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Traités et sermons de Johannes Eckhart

Johannes Eckhart
  Traités et sermons

Traités et sermons - Johannes Eckhart

Pensée du 14e
Note :

   L’œuvre de Maître Eckhart a été accusée par une bulle du pape Jean XXII en 1329. Quinze articles furent condamnés et onze articles furent suspectés d’hérésie. Ce n’est pas une lecture trop rapide qui a mené Jean XXII à émettre ce jugement mais sans doute davantage l’originalité d’expression de Maître Eckhart. Par son œuvre, Maître Eckhart a essayé de convertir les chrétiens en laissant une place importante au Verbe, seulement suggéré, aperçu dans l’âme qui s’entend et qui, en s’entendant, se fait entendre à Dieu. Comment comprendre cela ? Ce n’est pas facile. Il faut trouver une manière différente de s’exprimer et prendre le risque d’être mal compris.
   
   On comprend donc que l’œuvre de Maître Eckhart puisse être qualifiée d’hérétique car certaines sentences semblent se défier de Dieu. Dans ses sermons, on peut par exemple lire que : "C’est en tout point l’intention de Dieu que l’âme perde Dieu. En effet, tant que l’âme a un Dieu, connaît un Dieu, sait un Dieu, elle est loin de Dieu. C’est pourquoi, c’est le désir de Dieu de s’anéantir Lui-même dans l’âme, afin que l’âme se perde elle-même."
   Ou encore : "Dieu n’est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur. Celui qui dirait que Dieu est bon Lui ferait aussi tort que s’il disait que le soleil est noir." (pourquoi cela ? parce que ce jugement serait temporel)
   
   On comprendra mieux ce que veut dire Maître Eckhart lorsqu’il rappelle les paroles de Saint Paul disant que la perte de Dieu est le plus grand bien qu’il puisse recevoir car il s’agit également de l’épreuve suprême. La théologie d’Eckhart est négative et les sermons qui ont pu être condamnés d’hérésie semblent avoir surtout voulu surmonter la croyance que le semblable peut forger la foi. Ce n’est pas suffisant. L’homme ne doit pas seulement s’efforcer d’être semblable à Dieu, il doit L’être. Et pour cela, l’homme doit être vraiment pauvre –à ce moment-là il pourra être juste et bon :
   "Tant que l’homme est encore dans la disposition d’accomplir la très chère volonté de Dieu, il ne possède pas cette pauvreté dont nous voulons parler ; car cet homme a encore une volonté, par laquelle il veut satisfaire la volonté de Dieu, et ce n’est point là la vraie pauvreté."
   

   Maître Eckhart demande d’effectuer une vraie prouesse qui nécessite d’abolir totalement la volonté. Le paradoxe est déroutant. S’il fallait faire référence aux concepts modernes, on dirait que Maître Eckhart demande d’effectuer un saut quantique. Aucune demi-mesure n’est acceptable : l’homme cesse totalement d’être ou ne le cesse pas, et lorsqu’il cesse totalement d’être, alors un autre monde s’offre à lui.
   "Et quand l’âme se perd ainsi complètement elle-même, comme je viens de l’exposer, elle trouve qu’elle est cela même qu’elle cherchait sans pouvoir y accéder."
   

   Avant d’en arriver là, il existe cependant des degrés de compréhension plus ou moins élevés. Maître Eckhart s’adresse aux hommes qui progressent dans cette compréhension. Il s’agit d’utiliser leurs anciens mécanismes pour les conduire progressivement à l’état d’abaissement et de délaissement suprême. Il s’adresse au vulgaire sans le considérer comme médiocre et c’est peut-être pour cela que son langage a pu entraîner la mauvaise compréhension du système clérical. Il s’adresse au vulgaire pour le porter à la plus haute connaissance –qui rejoint la plus grande ignorance, ainsi que le pensera également plus tard Nicolas de Cuse- mais aussi pour le rassurer quant à ses préoccupations quotidiennes plus individuelles. Les références à Saint Augustin sont nombreuses. Maître Eckhart reprend certaines des principales causes de tourment de son prédécesseur pour les éclairer à la lumière de sa théologie. Comment l’homme doit accomplir son œuvre de la façon la plus conforme à l’intellect ? Comment la propension au péché est en tout temps profitable à l’homme ? Comment la volonté peut tout ? Que doit faire l’homme quand Dieu s’est caché ? Quelle attitude doit-on prendre lorsqu’on est en position de péché ? Comment l’homme peut-il rester en paix lorsqu’il se trouve en inadéquation entre ses aspirations et ce que la vie lui propose réellement ? Toutes ces interrogations sont encore extrêmement pertinentes si on accepte de les décliner selon le vocabulaire prétendument laïc de notre époque. Elles le sont peut-être même d’autant plus que notre siècle ne propose rien de très consistant comme soubassement idéologique. La pensée de Maître Eckhart ne vient pas remplir le vide comme une fosse à purin mais exerce l’esprit à s’entraîner à la confiance, à l’indépendance et à la puissance.
   Par cette image, Eckhart nous permet de saisir la comprendre la nature de sa théologie négative :
   "Quand un maître fait une statue en bois ou en pierre il n’introduit pas l’image dans le bois ; il enlève, au contraire, les éclats qui cachaient et couvraient la statue. Il n’ajoute pas au bois, il lui enlève quelque chose, il fait tomber sous son ciseau tout l’extérieur et fait disparaître la rouille, et alors peut resplendir ce qui se trouvait caché au-dedans."
   
   Le Sermon 2 nous donne une possible interprétation du mythe d'Adam et Eve :
   "Si l’homme restait toujours vierge, nul fruit ne viendrait de lui. Pour devenir fécond, il faut nécessairement qu’il soit femme. "Femme" est le mot le plus noble que l’on puisse attribuer à l’âme, et il est bien plus noble que "vierge". Que l’homme reçoive Dieu en lui, c’est bien, et dans cette réceptivité il est pur et sans tache. Mais que Dieu devienne fécond en lui, c’est mieux ; car la fécondité du don n’est rien d’autre que la gratitude du don, et l’esprit devient femme dans cette gratitude qui, en retour, engendre, et dans laquelle, en retour, il fait naître Jésus dans le cœur paternel de Dieu."
   Spinoza a-t-il pu connaître l’œuvre d'Eckhart ? On lit dans ces Traités et Sermons des idées que ne renierait pas le philosophe hollandais, trois siècles plus tard (même si, pour ce dernier, on ne peut connaître que par soi) :
   "L’esprit ne peut rien vouloir d’autre que ce que Dieu veut ; et cela n’est pas pour lui une non-liberté, c’est sa liberté propre."

   
   Pour Eckhart toutefois, il s'agit surtout de reproduire le processus de conversion/reformatio/conformatio d’Augustin, c'est-à-dire : faire le vide pour n’être plus qu’à Dieu seul. On parlerait alors moins de connaissance que d'obéissance. Pour Eckhart, la véritable obéissance opère lorsque l'homme e fait le lieu de Dieu en sortant de lui-même :
   "De même que la véritable obéissance ne fait pas dire : "Je veux de telle manière", il ne faut pas non plus qu’on entende jamais dire : "Je ne veux pas" ; en effet, un "Je ne veux pas" est un vrai poison pour toute obéissance."

   
   Ne pouvons-nous pas toutefois nous imprégner de ces traités et sermons pour nous aider à nous libérer des contraintes que nous infligent les impératifs sociétaux et notre vie intérieure ?

critique par Colimasson




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