Lecture / Ecriture
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Mankell (par) Mankell de Kirsten Jacobsten

Kirsten Jacobsten
  Mankell (par) Mankell

Mankell (par) Mankell - Kirsten Jacobsten

L'homme et l'auteur
Note :

   Les parenthèses autour du "par" dans le titre, sur lesquelles je m'étais interrogée, tendent, je pense, à traduire le fait que les propos ont été recueillis par Kirsten Jacobsten (il s'agit d'une série d'interviews) mais que tout ce qui est écrit dans ce livre, à part quelques brèves questions, est de la bouche d'Henning Mankell.
   
   K. Jacobsten a donc obtenu une série de rencontres avec Mankell, ce qui n'était pas une chose facile, l'auteur ayant souvent l'impression qu'on lui faisait perdre son temps, ce qu'il ne supportait pas. Il avait refusé ou fait tourner court un certain nombre d'autres demandes et avait la réputation de ne pas avoir un caractère facile. Il semble s'être trouvé qu'il acceptait bien K. Jacobsten, ce qui permit à ce livre de se faire.
   
   D'entrée de jeu, il déclare qu'il ne ressemble en rien à Kurt Wallander et que, loin de s'être inspiré de lui-même et de ses propres goûts, s'ils se connaissaient, ils ne s'entendraient vraisemblablement pas. "Si Wallander existait dans la réalité, je ne pense pas que nous serions amis."
   Il n'est pas rare que les auteurs fassent ce genre de déclaration à propos de leurs personnages, on ne les croit généralement pas et on a le plus souvent raison. La surprise, c'est qu'ici, le lecteur incrédule au départ, refermera le livre en constatant que cette déclaration est d'autant plus étonnante qu'elle semble vraie... J'ai vu se dessiner à travers ces pages, un Mankell assez peu tolérant, plutôt péremptoire, impatient au point de ne pas supporter les gens qui parlent lentement (!) face à un Wallander tourné vers les autres, toujours à l'écoute, prêt lui, à perdre son temps en écoutant autrui, se souciant des petits tracas de chacun, et doué d'une empathie universelle.
   
   Et pourtant, Mankell a aussi été généreux, très. Nous découvrons le self-made man qui tombe amoureux de l'Afrique dès qu'il y met un pied, au point de le plus jamais la quitter vraiment. Partageant finalement son temps entre le Mozambique où il était administrateur bénévole du théâtre de la capitale, et la Suède, il avait coutume de dire qu’il vivait avec "un pied dans la neige et un pied dans le sable". Il y finança dans la durée des projets humanitaires et culturels (Village d'enfants, aide aux sidéens, etc.) Nous découvrons l'homme qui travaille beaucoup (il croit beaucoup plus à la valeur du travail qu'à celle de l'argent) et l'homme porté par des convictions politiques (maoïste quand il était jeune) qui tient à donner un sens social à sa vie et à ses actes. Un homme de conviction qui n'hésitait pas à prendre des risques ou à donner de son temps et de son argent lorsqu'il était gagné à une cause. C'est sans doute tout cela qui en faisait un homme "débordé".
   
   L'autre facette très importante, c'est celle de l'homme de théâtre. Mankell qui avait écrit pour le théâtre avant d'écrire des romans, était passionné par cet art. Sa femme est chorégraphe et directrice de théâtre.
   "Le théâtre vivant atteint plus de gens que ne le font les livres et il pénètre dans les endroits les plus reculés et les plus isolés, y compris les camps de réfugiés."
   
   En refermant ce livre, on se dit qu'il a été poignant de l'entendre en 2011, se réjouir de n'avoir aucune maladie grave et de pouvoir espérer poursuivre encore longtemps son action, alors que la suite l'a cruellement démenti.
   
   Un livre bien fait et qui se lit plaisamment. Qui nous apprend en 300 pages pas mal de choses sur cet auteur suédois qui a marqué son époque et qui, se voulant successeur de Sjöwall et Wahlöö fut lui-même le maitre (encore inégalé) de bien d'autres. On regrettera Mankell qui aurait pu nous régaler encore longtemps de ses romans qui nous parlaient si bien de notre monde en mutation tout en captivant notre attention avec d'excellentes intrigues et des personnages crédibles ; mais, comme il le disait lui même :
   « Peu importe quand elle vient, la mort ne vient jamais au bon moment. Je ne serai pas prêt à l'instant où elle viendra frapper à ma porte. Il est à peu près certain que je m'écrierai :"Merde alors ! Je ne suis pas prêt." C'est pourquoi la majorité de ce que j'aimerais écrire ne sera sans doute jamais écrit, parce que le temps est trop court.»

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critique par Sibylline




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Avant
Note :

   Kirsten Jacobsen a suivi Mankell à divers endroits de la planète. Aussi bien à New Delhi durant un festival de littérature, qu'à Antibes dans l'une de ses maisons afin de tenter de comprendre qui se cache derrière l'écrivain à succès. Mais est-on arrivé à jamais cerné Hennig Mankel ?
   
   Avare de paroles, il n'aime pas évoquer sa vie privée, il ne dira que ce qu'il veut bien en dévoiler. Son père, son enfance dans le petit village d''où il voulait déjà partir, l'île qu'il s'est achetée car il aime la solitude, ses femmes, le théâtre qu'il a formé en Afrique.
   
   En parlant de Wallander, il le décrit comme un personnage qui ne lui ressemble pas et qu'il n'aimerait pas avoir comme ami. Etonnant non ?
   
   Quand on lui parle de la mort et qu'il est heureux d'être en bonne santé, on ne peut s'empêcher d'avoir un pincement au cœur car lors de ses paroles, il ne savait pas encore que le cancer l'attendait sur le chemin.
   
   Un grand auteur, qui a vécu comme il le voulait, qui a réalisé une partie de ce qu'il désirait, qui devait paraitre pour un ours pour certains mais de cela il s'en fichait. Un homme engagé car il ne supportait pas l'injustice...
   
   Il nous a laissé Wallander, son amour de l'Afrique et tant d'autres livres car un auteur ne meurt jamais.
   
   Merci Monsieur Mankell.
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critique par Winnie




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Pour comprendre le reste
Note :

   "Le jour où je mourrai, je veux pouvoir non seulement comprendre pourquoi j'ai vécu, mais sentir que ma présence sur terre a eu un sens, même modeste. Je considère les artistes comme faisant partie d'une sorte de mouvement de résistance. C'est nécessaire, car je crois que nous pouvons tomber d'accord sur le fait que nous vivons dans un monde absolument épouvantable. Ce n'est pas vrai pour tous, certains possèdent tout, mais la plupart des gens sont encore pauvres et opprimés".
   

   Si vous regardez l'index des auteurs sur mon blog, Henning Mankell est de loin le plus représenté. Il n'était donc pas question que je rate ce livre d'entretiens accordés à Kirsten Jacobsen. Elle l'a suivi partout pendant un an, en Suède, en Afrique, à Antibes, où il possède une maison, sur ses lieux de conférence.
   
   L'homme n'est pas d'un abord facile, il n'aime pas se confier, mais il lui accorde sa confiance et elle pourra aborder pratiquement tous les sujets. Nous passons d'une époque à l'autre et d'un pays à l'autre, avec toujours suffisamment de clarté pour savoir exactement pourquoi et de quelle manière. Sa passion de toujours pour le théâtre, sa découverte de l'Afrique, la genèse de son célèbre enquêteur Wallander, sa vision de la politique, sa relation aux femmes, sachant qu'il a été abandonné par sa mère, de nombreux thèmes sont abordés et c'est passionnant.
   
   Henning Mankell a des opinions assez tranchées, mais ce qui ressort le plus c'est son intégrité, ce n'est pas un homme qui triche ou qui dissimule. Toute sa vie il s'est efforcé de mettre en accord ses actes et ses pensées. J'ai eu un pincement au cœur lorsqu'il dit qu'il a la chance d'être en bonne santé et de pouvoir faire ce qu'il veut. Nous savons qu'un cancer l'a touché peu de temps après.
   
   C'est amusant de l'entendre affirmer qu'il n'aimerait pas Wallander dans la vie et que d'ailleurs il ne voterait sûrement pas comme lui. J'avais oublié qu'Ingmar Bergman était son beau-père, le tableau qu'il dresse de leur conversations et du personnage est franc et éclairant. Il évoque également le mode de vie adopté avec sa troisième femme Eva Bergman, où chacun a trouvé un équilibre, respectueux de la créativité de l'autre.
   
   C'est un livre indispensable pour ceux qui ont lu et aimé les romans de Mankell et une excellente introduction pour ceux qui ne le connaissent pas encore. La description du contexte de nombre de ses romans est un plus. Je vais continuer avec le suivant "Sable mouvant" écrit quand il était malade.
   
   "J'ai un drôle de souvenir par rapport à ça. En 1988 ou 1989, j'étais à Maputo en train de fignoler ma déclaration d'impôts, et c'est là que j'ai découvert tout-à-coup que j'étais millionnaire. J'ai pensé : bon sang, j'ai un million de couronnes ! et je suis allé le dire à Kari. C'était écrit là, noir sur blanc : j'avais plus d'un million de couronnes sur mon compte. Et je me souviens de cela comme d'une sensation glaçante, car jusque là je n'en avais eu aucune idée ..".

critique par Aifelle




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