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De la servitude volontaire ou le Contr'un de Etienne de La Boétie

Etienne de La Boétie
  De la servitude volontaire ou le Contr'un

De la servitude volontaire ou le Contr'un - Etienne de La Boétie

Pensée critique
Note :

   Il y avait longtemps que je voulais lire "De la servitude volontaire ou le Contr'un", l'essai de La Boétie, pour que ce dernier ne soit plus seulement un nom rencontré dans "Les Essais" de Montaigne. Une amie me l'a proposé en Lecture commune mais ce n'est que maintenant et avec retard que je m'acquitte de cette tâche!
   Et je dois dire d'entrée que ce texte m'a procuré un vif plaisir lié à mon admiration pour la liberté de pensée, la profondeur de vue, la hardiesse et les idées de ces hommes du XVIème siècle, ces humanistes si tolérants, si lucides, si ouverts aux idées nouvelles. Après eux, il faudra attendre les philosophes du XVIII siècle pour aller aussi loin.
   
   Critique du gouvernement d'un seul
   Les idées politiques de la Boétie sont si perturbantes que son ami Montaigne, lui-même, devenu son exécuteur testamentaire, a reculé et a renoncé à publier "De la servitude Volontaire ou le Contre'un". Il ne voulait pas nourrir les revendications des protestants qui s'étaient emparés du texte de la Boétie pour critiquer le pouvoir royal dans un but religieux. Mais il est bien souvent lui-même en accord avec son ami (Voir "Les cannibales")
   C'est que cet essai présente la critique du gouvernement d'un seul (le Contr'un) et déplore l'obéissance passive de tout un peuple à ce pouvoir unique, obéissance que La Boétie appelle "la servitude volontaire".
   "pour ce coup, je ne voudrois rien sinon entendre comme il se peut faire que tant d'hommes, tant de villes, de nations endurent quelque fois un tyran seul, qui n'a de puissance que celles qu'ils lui donnent; qui n'a pouvoir de leur nuire sinon qu'ils ont de vouloir de l'endurer; qui ne sçaurait leur faire mal aucun, sinon lors qu'ils aiment mieulx le souffrir que de le contredire."

   
   Problèmes d'interprétation

   On notera que La Boétie emploie le terme tyrannie dans un sens très général et il se garde bien de parler de la royauté française. La question se pose donc depuis des siècles : La Boétie a-t-il écrit un essai purement rhétorique ou au contraire un pamphlet virulent dicté par évènements contemporains qui traversent la France dans ces périodes de misère qui voient le peuple se soulever contre la gabelle et le pays se déchirer dans des querelles religieuses sanglantes? La Boétie est-il un théoricien ou un témoin de son temps et qui prend parti? Les partisans des deux interprétations sont partagés.
   
   L'un d'eux affirme que le tyran de la SV n'est autre que Henri III. D'autres proposent d'autres noms, Henri II, Charles IX. Certains pensent que le texte a été remanié par Montaigne ou par les huguenots après la mort de la Boétie pour servir leurs idées. Un critique affirme, étant donné les nombreuses citations d'auteurs grecs ou romains, que c'est seulement une œuvre d'inspiration antique. A l'inverse, un tel voit en lui un précurseur de la révolution française! Tout et son contraire! Quand les plus grands spécialistes du XVIs se déchirent sur un tel sujet, il ne reste plus qu'à se taire!
   
   Les raisons de la servitude volontaire

   Pourtant, quand la Boétie écrit ce qui suit*, il paraît très clair sur la définition de la tyrannie et il y englobe la notion de royauté. Mais tenu à une extrême prudence il reste toujours très discret et rien ne permet d’affirmer dans quel but il a écrit cet ouvrage : éclairer? Faire réfléchir? ou aller plus loin critiquer le pouvoir royal? Appeler à la révolte? Il n’en reste pas moins que j’ai lu ce texte comme une dénonciation, que j’y ai senti une indignation et une conscience lucide.
   *"Il y a trois sortes de tyrans, les uns ont le roiaume par election du peuple; les autres par la force des armes; les autres par succession de leur race. ceus qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on conçoit bien qu’ils sont en terre de conqueste. ceus la qui naissent rois, ne sont pas communement gueres meilleurs, ains estans nés et nourris dans le sein de la tiranie avec le lait la nature du tiran, et font estat des peuples qui sont soubs eus comme de leurs serfs hereditaires (…) . celui a qui le peuple a donne l’estat devrait estre, ce me semble, plus supportable, et le seroit,comme je croy, n’estoit que delors qu’il se voit eslevé par dessus les autres, flatté par je sçay quoy qu’on appelle grandeur, il délibère de n’en bouger point…"
   
   Mais ce qui intéresse surtout La Boétie c’est de comprendre pourquoi les peuples acceptent sans réagir le pouvoir d'un seul. Voilà qui est étonnant car, affirme la Boétie, l’homme tend naturellement vers la liberté. L’amour qu’il a pour elle est inné chez lui.
   La lâcheté des peuples ne peut être la seule explication possible. La force de la coutume et l'habitude de servir ne mèneraient-elles pas à l'acceptation de la tyrannie et à l'obéissance passive? Il oppose ainsi la nature à la coutume, l’inné et l'acquis.
   Enfin, l’ignorance de ce qu'est la liberté expliquerait aussi cette servitude volontaire.
   "L'on en se plaint jamais de ce que l'on n’a jamais eu, et le regret en vient point sinon qu'après le plaisir; et toujours est avec la coignaissance du mal la souvenance de la joie passée."
   

   Seule la culture et le savoir peuvent permettre de rester fidèle à l’idée de liberté et d’être conscient du joug que l’on subit. L’ignorance est donc une des bases les plus solides sur lesquelles s’établissent les tyrans. Et ceux-ci l’ont bien compris qui refusent l’instruction à leurs sujets et cherchent à les endormir avec des largesses et des fêtes qui les détournent de la pensée, les rendent crédules, et les amènent à une sorte de dévotion superstitieuse envers eux.
   "Le Grand Turc s’est bien avisé de cela que les livres et la doctrine donnent plus que tout autre chose aus hommes, le sens de se reconnoistre, et d’hair la tirannie; j’entens qu’il n’a en ses terres gueres de gens scavants, ni n’en demande."
   

   On voit l’actualité du sujet car les régimes totalitaires et les idéologies d’extrême droite ne fonctionnent pas autrement.
   Goering disait : "Quand j’entends parler de culture, je sors mon revolver" et une des premières mesures que prennent les islamistes extrémistes c’est d’interdire l’école aux filles. Louis XIV comme le régime hitlérien ou stalinien se basaient sur le culte de la personnalité.
   
   Mais le véritable secret de la domination du tyran pour La Boétie, c’est que le tyran s’entoure toujours de quelques personnes cupides, avides de pouvoir et de richesses pour asseoir son pouvoir. Ceux-ci perdent leur liberté dans la crainte de déplaire au tyran et se font ainsi les gardiens les plus sûrs du régime. Rien n’a changé en politique depuis la Boétie et l’antiquité!
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critique par Claudialucia




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Parce que, pour différentes raisons, l'on consent à cette servitude
Note :

   La bibliothèque de D., où j'ai fait mon stage, proposait une lecture autour du Discours, lecture assurée par M. Hervé Colin, de la compagnie du Globe.
   
   Une très bonne soirée à écouter l'adaptation de ce texte (car trop difficile à lire dans sa langue originale, le français du XVIème siècle) et évidemment raccourci.
   
   Pourtant, le Discours est plutôt bref, dans mon édition GF, si on enlève la préface et l'appareil critique, il doit faire une quarantaine de pages.
   
   Selon son ami Montaigne, La Boétie écrivit ce texte à l'âge de 16 ans (voir ses Essais, mais Etienne devait avoir plutôt 18 ou 19 ans), probablement à la suite du soulèvement de la Guyenne contre la gabelle, impitoyablement réprimé.
   
   Si ce texte est toujours d'actualité, c'est certainement parce que, non seulement le monde n'a pas changé depuis 1561 (ou si peu...), mais aussi parce que l'auteur utilisait l'histoire ancienne pour réfléchir sur sa propre actualité, artifice régulièrement employé quelle que soit l'époque.
   
   La Boétie ne pouvait évidemment pas faire allusion à des événements récents, à sa propre époque, par peur des représailles, il utilisait donc avec habileté les exemples du monde antique entre autres, pour inciter son lecteur à la réflexion.
   
   J'ai étudié ce texte l'année dernière, en 2ème année de licence en lettres modernes, dans le cadre de mon cours sur l'éloquence. Le Discours relève de l'éloquence politique, et du genre judiciaire. La Boétie démontre en effet de manière imparable comment des peuples entiers en arrivent à se soumettre à l'autorité d'un seul homme, le tyran.
   
   Si le désir d'être libre fait défaut, on est donc esclave parce que l'on consent à cette servitude. Point de lâcheté ou de couardise ici, La Boétie part du principe que la servitude s'installe par le biais de la coutume. Des habitudes. Mais cela seul ne suffit pas à asservir un peuple.
   
   Point besoin d'une armée pour rendre docile, le tyran impose efficacement sa volonté grâce à un réseau. Cette fameuse chaîne de la servitude, la pyramide la tyrannie qui s'exerce encore aujourd'hui, jusque dans nos démocraties.
   
   Par effet de ricochet, la servitude amollit le courage. Le tyran compte également sur un autre moyen pour asservir ses sujets : l'abêtissement. Du pain et des jeux... et la télévision !
   
   La Boétie place tout de même quelques hommes au-dessus de la plèbe. Seuls les intellectuels, et les plus courageux sont les plus aptes à se dresser contre la tyrannie. Tout n'est pas perdu, ouf...
   
   Bref, une lecture qui n'a rien perdu de son attrait, une œuvre qui devrait inciter chaque citoyen à repenser profondément sa manière de peser sur les décisions politiques. Pour ma part, je crois que ce sont cette apathie, cette faiblesse qui nous enchainent et qui sont la cause de tous nos maux, de ce mal-être en société, de cette absence de volonté politique.
   
   “Les bêtes, Dieu me soit en aide, si les hommes veulent bien les entendre, leur crient : « Vive la liberté ! » …
   Ainsi donc, puisque tout être pourvu de sentiment sent le malheur de la sujétion et court après la liberté : puisque les bêtes, même faites au service de l’homme, ne peuvent s’y soumettre qu’après avoir protesté d’un désir contraire, quelle malchance a pu dénaturer l’homme… au point de lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir de le reprendre ? ”

critique par Folfaerie




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