Lecture / Ecriture
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Les Géorgiques de Claude Simon

Claude Simon
  Le Vent, Tentative de restitution d’un retable baroque
  Le Palace
  La bataille de Pharsale
  La route des Flandres
  Le Tramway
  L’Invitation
  Les Géorgiques
  L’acacia

Claude Simon est un écrivain français qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1985. Il est né en 1913 à Tananarive (Madagascar) et est mort en 2005 à Paris.

Les Géorgiques - Claude Simon

Histoire familiale
Note :

   Pour son plus long roman, Claude Simon a choisi de reprendre le titre du célèbre poème de Virgile qui traite des travaux de la terre. Comme ce roman évoque en particulier une histoire de la famille de Claude Simon, et que sa famille, au XVIIIème siècle, possédait des terres, il est possible de retrouver la motivation de ce titre : c’est un premier pas.
   
   Au fil de la narration, le lecteur comprend progressivement qu’il est invité à démêler trois intrigues distinctes, sans transition particulière, si ce n’est qu’à chaque changement d’intrigue, la typographie du texte varie.
   
   L’une des intrigues relate les principaux événements de la vie du général révolutionnaire Jean-Pierre Lacombe-Saint-Michel, abrégé en LSM. Ce général était un ancêtre de Claude Simon. La seconde intrigue traite de la Guerre d’Espagne, à partir de 1936, et en particulier des milices républicaines dans lesquelles Claude Simon, comme le romancier britannique George Orwell, s’était engagé. Cet épisode avait déjà été raconté dans le roman "Le Palace". Enfin, la troisième intrigue concerne la campagne de 1940 en Lorraine, lors de laquelle Claude Simon avait été mobilisé et qu’il avait déjà évoquée dans son roman "La Route des Flandres".
   
   Ainsi, le lecteur se pénètre progressivement de la construction du roman qui mélange l’Histoire avec un grand H, le vécu de l’auteur et de sa famille et les travaux agricoles au sein de la propriété de l’aïeul.
   
   C’est l’occasion pour Claude Simon, dans le chapitre consacré à la campagne de 1940, de formuler une critique particulièrement forte de l’impéritie du commandement de l’armée française en 1940. C’est l’une des plus farouches mises en cause de la responsabilité de l’armée qu’on puisse lire, tout à fait comparable par sa puissance à la description du fonctionnement de la même armée par Céline.
   
   Cependant, le thème central demeure l’épopée familiale et l’action de l’ancêtre LSM, général révolutionnaire et membre de la Convention, qui épousa une femme issue de la noblesse, alors que celle-ci était menacée d’un procès en raison de ses origines aristocratiques.
   
   Au cours du développement, le lecteur est appelé à lire toute la correspondance que ce général LSM adressa à la gouvernante de sa propriété, surnommée Batti, pour lui donner ses instructions quant à la mise en culture des terres, insistant lourdement sur les quantités de grains et de vin à obtenir, sur le soin à apporter aux haies, sur la taille des acacias et des autres arbres.
   
   Cette volumineuse correspondance, pimentée de critiques virulentes adressées à la gouvernante, suffit à justifier le titre du roman.
   
   Dans cette histoire familiale vient encore se greffer une sombre affaire de captage d’héritage et de violation de la dépouille du général après son décès, ainsi que le sort du frère du général, qui ne partageait ni les goûts, ni les choix politiques de son aîné.
   
   Ainsi le lecteur, qui doit nécessairement conserver son attention tout au long de sa lecture, pénètre cette sombre histoire, magistralement exposée, au fur et à mesure de l’avancée des campagnes militaires et des travaux de la ferme.
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critique par Jean Prévost




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Le précipité de son savoir-faire
Note :

   Claude Simon reste un total inconnu du grand public. C’est pourtant l’un des rares Prix Nobel de littérature français et le dernier en date avant Modiano (il lui fut décerné en 1985). Sans doute son œuvre, par sa densité stylistique, son exigence intellectuelle, son côté déroutant ne le réserve-t-elle qu’à une certaine élite ou tout au moins aux lecteurs férus d’explorer des chemins escarpés.
   
   "Les Géorgiques" est considéré comme son chef-d’œuvre, le précipité de son savoir-faire. Ce gros roman de quatre cent cinquante pages ne se laisse cependant pas approcher si simplement que cela car Claude Simon s’amuse à emmêler les fils de l’Histoire pour mieux nous confondre et nous donner à réfléchir sur des questions aussi essentielles que la place de la guerre dans la construction de la culture européenne, le rapport de l’homme à la nature (omniprésente ici comme un point d’ancrage ou un moyen de se placer au temps), la façon d’appréhender et d’exercer le pouvoir.
   
   Pour cela, l’auteur imagine trois personnages aux contours soit précis, soit très flous. Un Général d’Empire, dévoué à Napoléon, sillonnant l’Europe d’un bout à l’autre pour se battre, renforcer les défenses, inspecter les arsenaux et les troupes. Un homme attaché aussi viscéralement à sa terre, inondant son contremaître femme de missives concernant l’entretien des terres, les cultures et le soin à apporter à sa passion des chevaux. Un homme qui votera la mort du Roi, qui deviendra secrétaire de la Constituante. Un homme broyé par ses contradictions, qui épousera en secondes noces une royaliste qu’il sauvera de l’échafaud et dont le frère est un opposant farouche au pouvoir en place. De cet homme, nous suivrons le parcours de façon précise, détaillée au point de penser savoir tout de lui bien que Claude Simon s’ingénie en permanence, au détour d’une phrase dans toute la première partie du roman, puis de façon à peine moins traitresse par la suite, à immiscer la vie de ses deux autres personnages.
   
   De ces deux hommes, nous suivrons le parcours avec plus de difficultés tant ils semblent souvent se confondre. L’un sera soldat dans les tranchées de la guerre de quatorze, l’autre officier de cavalerie dans la guerre suivante. L’un s’engagera dans la milice espagnole, sera gravement blessé et mènera une vie toujours aux confins d’une révolte ou d’une révolution. On peut aussi penser qu’au moins l’un d’entre eux est parent du général, descendant d’une famille dont la gloire aura culminé du temps de l’Empire pour se déliter bien vite ensuite.
   
   Simon tisse une toile bien serrée au point que les uns et les autres semblent souvent se confondre, que ces destinées paraissent former une seule et longue vie symbolisant la vacuité, les illusions perdues, les jeux et évènements sur lesquels nous n’avons pas prise et qui nous ballotent. Une toile à l’écriture éblouissante, d’une richesse qu’on ne connaît presque plus de nos jours et qui se nourrit souvent de phrases pouvant durer cinquante pages dans lesquelles nous sautons d’une époque à l’autre de la façon la plus pernicieuse qui soit.
   
   Tenter de résister à ce souffle sera la garantie d’un rejet assuré de ce roman exigeant. Il faut se laisser emporter, accepter de ne pas nécessairement comprendre et de se laisser mener sur les flots agités de nos vaines existences humaines.

critique par Cetalir




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