Lecture / Ecriture
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Métaphysique du frimeur de Frédéric Schiffter

Frédéric Schiffter
  Métaphysique du frimeur

Métaphysique du frimeur - Frédéric Schiffter

Lettre sur l'élégance
Note :

   Le mince exemplaire (2003) des éditions Milan (Pause Philo)[1], coincé parmi les ouvrages de philosophie de la bibliothèque provinciale, indique en bas de la troisième page de garde :
   "Le lecteur trouvera ici la réédition, corrigée dans le détail, d'un ouvrage intitulé Lettre sur l'élégance, paru en 1989 aux éditions Distance et aujourd'hui épuisé. Ce texte est précédé d'une préface où l'auteur, quinze ans après, en propose un commentaire... distancié."

   
   Commentaire distancié ne signifie pas que Frédéric Schiffter prend ses distances vis-à-vis de cette lettre de 1989[2], bien qu'il l'ait remaniée. Si le professeur philosophe de la côte basque prévient en préface que cet écrit "... affecte de n'en rester qu'à une superficialité conceptuelle", il y écrit "... je ne serais guère sincère en déclarant que je ne sauverais rien aujourd'hui de cet essai" et il commente son fond philosophique en admettant "...dans certaines de ces pages des traits et des thèmes qui me sourient encore".
   
   Il lui trouve en outre un genre "écrit de petit-maître" séduisant et touchant, d'inspiration wildienne, qu'il ne désavoue pas car il considère favorablement les gens qui, sous l'influence d'un artiste important, parviennent avec succès à en "retrouver le génie esthétique sans pour autant sombrer dans l'imitation servile, ni surtout, dans la présomption d'être original". Il cite Houellebecq qui "s'approprie et réactualise, [...], le naturalisme noir et Schopenhauerien de Joris-Karl Huysmans" ; Woody Allen qui parvient à susciter parfois des climats tchékhoviens ou bergmaniens ; ou encore Serge Gainsbourg "dont certaines chansons modernisent avec bonheur un spleen baudelairien". Schiffter en émule de Wilde donc, même s'il se garde de prétendre égaler les réussites précédentes.
   
    Il n'empêche que, il le dit lui-même, ce petit texte passe allègrement "la rampe du plaisir de lire" et même, celle du plaisir de philosopher, ne serait-ce qu'en dilettante. Et s'il doit se lire avec indulgence, comme un "écrit de jeunesse quelque peu attardée", la saine allergie à l'optimisme moral dont se targue régulièrement le philosophe sans qualités y manifeste de si belles tournures que ce frimeur est des rares qui délaissent l'apanage du paraître au profit de réelles dispositions à l'apparaître.
   
    La "Lettre sur l'élégance" est adressée à une dame de ses amies qui s'est éloignée de lui, récemment mariée à un intellectuel connu, et qui se plaint de son indifférence à la situation politique du pays.
   
    Petit livre d'esthète ! Élitiste ! s'écrieront les critiques et les démocrates. Égoïste ! Élégant ! Les vocables fusent injurieux (l'élégance, insulte contemporaine). Ce petit bourgeois raisonneur et frimeur, ainsi que se dit l'auteur de la lettre, a quelques avis à dire et on aura beau fermer les yeux pour ne pas en lire plus, les oreilles pourraient siffler un peu.
   
   À la fois ironique et percutant, provocateur et distingué, d'une lucidité gênante, l'auteur avance ses tendances libertaires envers les idéaux démocratiques. Puis il n'hésite pas à voir dans la révolution une escroquerie métaphysique. Et avec une acuité qui fait le charme secret de sa révolte, Schiffter admet qu'il a peu de temps pour s'occuper du monde politique, car prévaut l'importance de ne rien faire quand on travaille à devenir élégant.
   La philosophie n'a pas à changer le monde avec des architectures conceptuelles : "De même que l'artiste nous fait partager ce qu'il voit et non ce que voit le grand public, de même le philosophe nous intéresse parce qu'il invente un monde étranger à la perception de la doxa."
   
   Il rêve de la démocratie athénienne où le rôle civique était conçu avec une extrême rigueur, loin du "confort juridique amollissant" : "...l'ignorance de la philosophie où se complaît le vulgaire ne s'explique pas autrement que par la sédentarité de sa conscience incapable de s'aventurer hors de son décor familier, la lecture de son quotidien du soir lui servant de pantoufle intellectuelle."
   
   Si cet élégant met un point d'honneur à fuir la compagnie des hommes, sans négliger ni l'amour ni l'amitié, il honore le devoir de plaire aux femmes et ceci sous "la forme la plus raffinée de la civilité que l'on nomme courtoisie". Le flirt est mise à nu de l'âme et dépasse le triomphe des résistances charnelles, car il s'agit de devenir "l'heureux élu d'une pénétration métaphysique, l'amant même de la femme en soi, absente de ses multiples représentations sociales".
   
   Cette lettre éloquente, du siècle passé déjà, préfigure le philosophe du contre-pied, à l'affût des bluffeurs éthiques, qui invite les penseurs tristes et surfe dans un style olympien sur les mots vagues et creux des illusions, aux antipodes des fonds de commerce des médiatiques Onfray, Comte-Sponville ou BHL.
   
   
   [1] À ma connaissance, cette maison d'édition a disparu ou pris un virage complet vers le livre jeunesse.
   [2] L'édition originale de 1989 est introuvable ici.

critique par Christw




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