Lecture / Ecriture
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La jeunesse de Théophile de Marcel Jouhandeau

Marcel Jouhandeau
  La jeunesse de Théophile
  Les Pincengrain
  Chaminadour
  La Vie comme une fête : entretiens

Marcel Jouhandeau est un écrivain français né en 1888 et mort en 1979.

La jeunesse de Théophile - Marcel Jouhandeau

Au commencement était Chaminadour
Note :

   En 1948, Jouhandeau raconte à Florence Gould sa rencontre avec le romancier américain Thornton Wilder : "Il connaît mieux mon oeuvre que moi et se fait fort de la publier traduite bientôt à New York. Il me suggère en effet de réunir en un volume énorme que l'on sèmerait de reproductions photographiques tous mes contes longs et courts sous le titre général de Chaminadour." Je ne sais si ce projet américain a vu le jour. En tout cas, il aura fallu attendre jusqu'à cette année 2006 pour en voir la version originale, ce gros Quarto consacré à tout ce que Jouhandeau a écrit sur Chaminadour.
   
    Chaminadour, c'est Guéret la ville natale de l'écrivain, fils d'un boucher de la ville. Guéret qui ne pardonna jamais à Jouhandeau le portrait qu'il en fit à travers ses récits : Richard Millet rappelle dans sa préface le cas de cette Mme Poty, devenue Mme Pô sous la plume de l'auteur et dont "la fille Elise, dite Linotte, plus tard, achètera une maison sur le chemin du cimetière de Guéret, afin de pouvoir cracher sur le cercueil de l'écrivain lorsqu'on mènerait celui-ci à sa dernière demeure." Une démarche inutile puisque Jouhandeau sera enterré en 1979 au cimetière Montmartre après s'être défendu d'avoir voulu nuire aux Guérétois : "Je n'ai pas voulu diffamer mes compatriotes, mais seulement les peindre. En n'ayant pas pris soin d'épaissir assez la fiction, j'ai permis à la rumeur publique d'identifier mes modèles, de dépister mes sources, voilà toute ma faute et ceux qu'on a reconnus ou qui se sont reconnus cloués au pilori m'ont voué aux gémonies."
   
   La jeunesse de Théophile est le premier mouvement de cette suite creusoise. Théophile, c'est bien sûr Jouhandeau, la chronologie publiée en tête de volume ne laisse pas de doute à ce sujet, et sa jeunesse est traitée en trois parties. La boucherie accapare les parents de Théophile qui sont obligés de confier son éducation à sa tante Ursule, une éducation marquée avant tout par l'observance des principes religieux.
    A la mort de sa tante, Théophile se lie d'amitié avec Jeanne, une jeune carmélite, et sa foi se transforme en vocation.
   Dans la troisième partie, Théophile se trouve accaparé par une dévote, Mme Alban, qui veut en faire son prêtre personnel et avec laquelle il finit par rompre pour prendre enfin son indépendance. Chaque partie est divisée en très courts chapitres titrés à la manière des évangiles, c'est, comme le dit le sous-titre, une "histoire ironique et mystique", surtout mystique. L'ironie ne s'applique pas à Théophile, sa foi est sincère, c'est un pur, mais plutôt à son entourage, même si elle ne semble pas encore justifier ici la disgrâce de Jouhandeau auprès des siens. Bien sûr, il y a quelques portraits charges, comme celui de la femme du plombier ("La femme du plombier ne sortait jamais de chez elle. Enorme, elle était plus qu'un être encore humain; à peine passait-elle dans la porte. Son ventre retombait dans un bassin suspendu sous son jupon à l'aide de lanières de cuir. Elle ne tenait pas dans la fenêtre. Quand elle voulait prendre l'air ou s'exposer l'été au soleil, elle soulevait ses seins sur ses deux bras nus et les déposait lentement sur la pierre de l'accoudoir") mais on trouve aussi des descriptions charmantes d'une petite ville de province dont la vie est réglée par les rites religieux, des rues qui la traversent, des humbles qui les habitent. Mais cette ville, il faut la quitter avant qu'elle ne vous dévore : "Où ira celui qui aspire à la beauté, à la splendeur des pensées et des formes, s'il lui est arrivé de naître au fond d'une triste province, dans une cour de boucherie ?"
   
   Jouhandeau réussira à quitter Guéret, fera ses études à Paris et deviendra, avec de multiples publications qui ne concerneront pas toujours Chaminadour, une des figures les plus prestigieuses de la NRF. Pas n'importe quelle NRF, celle de l'entre-deux guerres, celle qui fait et défait la littérature de l'époque, celles des Paulhan et consorts. L'écriture de Jouhandeau sent la NRF, d'ailleurs, une légère odeur de poussière, la poussière des sacristies ici, que j'ai déjà rencontrée chez Gide ou Martin du Gard, ce qui ne l'empêchera pas d'être reconnu et admiré par des gens aussi différents que Sartre, Leiris ou Genet. Seulement, pour admirer Jouhandeau, il faut bien séparer l'oeuvre de l'homme car celui-ci se distingua au moment de l'Occupation par des écrits antisémites et fit partie, avec Drieu La Rochelle, Brasillach, Chardonne et quelques autres du fameux voyage des écrivains français en Allemagne de 1941.

critique par P.Didion




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