des services secrets cherche un profil féminin pour une infiltration délicate en Corée du Nord. Objat, son interlocuteur, "un quart de sourire perpétuel aussi rassurant que le contraire, rappelant parfois celui de l'acteur Billy Bob Thornton" (vous avez le choix entre explorer votre pile de "Ciné-revue" ou Google images), voit d'emblée la dame qui conviendra, moyennant préparation adéquate par séquestration prolongée. Il songe à cette belle femme un peu oisive, Constance, ainsi croquée à la Échenoz: "souliers plats, pantalon skinny anthracite, courbes à la Michèle Mercier, coupe à la Louise Brooks", qui est aussitôt enlevée avec courtoisie et enfermée avec des égards, sous la garde de deux énergumènes consternants, sympathiques au demeurant. Le mari séparé de la dame, Lou Tausk, musicien qui a jadis connu une petite gloire et qui... petit doigt coupé, rançon, etc., puis infiltration en Corée avec séduction et épisodes palpitants, etc. Pfff... je vous laisse découvrir tout cela ici ou ailleurs où c'est bien relaté.
   
   D'emblée, à la page 11, on découvre un narrateur qui aime pointer le bout du nez, en toute modestie et par la voie d'un pluriel poli : "Faisons fi de nos obligations de réserve ainsi que du secret défense, précisons d'abord l'identité de l'officier".
   
   À la page 67, plus discret : "Il jette la fin de sa Pall Mall par la fenêtre et, cœur de cible, le mégot tombe pile au centre du O de LIVRAISONS. Bravo, mais Tausk ne le remarque pas non plus, il reprend le téléphone...".
   
   Aucune retenue page 279 où il apparaît tel Guignol bondissant : "Nous ne prendrons pas la peine de décrire Pak Dong-Bok : il ne va jouer qu'un rôle mineur et nous n'avons pas que ça à faire".
   
   Jean Échenoz confère à l'incise extra-diégétique une dimension récréative et en use intensément, manifestation du conteur tout-puissant, semblant contrôler tout au vu et su du lecteur qui se retrouve derrière le théâtre pour apercevoir le marionnettiste manœuvrer les fils. Ainsi page 111, après une digression savante sur la chimie commune des phéromones de papillons et éléphants :
    "Nous pensions qu'il n'était pas mauvais que ce phénomène zoologique, trop peu connu à notre avis, soit porté à la connaissance du public. Certes, le public a le droit d'objecter qu'une telle information ne semble qu'une pure digression, sorte d'amusement didactique permettant d'achever un chapitre en douceur sans aucun lien avec notre récit. À cette réserve, bien entendu recevable, nous répondrons comme tout à l'heure : pour le moment."

    Et effectivement, on retrouve les éléphants plus loin, très gratuitement, le narrateur s'affichant à la baguette de façon ostentatoire.
   
    Tout cela est subtil, car Échenoz n'échappe pas à la conclusion énoncée par Kaempfger et Zanghi (2003) : "La voix narrative n'est pas la voix de l'auteur. Elle est créée par l'auteur, au même titre que l'intrigue".
   Et ce démiurge raconteur n'est pas totalement le maître, car lisons-le à la page 280: "Ce qui peut paraître invraisemblable, mais je n'y peux rien non plus si les choses se sont ainsi passées."
   Ce sont bien les personnages (et les circonstances) qui décident, ils ont leur vie et c'est tant mieux pour le thriller : le lecteur peut réellement frémir pour eux... Le narrateur intrusif est une sorte de pince-sans-rire spirituel dont Échenoz, bien caché derrière celui qui nous assied sur ses genoux pour conter, possède le bon dosage.
   
   Inutile de le préciser, les références au cinéma sont nombreuses et cela va encore jusqu'au clin d'œil hors scénario (j'avertis : l'extrait pourrait contenir des placements de produits) : "Bourgeaud va donc rentrer à la caserne pour [...] annuler l'expédition au Zimbabwe. Ce qui nous prive évidemment d'une séquence qu'on aurait volontiers tournée dans un Boeing – en décor naturel ou en studio, selon notre budget. Tausk et Hyacinthe y auraient voyagé séparément pour brouiller les pistes, comme se l'était imaginé le général : Hyacinthe en classe affaires déguisé en businessman africain, costard et cravate crème sur chemise chocolat, [...]. ... son Coca Zéro posé sur la tablette étroite. Oui, ç'aurait pu être une scène pas si mal. Quitte à la couper ensuite au montage. Bon, oublions."
   
    Enfin, je n'avais pas décelé ce passage rapporté par Nathalie Crom (Télérama), où un des protagonistes des services secrets exprime "Tout est en place et chacun joue sa partie. Ils n'ont aucune idée de ce qu'ils font, mais ils font tout comme je l'avais prévu.", ce qui atteste que l'auteur a introduit au minimum une incise auto-réflexive. L'auto-réflexion fait porter le sens d'une ou plusieurs phrases à la fois dans la narration et sur le texte du récit lui-même (explications dans le compte-rendu du "Méridien de Greenwich"). Ainsi, le vrai auteur, l'écrivain plume à la main, très caché, nous en convenions dix lignes plus haut, apparaît quand même indirectement par cette entourloupe...
   
    Ces réflexions un peu savantes ne doivent pas faire oublier qu' "Envoyée Spéciale" est un roman distrayant, spirituel, où Échenoz n'est pas avare en anecdotes bien documentées. Je vous vois bien en émerger avec un quart de sourire perpétuel à la B. B. Thornton, plutôt rassurant.

critique par Christw




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