Lecture / Ecriture
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Mal de pierres de Milena Agus

Milena Agus
  Mal de pierres
  Battement d'ailes
  Mon voisin
  Quand le requin dort
  Prends garde
  Sens dessus dessous

Milena Agus est une romancière italienne née à Gênes en 1955.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Mal de pierres - Milena Agus

En Sardaigne.
Note :

   L'histoire n'est pas sans rappeler « Un amour noir » de Joyce Carol Oates où la narratrice relate les méandres de l'existence parfois singulière de sa grand-mère. Ici aussi, la petite-fille dévoile l'identité plus intime de son aïeule, ce qu'elle n'était pas parvenue à asseoir de son vivant au sein d'une famille convaincue de son aliénation, de cette folie qui éloigne l'amour. Le récit nous conduit en grande partie dans la Sardaigne d'après guerre où sa situation insulaire revêtait peut-être un caractère encore plus communautaire à ces époques. Ainsi, être quelque peu différent pouvait prendre des proportions telles qu'elles conduisaient à une mise en marge du reste de la communauté.
   « Dans chaque famille, il y a toujours quelqu'un qui paie son tribut pour que l'équilibre entre ordre et désordre soit respecté et que le monde ne s'arrête pas. »
   Ce serait ainsi sa grand-mère qui dans sa famille aurait payé pour les autres car, selon certaines certitudes, le désordre doit s'emparer d'un des membres pour que les autres soient préservés.
   
   La narration, à grands coups de retours sur le passé, couvre la vie d'une famille sarde sur trois générations depuis la seconde guerre mondiale.
   
   Avec son mal de pierres (qui désigne les calculs rénaux), la personnalité « atypique » de la grand-mère conduit son entourage à considérer qu'elle doit venir de la Lune car ses aspirations, ses comportements se distinguent un tant soit peu du commun des habitants de l'île. Mariée contre son gré, elle a vécu toute sa vie de couple sans amour aux côtés d'un mari à qui elle consacrait toutefois des moments de sexe exaltés, histoire de lui faire économiser un peu de ce qu'il dépensait chez les prostituées. Cependant, dans cette vie de vide affectif, elle fit la rencontre du Rescapé avec lequel elle découvrit de réels émois amoureux qui agrémentèrent ses souvenirs tout au long du reste de sa vie.
   
   J'avoue que j'ai vraiment été emportée par le ton, le style et la grâce de l'écriture de cette auteure qui m'a bien bluffée durant tout le récit. Car le tout dernier et très court chapitre renverse littéralement l'interprétation, totalement envoûtée jusque-là par l'influence manipulatrice de l'auteure.
   
   Cet ouvrage est un bien subtil témoignage du pouvoir de l'écriture sur la fabulation de tout lecteur.
   
   Un très beau livre, vraiment.
   ↓

critique par Véro




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Une chute fracassante
Note :

   Fracassante vraiment, mais dont je ne vous dirai rien. Parlons plutôt du reste.
   
   Dans ce roman, la narratrice se met à nous parler de sa grand-mère, tout d’abord assez légèrement puis, peu à peu, en approfondissant le trait, à nous en faire un portrait plus précis et fascinant et, en élargissant le cercle, à nous faire découvrir, derrière les silhouettes des personnages secondaires, auxquels tout d’abord on avait à peine accordé attention et qu’on avait cru évidents, des vies entières et pleines, et parfois surprenantes et dignes de longues réflexions.
   « Et au lieu de faire le ménage, de lire les nouvelles sur la situation en Irak avec ces Américains dont on ne comprend pas s’ils sont une armée de libération ou d’occupation, j’ai écrit, sur le cahier que j’ai toujours sur moi, le récit de grand-mère, du Rescapé, de son père, de sa femme, de sa fille, de grand-père, de mes parents, des voisines de la rue Sulis, de mes grands-tantes paternelles et maternelles, de ma grand-mère Lia, de mesdemoiselles Doloretta et Fanni, de la musique, de Cagliari, de Gênes, de Milan, de Gavoi. » page 121
   
   En fin de compte, ce sont les personnages secondaires qui m’ont le plus marquée. J’en suis venue à me demander si dans ma propre «vraie vie», il n’y avait pas beaucoup de personnes trop évidentes, cataloguées trop vite, dont j’ignorais en fait tout et qui pouvaient, de même, être tout autres qu’il ne semblait.
   Vaste sujet… qui va m’occuper un moment.
   
   Parce que pour ce qui est du personnage principal, de la grand-mère elle-même, on est copieusement servis. Il y a vraiment, dans l’histoire de cette femme, de quoi nourrir un livre. Sa personnalité a une telle vigueur qu’il lui est impossible de faire même semblant de se couler dans le moule étroit que la société sarde de l’époque accorde aux femmes et à leurs désirs. De cette impossibilité découlent de violentes manifestations morbides (crises, mutilations, tentatives de suicide…) qui, sans les priorités de la guerre, l’auraient conduite tout droit à l’asile.
   
   Au départ, cela se présente, comme une belle histoire d’amour (eh oui, encore une) mais cela se révèle être beaucoup plus. « Elle avait donné son cahier au Rescapé parce que désormais elle n’aurait plus le temps d’écrire. Il lui fallait commencer à vivre. Parce que le Rescapé fut un instant, et la vie de grand-mère tant d’autres choses. » (page 91)
   L’histoire d’une vie, de vies, dans leur réalité et leurs conclusions.
   
    La vie, c’est vite fait. Faut pas grand-chose pour la rater et beaucoup d’attention et d’efforts pour la réussir.
   ↓

critique par Sibylline




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Improbable évasion sarde
Note :

   L'histoire commence par "Grand-mère connut le Rescapé à l'automne 1950. C'était la première fois qu'elle quittait Cagliari pour aller sur le Continent."
   
   J'ai aimé le décor de ce livre comme j'aime la Sardaigne. Une île au Sud pourtant rattachée à l'Italie du Nord. Une île méconnue qui déroule ses heures chaudes à l'ombre touristique de Majorque, de la Corse et de la Sicile. Une terre aride, paléolithique. D'ailleurs, Milena Agus, l'auteur italienne, aime dire de sa famille qu'ils sont "sardes depuis le paléolithique". D'ailleurs, je souligne ici le remarquable chapitre où l'héroïne villageoise découvre la grande ville de Milan. Tellement inimaginable, tellement toute fraîchement arrivée de son village sarde, elle découvre qu'au détour de ruelles – non ici, ce sont d'immenses avenues ! - la ville n'offre aucune rencontre … Il est encore plus difficile d'être quelqu'un en ville …
   
   J'ai aimé l'héroïne de ce livre En ces temps et lieux reculés, on suppose que la sensualité est intime. La femme se tait et exécute. Et l'héroïne va trouver son échappatoire, elle devient fantasque … On la marie quand même. Elle n'aime pas son mari, tourment répandu. Lui fidèle des maisons closes, elle économe, il lui apprend les "prestations". Tout cela est sans importance, tout cela est insignifiant et factuel quand, comme elle, on attend l'Amour … Et elle va le trouver !
   
   Vous l'aimerez aussi
   Ce livre est mince et dense comme la vie qu'on rêve d'avoir. Il est un Hymne à la vie intérieure. Il est un hommage à la construction de notre modeste et court passage ici bas. Il est un rappel de notre ignorance des autres, ceux-là mêmes qui marquent leur temps quotidien. Car, que pouvons-nous savoir, vraiment, même des personnes les plus proches ?
   
   Et si les bilans intermédiaires de la vie n'avaient aucun sens ? Menteries, boniments, idées reçues, chacun y va de son point de vue, sauf peut-être la petite-fille de l'héroïne. Elle veut en savoir plus. Et nous découvrons avec elle, et nous ne comprenons cette course folle qu'à la fin du roman, qu'à la fin de sa vie .
   
   Pour prolonger cette lecture, sur la transformation intérieure de la solitude, j'ai pensé à Sur la route de Madison, Robert James Waller.
   
   A noter que Mal de Pierres, est le premier roman de l'Italienne à être publié en français.
   ↓

critique par Alexandra




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Sous le soleil de Sardaigne
Note :

   Une jeune femme, à l'aube de son mariage, raconte la vie de sa grand-mère telle que celle-ci et son entourage la lui ont contée, la vie d'une jeune femme d'une grande beauté à la sensibilité exacerbée, à l'imagination débordante qui rencontre un jour l'écriture dans un monde rural qui supporte mal la différence.
   
   Depuis le temps que je regardais avec envie, depuis le temps que je ne lisais que des critiques élogieuses à son sujet, depuis le temps que sa couverture m'attirait l'oeil... J'ai craqué.
   L'effet TGV, je pense que vous voyez ce que ça peut donner: "Oh! Je suis en avance! Oh! Le Virgin de la gare est ouvert! Oh! Je vais passer 4h coincée dans un wagon! Oh! Et si je m'offrais un bon bouquin??? Non, pas bien, j'en ai déjà trois dans mon sac... Et puis si, y'a pas de raison!"
   
   Tout ceci pour dire que le Mal de pierres de Milena Agus a transcendé mon trajet ferroviaire de belle manière! Pourtant, avec tout ce qui en avait été dit, je courrais le risque une fois de plus d'être déçue. Ca n'a pas été le cas, loin de là! Mal de pierres est un roman court, intense, ciselé et dur comme on imagine que peut l'être le soleil de Sardaigne sur la mer et la roche.
   
   C'est un beau récit sur la folie, la souffrance qu'offre Milena Agus, un beau personnage de femme qui vit à côté de sa vie faute de pouvoir s'adapter au carcan étroit des valeurs de la société dans laquelle elle vit. Si on la dit folle, c'est que sa sensibilité, et sa sensualité mettent en danger la communauté et ses valeurs. Ce qui est différent ne peut être réellement accepté. Et ce qui ne peut être dit finit toujours par être exprimé par des corps qui ont mal. Le mal de pierre de l'héroïne n'est finalement que l'expression physique de ce qu'elle ne peut révéler, de son incapacité à se sentir heureuse alors que pour ceux qui l'entourent, elle a tout pour cela. Il lui manque l'essentiel, l'amour, l'amour qui se dérobe, qui refuse de venir.
   
   L'imaginaire et sa force sont le filigrane de cette histoire. L'héroïne chute à cause de cet imaginaire, elle survit grâce à lui et fait de lui le centre de sa vie. C'est ce qui la sauve de la médiocrité des jours, de la mauvaiseté de son entourage. Elle modèle le monde et finit par brouiller ses repères et ceux des lecteurs. Où est le vrai, le réel, quelle est la part de l'invention. En sus d'une belle histoire d'amour, on a une toute aussi belle réflexion sur le vrai et l'écriture.
   
   Le style sobre de Milena Agus rajoute au charme et à la force de l'ensemble. L'âpreté du texte va de pair avec une grande tendresse pour ses personnages, principaux comme secondaires, lesquels sont précis et vivants. Elle décrit le mal-être et la douleur avec pudeur et retenue. Un beau livre.
   
   "A partir du moment où grand-mère s'aperçut qu'elle était devenue vieille, elle me disait qu'elle avait peur de mourir. Pas de la mort en soi qui devait être comme aller dormir ou faire un voyage, mais elle savait que Dieu était fâchée contre elle parce qu'il lui avait donné plein de belles choses en ce monde et qu'elle n'avait pas réussi à être heureuse, et Dieu ne pouvait pas lui avoir pardonné ça. Au fond, elle espérait être vraiment dérangée car saine d'esprit, elle ne coupait pas à l'enfer."
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critique par Chiffonnette




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Amour en Sardaigne
Note :

   Court roman que ce « Mal de pierres », qui nous vient d’Italie puisque Milena se revendique Sarde depuis des générations et place délibérément ses romans sur cette île. (Après tout, l’île voisine, la Sicile, a bien Camilleri!)
   
   Court roman mais compliquée histoire puisque la narratrice est la petite fille de l’héroïne et que Milena Agus nous embrouille à loisir entre les trois générations de femmes; grand-mère, mère, fille. (Ça m’a d’ailleurs fait écho à «Ce que je sais de Vera Candida» de Véronique Ovalde)
   
   Elle nous embrouille à loisir et elle pourrait pourtant faire plus simple sans que le roman perde en force, mais ainsi en avait décidé Milena Agus.
   
   Histoire d’amour… encore que l’amour… C’est compliqué! L’histoire d’amour n’est pas celle qui serait logique. Il y a du sordide, il y a du sublime. Le paradis côtoie l’enfer…
   
   Mais histoire de différences aussi. Être différent dans une société bloquée comme elle devait l’être en Sardaigne avant guerre, notamment pour les femmes. Or, la grand-mère de la narratrice était différente. Au point que sa famille la voit comme une folle quand elle n’est malheureusement que trop consciente, pas assez aliénée. Et puis elle souffre du «Mal de pierre », les calculs rénaux en langage plus classique …
   
   « Les grands-tantes pouvaient définir la maladie de grand-mère comme une espèce de folie amoureuse, à savoir qu’il suffisait qu’un homme avenant franchisse leur porte et lui sourie ou seulement la regarde, et comme elle était vraiment belle ça pouvait arriver, pour qu’elle le considère comme un soupirant. Elle attendait alors une visite, une déclaration d’amour, une demande en mariage et elle écrivait sans arrêt dans ce maudit cahier qu’elles avaient cherché pour l’apporter au médecin de l’hôpital psychiatrique, mais qui était resté introuvable…»

   
   Elle n’a pas eu de chance cette grand-mère. Ça, pour sûr. Un mari de raccroc, pas vraiment le top! Mais une aventure, un éclair dans l’existence lors d’une cure pour soigner son mal. Une cure pendant laquelle, livrée à elle-même, elle connaîtra «Le Rescapé » (oui, ils ont tous de drôles de noms, n’est-ce pas?). Le rescapé qui sera son histoire d’amour à elle. Atypique, comme sa vie.
   
   Un roman intéressant qui, je pense, aurait gagné à être traité plus simplement dans sa forme.

critique par Tistou




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