Lecture / Ecriture
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Celle que vous croyez de Camille Laurens

Camille Laurens
  Les Travaux d’Hercule
  Celle que vous croyez

Camille Laurens est le nom de plume de Laurence Ruel, écrivaine française, née en 1957 et jury du prix Femina.

Celle que vous croyez - Camille Laurens

Pas claire, la Claire !
Note :

   Il serait trop facile, en simplifiant, de voir dans le dernier livre de Camille Laurens juste un roman d'amour. Bien sûr il est ici question du désir, de l'amour, de la passion, mais aussi de la différence d'âge, de la désillusion, du mensonge et de la folie en un très malin jeu de miroir. Ce qui amène à considérer le tout comme de "fausses confidences" pour reprendre le titre inspiré de Marivaux que Claire Millecamp donne au livre qu'elle écrit durant son séjour en hôpital psychiatrique où le docteur Marc B. l'a conviée à animer un atelier d'écriture.
   
   Au cœur du roman, il y a la mystification de Claire expliquée page 20 : "Ce n'était pas du tout Chris que je visais, au début. Je ne le connaissais pas, il ne m'intéressait pas. Je l'ai demandé pour ami sur Facebook uniquement pour suivre l'actualité de Jo — de Joël. Je sortais avec Joël, avec Jo, à ce moment-là." En ce sens l'histoire est très actuelle puisque bâtie sur l'existence de Facebook. Claire fait le choix d'un avatar pour surveiller Jo parti à Lacanau et le résultat est d'appâter son copain Chris qui l'y a rejoint. Si Claire Millecamp, universitaire de son état, garde son prénom pour fabriquer son avatar Claire Antunes, elle utilise avantageusement la photo de sa nièce Katia pour devenir une jolie brune de vingt-six ans. L'hameçon est prêt ; Chris tombe amoureux de l'image et une romance se développe à distance, mais Claire refuse tout rendez-vous à Chris parce qu'il a douze ans de moins qu'elle, jusqu'à ce que la rupture arrive comme elle le raconte à Marc, le psychanalyste de la première partie du roman — où Jo lui apprend la mort accidentelle de Chris à moins qu'il ne se soit suicidé "à cause d'une pétasse qui l'a fait marcher pendant des mois (…) elle s'appelait Claire comme toi (…) et quand elle l'a largué il est devenu complètement à la masse".
   
   Par la suite, cette version des faits se retrouve transformée, retravaillée, démentie, complétée. Car en dehors de l'histoire du désir amoureux l'intérêt majeur de ce roman réside dans la parfaite manipulation du lecteur par la modification des situations d'énonciation par le biais de la réécriture ou de la réinvention des faits. En écrivant de fausses confidences, Claire imagine une autre fin à sa liaison avec Chris, pas plus heureuse en fait, et ultérieurement, elle réapparaît en tant que Camille, l'écrivain-caméléon à succès, qui explique à son éditeur comment elle a sombré dans la folie pour avoir tenté l'aventure avec Chris, cependant que Paul, le mari, explique à son avocat en quoi toute l'histoire de Claire n'est qu'une manœuvre pour l'empêcher de divorcer et de se remarier avec Katia, la nièce de Claire, qui ne se serait donc pas suicidée à Rodez comme on nous le disait au début.
   "Mon désir avait construit tant de châteaux en Espagne que les ruines m'en suffisaient".
   
   Réel ou virtuel ? Allez savoir ! Mais sûrement un livre marquant de cette rentrée.
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critique par Mapero




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Nous sommes tous les héros de notre propre roman
Note :

   Agée de quarante-huit ans, professeur de littérature comparée à l’université, divorcée et mère de deux enfants, Claire séjourne en service psychiatrique. Pourquoi est-elle là ? Elle raconte son histoire au psychiatre. Pour surveiller son amant Jo plus jeune qu’elle, Claire s’est créée un profil Facebook où elle a vingt-quatre ans. Son but (par ses activités et ses loisirs) est d’attirer l’attention de Chris photographe sans le sou, ami de Jo qui l’héberge. Chris mord à l’hameçon et Claire pense ainsi surveiller Jo. S’en suivent des commentaires sur des publications jusqu’à des messages privés. Ils se parlent au téléphone, il veut la rencontrer mais elle a toujours une excuse pour éviter le rendez-vous. Sauf que Chris tombe amoureux de la Claire virtuelle et que notre "vraie" Claire a ce garçon dans la peau. Comment faire pour que Chris s’éprenne d’elle et oublie la belle et jeune Claire de Facebook? Elle prend la fuite pour ainsi dire.
   
   Mais ce n’est pas tout car par ricochets, le livre se poursuit. On retrouve une Claire internée suivant des ateliers d’écriture dirigée par une certaine Camille, l'histoire écrite par la Claire internée qui raconte une autre version et enfin la lettre d’une auteure prénommée Camille à son éditeur.
   Et c’est absolument brillant ! Entre réel et virtuel, Camille Laurens nous entraîne entre mensonges et vérités. Elle nous trouble, nous déstabilise.
   
   Puissant, extrêmement bien écrit, avec des réflexions sur l'écriture, alternant humour et des constats sans concession, des surprises, cette lecture aussi addictive qu’un très bon thriller m'a complètement bluffée ! Un roman également sur la condition féminine avec un beau portrait de femme presque quinquagénaire qui ne veut pas taire son désir. Magistral !
   
   "Nous sommes tous, dans les fictions continues de nos vies, dans nos mensonges, dans nos accommodements avec la réalité, dans notre de désir de possession, de domination, de maîtrise de l'autre, nous sommes tous des romanciers en puissance. Nous inventons tous notre vie. La différence, c'est que moi, je te dis que j'invente, je la vis. Et que, comme toute créature, elle échappe à son créateur. (…) La vie m'échappe, elle me détruit, écrire n'est qu'une manière d'y survivre - la seule manière. Je ne vis pas pour écrire, j'écris pour survivre à la vie. Je me sauve. Se faire un roman, c'est se bâtir un asile."

   
    186 pages magistrales !
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critique par Clara et les mots




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Une jolie symphonie
Note :

   "Et bientôt, tu verras, et bientôt tu sauras, que personne ne te remplacera, montre-moi quand tu reviendras." (Indochine)
   Les paroles susurrées par Indochine sur Comateen I résonnent comme une prière dédiée à l'héroïne, la première présentée par Camille Laurens dans "Celle que vous croyez". Le choix de cette chanson que j'affectionne particulièrement est lié aussi à sa parolière... Camille Laurens. Une boucle authentique et artistique.
   
   Une femme en quête de reconquête de son ex-amant approche son meilleur ami pour percuter l'être aimé... jusqu'à tomber folle amoureuse du copain.
   
   D'une situation complexe mais ô combien usuelle, "Celle que vous croyez" porte un titre explicite puisqu'il s'agit de manipulation et de doute sur l'identité. Faux profil sur Facebook, témoignage bidon devant un psychiatre, arnaque totale sur le lecteur.
   
   Camille Laurens sort enfin de l'autofiction et montre toute l'étendue de son talent littéraire. Si je n'ai jamais douté de sa plume (j'ai adoré Dans ses bras-là et L'amour, roman), j'ai bien senti les limites de la narration de l'intime, même si je considère Camille Laurens comme une virtuose de ce genre littéraire que je fuis depuis quelque temps. "Celle que vous croyez" m'a bernée et en refermant le livre, je n'ai qu'une envie : y retourner ! Pour comprendre ce qui m'a échappé et revivre ce Mulholland Drive scénarisé.
   
   "Dites-moi quand elle reviendra, si elle me sent, si elle m'entend". (Indochine)
   

    Et justement, entend-elle ou a-t-elle trop entendu/attendu ?
   
   "Celle que vous croyez" est une œuvre majeure de Camille Laurens : elle l'a sortie des sentiers battus, elle l'a mise en danger. Or, un écrivain qui ne risque rien ne crée pas (tout au plus, il évolue dans une zone de confort, sympathique, mais qui ne le fera pas progresser). De toutes les prises de risque que l'écrivaine a surmontées, elle en a composé une jolie symphonie tantôt épistolaire, tantôt introspective et puis le chaos et l'apothéose.

critique par Philisine Cave




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