Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Ravelstein de Saul Bellow

Saul Bellow
  Herzog
  La bellarosa connection
  L'homme de Buridan - ou- Un homme en suspens
  Les Aventures d'Augie March T1
  Les Aventures d'Augie March T2
  Au jour le jour
  Mémoires de Mosby et autres nouvelles
  La planète de M. Sammler
  Le don de Humboldt
  Le cœur à bout de souffle
  Un larcin
  En souvenir de moi
  Une affinité véritable
  Ravelstein

Saul Bellow est un écrivain canadien-américain d'origine judéo-russe. Il est né en 1915 à Montréal et décédé en 2005 aux Etats Unis. Il obtint le National Book Award, le Prix Pulitzer et le Prix Nobel de littérature (en 1976).

Ravelstein - Saul Bellow

Portrait de profil
Note :

   Titre original : Ravelstein
   
    Saul Bellow étant l'auteur du mois (en fait, février et mars) du site Lecture/Ecriture, j'ai sauté sur l'occasion de découvrir cet auteur (encore un prix Nobel!)(je dis ça après lecture récente de Sinclair Lewis et André Brink). A la bibliothèque, bien fournie, j'ai choisi "Ravelstein".
   
   Abe Ravelstein est un professeur de philosophie politique (note : la philosophie politique n'est pas le propos du roman), brillant, fascinant ses étudiants, endetté (mais c'était avant), dandy salissant un peu vite ses vêtements (de prix) et homosexuel (l'homosexualité n'est pas le propos du roman). Avant de mourir du Sida, il fait promettre à son ami de quasiment toujours, Chick, d'écrire sur lui. Il faut dire que Chick l'avait poussé à écrire un livre de philosophie politique ayant eu un tel succès (ventes, conférences, et.) qu'il est devenu un homme fortuné. Abe et Chick sont Juifs (et quelque part c'est une forte composante du roman!).
   
    Je laisse Chick, le narrateur, expliquer en quoi consiste cette biographie d'Abe.
    "Vous pourriez réellement composer un excellent portrait. Ce n'est pas une simple requête, ajouta-t-il. Je vous en charge comme d'une obligation. Faites-le à votre manière de propos de table, quand vous avez bu quelques verres de vin, que vous êtes détendu et livrez vos remarques. (...) Je me suis souvent dit que vous aviez un réel talent de conteur quand vous étiez détendu.
    Il m'était impossible de lui refuser cela. Il ne souhaitait manifestement pas que je parle de ses idées. Il les avait lui-même exposées dans leur ensemble et elles sont accessibles dans ses ouvrages théoriques. Je me tiens donc responsable de la personne et, puisque je ne peux le dépeindre sans une certaine part d'implication personnelle, ma présence marginale devra être tolérée."
   

    Il s'agit donc plutôt d'un portrait, au travers de descriptions et de dialogues, sans chronologie véritable, et le lecteur fait bien de se laisser aller tranquillement sur le sentier tracé par Chick. Forcément les amitiés (et les amours) sont présents, ainsi que la mort, puisque celle d'Abe surviendra et que Chick y échappera de justesse dans la très belle seconde moitié du roman.
   
    C'est très plaisant à lire, même s'il faut garder une certaine vigilance. Drôle? je ne sais pas, disons assez piquant pour relever la sauce.
    "Je n'aime pas les responsabilités qui accompagnent la conduite de la conversation. Mais tout le monde a ses plates-bandes de connaissances éparses, et c'est très agréable qu'on vous les entretienne et arrose à votre place." [Chick]
    "Mais les Juifs pensent que le monde a été crée pour chacun d'entre nous, autant que nous sommes, et que détruire une vie humaine, c'est détruire un univers entier - l'univers tel qu'il existait pour cette personne." [Ravelstein]
   

    Après lecture, je découvre dans l'article qui lui est consacré sur Wikipedia.
   
   "Bellow n'a pas perdu sa capacité à faire naître des controverses, comme en témoigne son treizième roman (Ravelstein, 2000). Il y trace le portrait d'Abe Ravelstein, un professeur d'université homosexuel qui finit par mourir des maladies provoquées par le Sida. Le personnage de Ravelstein est construit sur la figure d'Allan Bloom, collègue et ami de Bellow à l'Université de Chicago et auteur de "The Closing of the American Mind" (L'Âme désarmée, 1987), décédé en 1992. La cause officielle de la mort de Bloom fut un dysfonctionnement du foie. Bellow avait promis à Bloom d'écrire un livre sur lui. Les inclinations sexuelles de Ravelstein ne sont pas l'essentiel du livre de Bellow, mais les critiques se focalisèrent en partie sur celles-ci.
   This is a problem that writers of fiction always have to face in this country. People are literal minded, and they say, 'Is it true? If it is true, is it factually accurate? If it isn't factually accurate, why isn't it factually accurate?' Then you tie yourself into knots, because writing a novel in some ways resembles writing a biography, but it really isn't. It is full of invention.("C'est un problème auxquels les écrivains de fiction doivent faire face dans notre pays. Les gens sont trop prosaïques et demandent: "Est-ce vrai ? Et si c'est vrai, est-ce que ça correspond aux faits ? Et si ça ne correspond pas aux faits, pourquoi pas ?" Alors, vous êtes pris au piège, parce qu'écrire un roman est presque comme écrire un biographie, mais pas tout à fait. Un roman est plein d'invention."
   S. Bellow (Time, 8 mai 2000)"

   ↓

critique par Keisha




* * *



Une vie philosophique
Note :

   Chick, le narrateur, se présente d'abord comme invité de son ami Ravelstein à Paris. On comprend tout de suite que Ravelstein, un universitaire américain âgé, juif, sans enfant, dispose d'assez d'argent pour descendre au Crillon et autres dépenses ostentatoires comme en témoigne le luxe de son appartement de Chicago. Assez vite il apparaît aussi que Ravelstein est gravement malade, que les maladies qui se développent dans le sillage de son sida ne lui laissent que peu de temps à vivre. C'est pourquoi, entre deux séjours à l'hôpital, il a fait promettre au narrateur de lui consacrer, non pas vraiment une biographie, mais plutôt une sorte de livre-témoignage à publier après sa disparition. Chick aura un mal fou à se mettre à l'ouvrage, et il faudra un séjour aux Antilles qui faillit mal tourner pour qu'il réalise enfin sa promesse. Il en résulte un livre fort sur l'amitié intellectuelle entre deux hommes dont l'un mène une vie philosophique.
   
   Mais s'agit-il bien d'une fiction ?
   
   Au cours du livre, le dernier que Saul Bellow publia, tout l'entourage de Ravelstein défile. Une galerie de portraits se précise peu à peu sous nos yeux. Et l'on découvre bientôt qu'il s'agit d'un roman à clefs. En dehors des portraits du petit ami singapourien de Ravelstein et des épouses successives de Chick — la belle et savante Vela puis la jeune Rosamund ancienne étudiante du maître —, l'insistance du narrateur sur le profil de Ravelstein et de plusieurs autres intellectuels de Chicago finit par mettre sur la voie (ce que n'indique en rien la présentation de l'éditeur).
   
   La spécialité de Ravelstein c'est la philosophie politique. Plusieurs hommes politiques et dirigeants de Washington ont jadis été ses élèves ; par gratitude, ils continuent de lui téléphoner leurs petits secrets. Le narrateur, qui lui-même a travaillé sur certains écrits de Keynes, nous apprend que Ravelstein, puits de science dans son domaine — de Platon à Heidegger — a récemment publié un essai pour vulgariser ses idées et qu'il s'est ainsi notoirement enrichi. L'une des idées-force du best-seller de Ravelstein est qu' "aux USA, la formation générale s'était réduite au point de disparaître" et ce livre a laissé ses "collègues ulcérés" alors qu'il lui a valu d'être reçu par Margaret Thatcher. Autrement dit Ravelstein est l'alias du penseur américain Allan Bloom (1930-1992), un libéral dont l'essai "The Closing of the American Mind" (1987) eut un large retentissement, et fut connu en France sous le titre "L'âme désarmée". C'est sous ce titre que je l'avais lu jadis... Une rapide consultation de Wikipedia montre d'ailleurs la concordance entre la biographie d'Allan Bloom, et ce que Chick nous apprend de son ami Ravelstein, l'un et l'autre traducteurs de Platon et de Rousseau, et donc férus d'humanités.
   
   On peut continuer le petit jeu ! J'ai identifié en premier lieu Mircea Eliade (1907-1986) — qui fut réellement un ami de Bellow — sous les traits de Radu Grielescu en raison de ses origines balkaniques, de son passé de compromission avec "la paramilitaire et antisémite Garde de fer", en raison aussi de sa connaissance des religions, du chamanisme et des mythes. La consultation de l'article "Ravelstein" sur le site Wikipedia en anglais nous apprend le reste des identités. Ainsi par exemple Davarr, le mentor de Ravelstein, est-il basé sur Leo Strauss (1899-1973). Etc. Sans oublier que la première épouse de Chick, la belle Vela, correspondrait dans la vraie vie à Alexandra Bellow qui fut mariée au Prix Nobel de 1974 à 1985. Alors, de là à considérer que Chick n'est que l'alter ego de Saul Bellow, il n'y a qu'un pas que le lecteur franchira — ou non.
   
   Au final, ce livre ne m'intéressait pas beaucoup avant de comprendre que derrière les personnages de roman il y avait comme une passionnante enquête à mener, des personnages réels à identifier, notamment des professeurs connus ayant exercé à l'Université de Chicago.
   
   NB. Sur le site de France-Culture, je conseille d'écouter l'émission "Une vie, une œuvre" consacrée à "Allan Bloom, une vie philosophique".
   http://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/allan-bloom-1930-1992-une-vie-philosophique

critique par Mapero




* * *