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Histoire du Romantisme (1) La bataille d'Hernani de Théophile Gautier

Théophile Gautier
  Le Capitaine Fracasse
  Mademoiselle de Maupin
  Arria Marcella
  Histoire du Romantisme (1) La bataille d'Hernani
  La Mille et Deuxième Nuit

Théophile Gautier est un homme de lettres français né en 1811 et mort en 1872.

Histoire du Romantisme (1) La bataille d'Hernani - Théophile Gautier

Une belle bataille !
Note :

    Quand Théophile Gautier écrit l'Histoire du Romantisme en 1871, il est âgé, malade, et il mourra d'ailleurs l'année suivante qui en verra la publication, en 1872. Beaucoup de ses amis qui ont fait parti de son groupe nommé Le Petit Cénacle, tous adorateurs de Victor Hugo, ont disparu. :
   "Pour moi, il me semble que je ne suis plus contemporain... J'ai comme le sentiment de n'être plus vivant"
affirme-t-il a un dîner chez Flaubert, un an avant sa mort. Aussi, c'est avec nostalgie qu'il se remémore ses souvenirs, ce qui n'exclut pas l'humour.
   
   Gautier se souvient de sa jeunesse exaltée et il raconte en quelques chapitres (il y en a 12 en tout) les souvenirs de la fameuse bataille de Hernani dans laquelle il a joué un rôle!
   "Nous avons eu l'honneur d'être enrôlés dans ces jeunes bandes qui combattaient pour l'idéal, la poésie et la liberté de l'art, avec un enthousiasme, une bravoure et un dévouement qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Le chef rayonnant reste toujours debout sur sa gloire comme une statue sur une colonne d'airain, mais le souvenir des soldats obscurs va bientôt se perdre, et c'est un devoir pour ceux qui ont fait partie de la grande armée littéraire d'en raconter les exploits oubliés."
   

   
   Pour comprendre l'enjeu de la bataille
   

   1830! Date historique dans l'Histoire de la littérature et plus précisément du théâtre français. La première représentation de Hernani, drame de Victor Hugo, va bientôt avoir lieu et avant même qu''il soit joué, il provoque déjà le scandale.
   "Les générations actuelles doivent se figurer difficilement l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement pareil à celui de la Renaissance. une sève de vie nouvelle circulait impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la fois."
   

    Les romantiques, en effet, tous admirateurs de Shakespeare, prennent le grand dramaturge anglais pour modèle, ce qui revient à s'opposer à toutes les règles du théâtre classique. Désormais on ne choisira plus obligatoirement le sujet chez les classiques romains ou grecs et chez les rois et les reines. Hernani est un noble espagnol, déchu de ses droits, en rébellion contre le trône d'Espagne, qui est devenu hors-la-loi et vit en proscrit dans la montagne.
   
    De plus, on ne sépare plus la comédie de la tragédie comme dans le théâtre classique. On pratiquera comme chez Shakespeare le mélange des genres. Dans la vie le comique et le tragique se côtoient affirme V. Hugo.
   
    Enfin le drame romantique ne respecte plus les règles classiques des trois unités, de temps, de lieu, d'action. Il remplace le récit des actes héroïques par le spectacle de ces actes. Le vers se libère et n'obéit plus aux règles strictes de l'alexandrin.
   
   Voilà qui va scandaliser les partisans du classique, le Bourgeois au crâne rasé et au menton glabre auxquels vont s'opposer les jeunes Romantiques chevelus : "N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au passé?"
   
   
    "Enrôlés" dans la bataille par Gérard de Nerval
   

   Pour la présentation au Français, les partisans de Hugo recrutent "la claque" qui devra, en applaudissant, assurer le triomphe de la pièce. Théophile Gautier étudie alors la peinture dans l'atelier de Rioult avant de choisir la voie de la littérature. Lui et ses amis rêvent d'assister à cette représentation aussi quand Gérard de Nerval, déjà célèbre par sa traduction de Goethe, et qui connaît Victor Hugo, vient les enrôler, c'est l'enthousiasme.
    Gérard de Nerval distribue à chacun d'eux un carré de papier rouge marqué d'un mot espagnol Hierro signifiant Fer, "devise d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère d'Hernani"... en leur recommandant de n'amener que des homme sûrs.
   "Dans l'armée romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde était jeune. Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le plus vieux de la bande était le général en chef âgé de vingt-huit ans. C'était l'âge de Victor Hugo à cette date."
   

   
   La légende du gilet rouge.
   

   La légende du gilet rouge, explique Théophile Gautier a collé à sa peau telle la tunique de Nessus. Quarante ans après, ce ne sont pas ses vers, ses romans, ses articles que le vulgaire retient quand on prononce son nom mais : "Oh! Oui! le jeune homme au gilet rouge et aux longs cheveux."
   

   Le soir de la fameuse bataille, en effet, Théophile Gautier apparaît vêtu d'un gilet rouge qu'il s'est fait faire tout spécialement par son tailleur pour cette occasion. Et si vous ne voyez pas ce que cela avait d'extraordinaire à l'époque, l'écrivain se fait un plaisir de vous l'expliquer avec humour :
   "Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce que l'on appelle Le Tout Paris avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert Dürer et un gilet aussi rouge que la muleta d'un torero andalou exige un autre courage et une force d'âme que de monter à l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort."
   

   Mais si le jeune homme accepte avec sang froid les railleries de tous les bourgeois il bout intérieurement d'indignation : « et nous nous sentions un sauvage désir de lever leur scalp avec notre tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte nous eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareilles au chapelet de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires avec des tons de couleurs de chair et de beurre rance, malveillants malgré leur apparence paterne, un jeune sculpteur* de beaucoup d'esprit et de talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au milieu du tumulte : "A la guillotine les genoux!" »
   
    * Auguste Preault
   
   La bataille d'Hernani
   

   Dès les premiers mots de la pièce, éclate la bagarre, les cris de protestation houleux, les tumultes que n'arrive pas à réprimer "la bande d'Hugo" "aux airs féroces" "qui fait régner la terreur". La passion l'emporte, les uns hurlent, trépignent d'indignation, les autres applaudissent, louent, s'enthousiasment. Théophile Gautier est bien conscient qu'il est difficile maintenant de comprendre comment ces vers qui sont devenus pour ainsi dire classiques ont pu susciter une telle indignation!
   "Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci :
    Est-il minuit? - Minuit bientôt

   ait soulevé des tempêtes et qu'on se soit battu trois jours autour de cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre : minuit. C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase, on aurait été poli, par exemple : L'heure
    Atteint-elle bientôt sa douzième demeure?"

   
   Les classiques refusent donc le mot propre mais ils ne supportent pas non plus les épithètes, les métaphores, les comparaisons, "en un mot, le lyrisme"..
   
   Gautier a assisté à trente représentations. Le triomphe d'Hernani, Théophile Gautier n'a pu nous le raconter. Le manuscrit s'interrompt là. l'écrivain, malade, épuisé, n'a pu le reprendre et le terminer.
   
   
   Une anecdote
   

   Théophile Gautier ne parle pas que de la bataille d'Hernani dans son Histoire du Romantisme. Il évoque aussi le souvenir de ses amis avec lesquels il a formé le Petit Cénacle, en imitation du Grand Cénacle de Nodier, autour de Victor Hugo.
    Il raconte comment lui et ses amis (il a dix-huit ans) ont été présentés à Victor Hugo, leur Dieu, par Gérard de Nerval, les cavalcades folles dans les escaliers de la maison du Maître, quand trop intimidés pour tirer le cordon de sonnette, ils redescendaient en courant et s'arrêtaient, les jambes flageolantes, pour reprendre haleine. Enfin la première vision de l'idole :
   "Mais voici que la porte s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus Apollon franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? Victor Hugo , lui-même, dans sa gloire. Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous pour nous rassurer son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de sceptre d'or. Ce qui nous étonna."

   
   Les membres de ce Petit Cénacle étaient pour certains des personnages excessifs au romantisme exacerbé, dit frénétique et presque caricatural : au côté de Gautier, il y avait Gérard de Nerval, Petrus Borel, Thimotée O' Neddy, Jehan du Seigneur, Jules Vabre, Célestin Nanteuil, Joseph Bouchardy.
   
   Alexandre Dumas raconte dans Mes mémoires, Chapitre CXXXII cette anecdote que je trouve savoureuse .
   "La première représentation d’Hernani a laissé un souvenir unique dans les annales du théâtre : la suspension de Marion Delorme, le bruit qui se faisait autour d’Hernani, avaient vivement excité la curiosité publique, et l’on s’attendait, avec juste raison, à une soirée orageuse.
   On attaquait sans avoir entendu, on défendait sans avoir compris.
   Au moment où Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille à Charles V, il s’écrie
   ... Vieillard stupide, il l’aime !
   M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, entendit : "Vieil as de pique, il l’aime !" et, dans sa naïve indignation, il ne put retenir un cri :
   - Ah ! pour cette fois, c’est trop fort !
   - Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur ? Qu’est-ce qui est trop fort ? demanda mon ami Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit Firmin.
   - Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva, "vieil as de pique !"
   - Comment! c’est trop fort ?
   - Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani.
   - Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient inventées... Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien! Si vous ne savez pas cela, je vous l’apprends, moi... Bravo pour le vieil as de pique ! Bravo Firmin ! Bravo Hugo ! Ah !…
   Vous comprenez qu’il n’y avait rien à répondre à des gens qui attaquaient et qui défendaient de cette façon-là."

critique par Claudialucia




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