Lecture / Ecriture
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Neige sur la forge de Jean-Loup Trassard

Jean-Loup Trassard
  L'Homme des haies
  Neige sur la forge
  Nous sommes le sang de cette génisse

Jean-Loup Trassard est un écrivain et photographe français né en 1933.

Neige sur la forge - Jean-Loup Trassard

Hier...
Note :

   "...les enclumes, on les entendait sonner semaine au long..."
   

   Bing, bing, bing... Vous l'entendez au fond du village ? Bang bing... le forgeron s'active. À cinq kilomètres dans le hameau voisin, bing, bang, bing, ... une autre forge, on y bat une barre de fer rougi... Et là-bas, encore, à quelques encablures, sonne une autre enclume... Comme des églises, il y en avait plusieurs alentour, c'est qu'à cette époque-là, on allait à cheval et les chevaux servaient beaucoup à la ferme et sur les chemins, il fallait les ferrer et ils tiraient des charrues, des charrettes qui avaient des roues en bois cerclées de métal, des ferrures à travailler, à réparer. De l'aube à la nuit, le forgeron n'avait guère le temps de voir le soleil des étés, à refaire le tranchant des socs usés par les cailloux...
   
   Non ce n'est pas si loin dans le temps, pas cent ans, des gens de mon âge sont juste assez vieux pour entendre encore l'écho déclinant des coups du marteau d'Héphaïstos.
   
    Il y a des livres dont on sort un peu grandi, on y a gagné quelque chose et on veut d'abord remercier l'auteur et Dominique qui vous l'a renseigné. Puis on regrette déjà que le billet ne saura pas dire sa gratitude. Voilà un livre vrai, totalement, qui vous amène dans la forge d'un hameau, chez le vieil Alexandre, pour vous décrire le métier d'antan, avec l'œil et la plume de Jean-Loup Trassard, maline : "Ah ! Faut un héros n'est-ce pas ? Un personnage que le lecteur peut suivre, voire s'identifier à lui, sinon il est perdu, s'ennuie, et l'intrigue, est-elle assez accrocheuse ?"
   

    Vous allez apprendre les outils, "le marteau d'enclume du patron, celui qu'il s'était choisi", la râpe de maréchal "pour polir, tout autour, le sabot du cheval", hormis le marteau, tous sont fabriqués à la forge, pinces, tenailles, étampes, ciseaux, ... On découvre les manières de frapper le métal, et les beaux mots qui vont avec : contreforger, étamper, raceler, écoquer, frapper à devant ...
   Surcouer et écouer ont rapport avec la queue des chevaux, car c'est la tâche du forgeron de la couper et cautériser – un cheval de ferme serait ridicule sinon et puis la queue qui bat gêne le travailleur. Jean-Loup Trassard vous explique la coupe et la récupération du crin, pour un chasse-mouches lorsque les bêtes s'impatienteraient dans la cour pour être ferrées...
   
   Les fers ne sont pas faits en série car les sabots des chevaux ne sont pas standards, ils marchent en dedans, ou sur le talon, il faut compenser avec l'épaisseur du fer, tout un savoir-faire qui veut qu'on connaisse les bêtes du client. Et tous les chevaux ne font pas le même boulot. "La jument qui allait à la carriole parce qu'elle acceptait de trotter et ne craignait pas de croiser une auto usait bien plus que celles qui marchaient dans la terre. Il n'y avait qu'à la voir rentrer de nuit, les quatre fers faisaient des étincelles contre les pierres. Celui qui sortait beaucoup, comme un voyageur, un marchand, devait referrer tous les quinze jours, au contraire, chez les fermiers, une jument qui avait de bons pieds pouvait rester six mois sans venir à la forge, quand celle qui avait de mauvais pieds était à ferrer plus souvent."
   
   Tant que le fer est chaud, un autre passage :
   "Celui-là, le billot, ne le voyez pas comme un billot de boucher, une épaisse rondelle d'arbre sur pattes en bois. Non, il est posé à même le sol et de hauteur mesure à peu près cinquante-cinq centimètres, l'enclume en rajoute trente, ce qui met son dos où le fer est battu à bonne portée du marteau. Il ne vient pas d'un pied de chêne, en séchant il se serait fendu, mais du chêne quand même, un tronc d'émousse dont le bois est "g'nif", dit Alexandre. Je précise, parce que les noms changent avec les régions, que nous nommons émousse un chêne dont on a coupé toutes les branches en le laissant debout sur la haie pour que lui repoussent des branchages propres à faire, tous les six sept ans, des fagots. Cette mutilation jointe au vieillissement prolongé sous le sec et le gel mettent les fibres à se tordre les unes sur les autres et autour des nœuds, rendant le bois totalement impossible à travailler comme à fendre par une hache. Les premiers coups sur l'enclume le tassent encore, après quoi le bois ne bouge plus, "ce billot-là, qui a fait la vie du père Guyard avant moi, je l'ai depuis quarante-cinq ans et il ferait encore bien un autre vie de forgeron", assure Alexandre."

   
   Dans cet ouest profond, la Mayenne, Alexandre a commencé vers seize ans comme apprenti dans une forge voisine à une vingtaine de kilomètres. Pour revenir voir ses amis, il faisait parfois l'aller-retour dans la même journée !
   
   J'ai l'impression qu'avec le progrès, nous avons laissé quelque chose de bien derrière nous. C'est un peu bateau de le dire, le développement technique est là et on en profite, mais quand même, cette lenteur des choses, ce goût de l'artisanat nécessaire, la proximité des travailleurs de la terre et du fer, cette adhésion au rythme des jours et des saisons : je suis né que cela finissait, je crois.
   
    Heureusement qu'il y a les livres et de (vrais) écrivains …

critique par Christw




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