Lecture / Ecriture
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Mémoire de fille de Annie Ernaux

Annie Ernaux
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  Mémoire de fille

Annie Ernaux est une écrivaine française née en 1940.

Mémoire de fille - Annie Ernaux

151 pages bruissantes de marque-pages!
Note :

   "Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive. Tout cela relève de croyances rassurantes, vouées à s'enkyster de plus en plus profondément en soi, au fil de l'âge mais dont la vérité est, au fond,impossible à établir."
   

   Récit dont Annie Ernaux s'aperçoit a posteriori qu'il est "contenu entre deux bornes temporelles liées à la nourriture et au sang, les bornes du corps.", récit longuement différé tant a été violente la honte ressentie en cet été 58, l' épisode évoqué de manière elliptique dans d'autres textes, "Mémoire de fille" le raconte et comble ce vide.
   
   Il s'agit de sa première nuit avec un homme, H., dont elle s'entichera, qui la rejettera,entraînant aussi les sarcasmes violents des autres moniteurs de la colonie où Annie Ernaux- alors Duchesne - fait l'expérience de ce qu'elle croit être la liberté.
   
   Cette violence physique qui lui est faite, cette violence verbale aussi, elle est, en 1958, dans l'incapacité d'en prendre conscience et la retournera contre elle, essayant de se rapprocher le plus possible, tant physiquement que socialement, de la jeune institutrice blonde que lui a momentanément préféré H.
   
   Cet épisode, elle a voulu à toutes forces l'oublier, mais ce n'est que deux ans plus tard, grâce à la lecture de Simone de Beauvoir qu'elle pourra mettre des mots sur ce qui lui est arrivé.
   
   Ne possédant pas les codes sociaux, voulant à tout prix masquer son inexpérience, Annie Duchesne accumule les erreurs pour un comportement féminin qui, dix ans plus tard, deviendra acceptable, voire normal.
   
   Se basant sur ses lettres, sur des photos, Annie Ernaux remonte le temps et interroge l'acte d'écrire : "Mais à quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du temps et qui puisse aider à comprendre -à supporter-ce qui arrive et ce qu'on fait."
   

   Le travail de mémoire est mené avec acuité et sans complaisance, Annie Ernaux se désignant comme "la fille de 58", "cette fille", "Elle" dans un distanciation nécessitée par les décennies qui se sont écoulées. "Mémoire de fille" est un récit nécessaire où se lit l'inscription du corps féminin dans une réalité sociale et historique, ainsi que le destin d'une jeune femme qui semblait tracé d'avance. Un texte sans concessions, qui marque profondément son lecteur.
   Et zou sur l'étagère des indispensables !
    ↓

critique par Cathulu




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Indéniablement intéressant
Note :

   Au début du mois d'avril 2016 est sorti le dernier texte d'Annie Ernaux, "Mémoire de Fille". C'est un auteur que j'ai découvert par la blogosphère, notamment lors de la sortie de son livre "Les Années", lu et souvent très apprécié par bon nombre de lecteurs et lectrices. Je projetais donc de lire Annie Ernaux à mon tour, mais c'est finalement la publication de son dernier ouvrage qui m'a incitée à la découvrir enfin. Je me suis offert en parallèle "Les Années", que je devrais bientôt lire également.
   
   "Mémoire de Fille", c'est l'histoire d'une rencontre, entre l'écrivain d'aujourd'hui et la jeune femme qu'elle était en 1958. Par l'écriture, elle va chercher à retrouver cette fille de 1958. Ce texte accorde ainsi une place importante au processus de création littéraire, aux questionnements de l'écrivain quant aux choix à effectuer pour aborder cette partie de sa vie. 1958 est une année de transition, marquée par un évènement traumatique : l'été, la jeune Annie devient monitrice dans une colonie et tombe amoureuse du moniteur-chef, garçon un peu plus âgé. Elle consent à passer la nuit avec lui pour le voir ensuite s'intéresser à une autre fille. Dès lors, alors qu'elle n'a aucune expérience avec les garçons et a reçu une éducation très catholique, la jeune fille va être moquée et perçue comme une fille facile, dont les garçons essaient immédiatement de profiter, avec succès. La fille de 1958 est aveuglée par sa volonté de s'intégrer au groupe, éblouie par l'ambiance fêtarde après des années de restriction. Elle est prête à accepter n'importe quoi pour continuer à profiter de son été, quitte à devenir fille objet - ce dont elle ne prend pleinement conscience que l'année suivante, en particulier grâce à la lecture de Simone de Beauvoir.
   
   La première partie du livre est consacrée à l'été de 1958. Annie Ernaux écrit qu'elle aurait pu achever son livre-là, mais elle nous donne finalement à voir les années suivantes, inextricablement liées à ce qui s'est passé dans cette colonie. Troubles du comportement alimentaire, aménorrhée, impact sur les ambitions scolaires : le traumatisme vécu ne manque pas de répercussions même si, finalement, l'adolescente devenue jeune femme parvient à s'affranchir de celle qu'elle a été. Dans l'émission de la Grande Librairie qui lui a été récemment consacrée, Nancy Huston affirme que ce titre devrait être ajouté au programme scolaire, et il est vrai que ce qu'a vécu la fille de 1958 reste d'actualité pour l'adolescente d'aujourd'hui.
   
   Je craignais de commencer par ce titre sans connaître Annie Ernaux mais c'est une bonne porte d'entrée pour accéder à l'univers de cet écrivain. Son milieu social et ses influences sont clairement évoqués dans "Mémoire de Fille" et permettent de mieux comprendre le cheminement de la fille de 1958. J'imagine que la lecture croisée de ses différents ouvrages offre de nouvelles clés de lecture, mais je ne regrette pas d'avoir d'abord lu "Mémoire de Fille", que j'ai trouvé indéniablement intéressant.
    ↓

critique par Lou




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Une anamnèse de l’écriture
Note :

   De la vie d’Annie Ernaux, tenante de l’autofiction, ses lecteurs connaissaient déjà beaucoup de choses : son enfance dans l’épicerie-mercerie-café normande de ses parents, la mort de sa sœur aînée, son transfuge d’une classe sociale à l’autre, son avortement, etc. Ils ignoraient cependant un événement capital de son existence qu’elle livre enfin dans son dernier opus, "Mémoire de fille". De son écriture "blanche", sans gras ni fioritures, sans concession aucune, elle y raconte son éveil brutal à la sexualité au cours de l’été 1958. A cette époque, couvée par sa mère, elle n’a connu que les pensionnats de religieuses et n’a qu’une idée en tête, connaître l’amour. C’est dans l’aérium de S, transformé en colonie de vacances, qu’elle subira l’épreuve du feu qui va la brûler des années durant et irriguer toute son œuvre.
   
   Dans le "Grand entretien" du Magazine littéraire en mai 2016, Annie Ernaux l’affirme : "L’été 1958 est nodal, il va décider de ma vie, comme une césure […] J’ai toujours pensé qu’il serait fondateur de l’écriture." Il lui aura pourtant fallu attendre d’avoir plus de soixante-quinze ans pour révéler ce "point aveugle" de sa vie, qu’elle avait déjà tenté d’approcher par deux fois. A vingt ans avec un "livre très éloigné de la réalité et un peu expérimental", qui ne fut pas édité. Elle y était ensuite revenue avec son deuxième texte, Ce qu’ils disent ou rien, mais, dit-elle, elle n’avait alors pas "plongé au fond des choses". Il lui fallait bien un jour, "se colleter avec le réel" et "désincarcér[er] la fille de 1958".
   
   A l’été 1958, alors qu’elle est monitrice dans la colonie de vacances de S, c’est au cours d’une "sur-pat" entre moniteurs que, consentante et somnambulique, elle subit le désir brutal et bref de H., le moniteur en chef qui la rejette aussitôt, faisant d’elle la risée de l’entourage. On se moquera de celle qu’on surnomme la "putain sur les bords", une fille sans vergogne qui s’essaie à tous les plaisirs nouveaux, dans l’absence totale de honte. "Elle est dans l’orgueil de l’expérience, de la détention d’un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu’il produira en elle dans les mois qui viennent. L’avenir d’une acquisition est imprévisible."
   
   Obsédée par ce qu’elle a vécu, elle n’a de cesse d’être de nouveau l’objet du désir de H., ce qui ne se reproduira qu’une seule fois. Elle vivra désormais dans le souvenir indélébile de ces moments de sexualité pure, qui vont engendrer en elle de grandes perturbations. Après avoir essuyé un refus pour avoir voulu participer de nouveau à la colonie de vacances de S, c’est "la fin définitive du rêve." Elle sera ainsi victime d’aménorrhée pendant deux ans et dira : "C’est dans les effets sur mon corps que je saisis la réalité de ce qui a été vécu à S." Suivront des temps de boulimie-anorexie qu’elle est dans l’incapacité de comprendre : "Je ne connaissais pas mon mal, je le croyais moral. Je ne crois pas avoir fait le lien avec H."
   
   La lecture du "Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir en avril 1959 va jouer un rôle capital dans la prise de conscience de l’auteur. Elle comprend que "la première pénétration est un viol" et s’interroge sur l’influence de cette lecture : "La honte… En ai-je été nettoyée par Le Deuxième sexe ou au contraire submergée ? J’opte pour l’indécision : d’avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer." Le cours de philosophie durant la classe de Terminale va aussi lui donner des clés pour comprendre : "Toute la philosophie condamne la conduite de la fille de S […] toute la philosophie lui fait honte." En se repassant le fil des avanies et des insultes subies, elle analyse ce sentiment avec une grande acuité : "C’est une autre honte que celle d’être fille d’épiciers-cafetiers. C’est la honte de la fierté d’avoir été un objet de désir. D’avoir considéré comme une conquête de la liberté sa vie à la colonie. Honte de Annie qu’est-ce que ton corps dit, de On n’a pas gardé les cochons ensemble, de la scène du tableau d’affichage. Honte des rires et du mépris des autres. C’est une honte de fille." L’ambiguïté de ce sentiment de honte est bien au cœur du livre. Et il me semble que celui-ci aurait aussi bien pu porter comme titre Honte de fille, ce que conforte l’épigraphe avec une citation extraite de Poussière de Rosamond Lehmann : "Une chose encore, dit-elle. Je n’ai honte de rien de ce que j’ai fait. Il n’y a pas de honte à aimer et à le dire. Ce n’était pas vrai. La honte de sa faiblesse, de sa lettre, de son amour, continuerait de la dévorer, de la consumer jusqu’à la fin de sa vie."
   Les conséquences de cet événement de 1958 se poursuivront bien après. Entre l’été 59 et l’automne 60, elle se décrit "dans le plein mitan du désastre", en proie à une véritable "glaciation intérieure". Elle se transforme et devient autre : "Pour me faire aimer, il fallait devenir radicalement autre, presque irreconnaissable." L’entrée à l’Ecole normale d’institutrices sera pour elle "l’entrée dans l’erreur". Reçue 2ème sur 60 pour 20 places, elle connaît un "moment pur de la réussite", qui est en même temps "un moment aveugle, demeuré celui de l’erreur absolue". Ce n’est que grâce à l’inspection d’une vieille demoiselle qui lui dira sans ambages : Vous n’avez pas la vocation, vous n’êtes pas faite pour être institutrice, qu’elle sortira enfin de ce "cocon mortifère".
   
   Ce qui est passionnant ici, c’est que l’auteur analyse la jeune fille qu’elle fut à la lumière de la septuagénaire qu’elle est devenue. "Parfois il me semble que c’est une autre fille qui vivait à S et non pas moi." Dosant savamment le je et le elle, alliant subtilement mise à distance et immersion, elle montre comment elle était inconsciente de la honte, de l’obsession dont elle était la proie. Pour savoir qui était la fille de S, elle part donc en quête de la jeune fille qu’elle fut pour la "déconstruire" et "accéder ainsi à ce qu’elle ressentait à l’époque". Elle a le désir inouï d’une "phrase qui contiendrait toutes les deux, par le jeu d’une nouvelle syntaxe". Avec ce livre, Annie Ernaux brise le "sortilège qui la [la fille de S] retenait prisonnière […] Je peux dire : elle est moi, je suis elle." Passionnante opération de dédoublement pour se retrouver.
   Fondée sur la relecture de vieux agendas, des lettres d’une amie ou d’un poème de jeunesse, sur le visionnage de vieilles photos, sur des recherches Internet, le livre est encore un travail remarquable sur la mémoire. Pour Annie Ernaux, celle-ci est bien "un moyen de connaissance". Elle l’explique ainsi : "Le titre, Mémoire de fille, le dit, ce livre est un travail de fragmentation de la mémoire, à partir de toutes les images, comme un film. J’ai déplié ce film, soumis chaque image non pas à une interprétation, mais l’ai laissé se dérouler. Je n’ai pas de réponse, tout cela est sous le signe de la quête. Cette fille qui a été moi, elle est en moi, je ne peux pas faire qu’elle n’ait pas été. La mémoire vous donne une continuité de l’être, que j’ai voulu oublier. Mais on sait bien que plus on veut oublier moins on oublie. Je voulais entrer dedans."
   
   C’est vraiment ce travail de fouille de la mémoire, cette "opération d’excavation" ainsi qu’elle le définit elle-même que j’admire le plus dans ce dernier opus d’Annie Ernaux. "Ce qui compte vraiment, c’est la mémoire" affirme-t-elle. Consciente d’être dans l’obligation d’écrire cette mémoire, Annie Ernaux convie ainsi son lecteur à une magistrale "anamnèse de l’écriture".

critique par Catheau




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