Lecture / Ecriture
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Illettré de Cécile Ladjali

Cécile Ladjali
  Mauvaise Langue
  Les Vies d'Emily Pearl
  Les souffleurs
  Ordalie
  Shâb ou la nuit
  Illettré

Cécile Ladjali est une auteure française née en 1971.

Illettré - Cécile Ladjali

212 pages et un avis mitigé
Note :

   Léo ne peut pas "lire un courrier, lire les pancartes à l’usine ce qui lui éviterait de passer sous un rouleur compresseur, (..), faire ses courses sans acheter toujours la même chose en raison des prix sur les emballages (rien que le problèmes des nombres à virgule cette fois (…), lire le nom des stations de métro, lire le nom des rues, (..)" et la liste continue.
   A vingt ans, il est illettré. De sa cité à la porte de Saint-Ouen pour se rendre à l’imprimerie où il travaille, il connaît par cœur le chemin. Il a eu une enfance chaotique : ses parents ont disparu alors qu’il avait six ans, sa grand-mère analphabète aimante, protectrice a pris le relais et l’a maintenu dans l’ignorance. Grâce sa mémoire auditive, cet enfant calme a pu passer d’une classe à l’autre mais au collège, tout est devenu trop compliqué. Impossible de faire comme si. Déscolarisé à treize ans (l’école de la République a fermé les yeux) puis le travail à seize ans.
   
   Peu à peu, les mots se sont effacés pour devenir des barrières infranchissables. A cause de son handicap qui ne se voit pas, il en a acquis un autre à l’usine : deux doigts amputés. Sibylle l’infirmière venue le soigner a compris la honte profonde de Léo et l’aide en lui donnant des cours. Il peuple ses nuits, elle est en amoureuse. Léo veut réapprendre ce que sa mémoire a enfoui dans un coin mais il y a la peur "l’intuition soudaine que mémoire et conscience de soi dépendent en grande partie de la capacité qu’ont les gens à dire et à écrire qui ils sont lui flanque le vertige". Epris de Sibylle, il aimerait tant lui écrire et il entame des cours pour adultes.
   On pourrait imaginer une belle suite et un Léo fier de sa réussite. Il n’en sera rien.
   
   Quand je lis, plusieurs paramètres entrent en compte. J’ai été touchée par la personnalité Léo : sa sensibilité, sa bienveillance et également par des passages absolument magnifiques car l’écriture de Cécile Ladajli est poétique. Mais il y aussi l’histoire et sa crédibilité (je ne pense pas qu’à l’heure actuelle un enfant puisse entrer au collège sans certaines bases). De plus, j’ai eu l’impression que l’auteure alourdissait vraiment de trop le parcours de Léo.
   
    Un roman assez sombre, une fin affreusement horrible et un avis mitigé.
   
   "Avec les mots, il serait le maître de son destin., il pourrait aimer. Les livres sont l'examen de la vie. Un miroir où l'on se voit, par lequel on se connaît, où l'on apprend à nommer et cesser de subir. Et puis être en mesure de de faire naître ce lien (même illusoire) entre ce qu'on lit et soi-même doit être une chose merveilleuse, une expérience unique à tenter."

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critique par Clara et les mots




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Un essai camouflé
Note :

   Cécile Ladjali a choisi la forme romanesque pour sensibiliser à l’illettrisme, ce handicap qui frappe ceux qui ont appris à lire et à écrire mais ont tout oublié. Seulement elle peine à tenir son projet. La fiction autour du jeune Léo Cramps manque de cohérence et de nombreux passages relevant de l’essai alourdissent le récit. On y retrouve trop souvent le jugement du professeur et des termes d’analyse littéraire. Malgré quelques passages poétiques, et le recours à l’ironie, ce livre déçoit.
   
   L’illettrisme résulte souvent d’un traumatisme d’enfance. À six ans Léo a perdu ses parents : vendeurs ambulants assez louches ils ont pris la fuite. Dès lors, élevé par mémé Adélaïde, sa grand-mère analphabète, l’enfant a développé un blocage devant les apprentissages fondamentaux. Cahin-caha il a atteint le CAP et est devenu à seize ans ouvrier dans une imprimerie (cruelle ironie pour un illettré...). Tout le monde aime bien Léo, gentil et dévoué. Pourtant, dans son misérable studio de la cité Gagarine, seul Iggy l’iguane lui tient compagnie. Être illettré, c’est être coupé du monde ; écartelé entre la honte et la rage, Léo se réfugie dans la musique des... Cramps, celle des cassettes de ses parents. Il n’aime que la solitude et la nuit. Sur les tombes du cimetière de Saint-Ouen le jeune homme palabre avec lui-même : il y est bien, Léo, à jamais habité par la mort...
   
   Amputé de deux doigts de la main droite faute d’avoir pu lire le panneau "danger" sur la presse, c’est sa voisine infirmière Sibylle (ironie du prénom) qui lui fait ses pansements et l’aide à écrire de la main gauche. Par amour et pour la séduire Léo accepte de suivre des cours au centre d’insertion. Mais la professeure le drague en une scène cocasse sous les yeux de Sibylle : c’est la rupture entre les amoureux. La fiction s’enlise, Léo dérive dans une étrange amitié avec François le voyeur à la caméra..
   
   Les images, comme la musique compensent le handicap...
   
   Quelques mises en situation de son personnage en rendent sensible la souffrance : ainsi, ne parvenant pas à bien lire ni compter, Léo est réformé lors de sa journée d’appel ; ou bien il veut voter mais ne peut choisir un bulletin...
   
   Néanmoins C. Ladjali reste toujours en embuscade. Au chapitre "Liste" elle énumère "toutes ces choses que Léo ne peut pas faire" comme un diagnostic. Ailleurs, on peine à croire à la vraisemblance des personnages sans capital culturel lorsque dans leurs monologues intérieurs l’expression de leurs pensées semble celle d’un psychologue ou d’un sociologue. Léo l’illettré peut-il vraiment penser que les mots sont "un miroir où l’on apprend à nommer et cesse de subir" ? Mémé l’analphabète peut-elle se dire "qu’un déterminisme implacable engageait Léo dans une voie à sens unique" ?
   
   Cécile Ladjali a autant de mal à transposer dans la forme romanesque tout ce qu’elle connaît de l’illettrisme qu’à retenir sa plume savante de professeur de lettres réputé. Même si elle le note avec humour , le patronyme de mémé — Hyambes — devient "iambe" sur la tombe, "un octosyllabe très couru par l’ancienne poésie grecque"... précision nécessaire à la fiction ou à ses élèves ? Dans cet objet littéraire inclassable et inabouti faute d’avoir assumé clairement différentes formes de l’écrit, on aura surtout apprécié la critique caustique et souvent juste des divers acteurs de l’éducation à tous les niveaux, de la maîtresse au professeur d’université.

critique par Kate




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