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Juste avant l'oubli de Alice Zeniter

Alice Zeniter
  Sombre dimanche
  Juste avant l'oubli
  L'art de perdre

Née en 1986, Alice Zeniter est normalienne, doctorante en études théâtrales et chargée d'enseignement à Paris III. Elle a publié un premier roman à l'âge de 16 ans, "Deux moins un égal zéro" (Prix littéraire de la ville de Caen 2003).
(Source éditeur)

Juste avant l'oubli - Alice Zeniter

Que rapporteriez-vous d'une île déserte ?
Note :

   Prix Renaudot des Lycéens 2015
   
   Paru pour la rentrée littéraire 2015, le thème de ce roman m'intéressait bien. Il y avait un couple à un tournant crucial de son histoire (pourra-t-il continuer sa route, ou pas), une réunion d’universitaires spécialistes d'un écrivain solitaire à la forte personnalité, venus autopsier
   "un cadavre littéraire offert en pâture à leurs études, à leurs esprits analytiques, à leurs méthodes de dissection."

   une île déserte, ou presque,
   "C'est une ile cuirassée, protégée par une armure d'impossibilité-d'y-vivre."

    où s'était retiré le dit-écrivain et uniquement peuplée d'un gardien étrange et inquiétant, la mort mystérieuse de l'écrivain des années auparavant, corps non retrouvé, et le flot des conjectures qui avaient suivi et suivaient encore... C'était simple : Je devais absolument lire cela.
   
   Et je ne regrette pas de l'avoir fait. Si ce n'est pas un coup de cœur absolu, cela à tout de même été un excellent moment de lecture. L'histoire ne suit pas tout à fait les voies que l'on pouvait supposer (elle reste plus réaliste que le genre "Dix petits nègres") sans pour autant décevoir. Réaliste. C'est cela. J'étais prête à embarquer pour des licences romanesques bien plus aventureuses (et qui n'auraient sans doute mené nulle part, tout a déjà été fait dans ce sens-là) mais Alice Zeniter, dans l'original, certes, est néanmoins restée dans le réalisme le plus vraisemblable. Et tout compte fait, elle a sans doute eu raison.
   
   Nous commençons par faire la connaissance de l'élément mâle du couple : Franck, infirmier, très sympathique, et que nous ne quitterons plus jusqu'à la dernière page. Puis ce sera sa compagne, qui prépare une thèse sur Galwin Donnel (l'écrivain). Franck est très complexé par son prénom (personnellement, je me serais plutôt attendue à ce que ce soit Galwin) mais nous comprenons vite que c'est plus exactement son infériorité intello-sociale qui peut poser problème. Le confinement sur une minuscule île peu hospitalière de ce gardien taciturne, de la jeune thésarde inquiète, de notre infirmier incertain et de cette fournée de spécialistes d'un auteur de polar, dans l'ambiance de sa mort mystérieuse sur les lieux mêmes risquait fort d'aboutir à un drame, et cela ne manquera pas.
   
   J'ai bien aimé qu'Alice Zeniter se pique au jeu de donner toutes les marques de la réalité à son écrivain célèbre. Elle indique sa bibliographie en détail, nous livre des citations avec titre et numéro de la page, elle nous livre des extraits de la page Wikipédia qui lui est consacrée... J'ai trouvé cela amusant.
   
   Galwin Donnel avait créé un détective récurrent, qui prenait le contrepied de tout ce que l'on peut espérer chez ce genre de personnage. Il avait tellement de défauts qu'il devait être drôlement difficile pour les lecteurs de s'attacher à lui. Mais ils l'ont néanmoins fait et les aventures se sont multipliées. J'ai aimé tous les petits clins d’œil qui font par exemple que Donnel étant fasciné par Conan Doyle avait appelé son héros Adrian Dickson Carr*. J'ai adoré cette idée du dernier roman resté orphelin à l'avant dernier chapitre, qui fait que le lecteur a toute l'intrigue, mais pas le nom du coupable !
   "Car les polars habituels entretenaient le lecteur dans l'illusion qu'il existait partout dans le monde des génies prêts à résoudre n'importe quelle affaire, alors même que les systèmes policiers et judiciaires affrontaient en réalité des monceaux de dossiers classés sans résolution aucune."

   Beaucoup de petits détails de la narration m'ont absolument enchantée (comme, par exemple, le tracé de la route, pages 57-58 pour ceux qui liront). Et tout cela se termine comme cela devait se terminer, si l'on y réfléchit bien, et il y a même à mon sens, un crime littéraire...
   
   Si vous êtes comme moi, vous passerez un très bon moment avec ce livre.
   
   
   * Clin d'œil aux "Exploits de Sherlock Holmes", recueil de nouvelles que John Dickson Carr et Adrian Conan Doyle (fils d'Arthur) avaient tiré de leurs efforts réunis.(Fiche bientôt sur ce site)
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critique par Sibylline




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Comment gérer un auteur mythique et autres problèmes
Note :

    Un roman déroutant et très complexe qui sollicite le lecteur sur différents sujets comme la pérennité d'un couple, la connaissance d'un écrivain à travers ses œuvres, l'énigme d'une mort . Le tout baigné dans l'ambiance si particulière de la vie insulaire.
   
    Alice Zeniter campe son dernier ouvrage dans les îles étranges et fascinantes des Hébrides.
   
    Le lecteur est entraîné dans une atmosphère de huis clos tourmenté avec un groupe d'intellectuels fétichistes se retrouvant régulièrement sur l'île pour débattre de leur auteur préféré, Galwin Donnel.
   
    Maître incontesté du polar, Donnel a vécu sur cette île en solitaire, depuis son douloureux divorce où il a trouvé la mort d'une façon tragique et mystérieuse. Son corps n'a jamais été retrouvé.
   
    Emilie, passionnée par son œuvre est invitée au colloque sur l'île pour participer à une conférence où elle interviendra sur "les femmes" dans ses romans.
   
    Franck son petit ami depuis 8 ans la rejoint. Infirmier,très impliqué dans son travail, il va profiter de ce séjour pour lui demander de vivre avec lui.
   
    L'auteur mêle habilement l'histoire compliquée et à fleur de peau de ce couple avec ses non-dits étouffants et la vie chaotique d'un auteur de fiction à travers les universitaires et intellectuels présents qui traquent les moindres "scoop" du mythe.
   
    En utilisant Wikipédia, la presse, des extraits de livres, des interviews Zéniter crée un écrivain imaginaire tout à fait crédible. C'est réussi. On se prend à noter et vouloir lire ses livres.
   
    Elle mêle dans des styles d'écriture complètement différents plusieurs histoires qui s'entrecroisent et nous interroge sur ce qu'un écrivain donne ou veut bien donner de lui dans un roman.
   
    Différents niveaux d'histoires, des personnages en filigrane pour un roman tout en subtilité, qui envoûte le lecteur.
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critique par Marie de La page déchirée




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Fascinante de brio
Note :

   En nous faisant débarquer sur une petite île perdue des Hébrides (en Ecosse), Alice Zeniter nous enferme dans un lieu dont on ne peut plus échapper, terrain idéal pour nous plonger dans une construction romanesque aux multiples facettes. Une construction fascinante de brio et conduite de bout en bout avec une maîtrise qui force l’admiration.
   
   Après huit années passées ensemble, Franck, infirmier de son état, consciencieux mais toujours mal dans sa peau et en proie aux doutes, et Emilie, une professeur de Français lassée d’enseigner à des adolescents retors et hermétiques, traversent une crise de couple.
   
   Franck rêve de devenir père. Emilie de faire une thèse sur un auteur de romans policiers mort depuis vingt ans dans des circonstances jamais élucidées, Galwin Donnell. C’est le désir d’Emilie qui l’emportera sur celui de Franck.
   
   Après trois mois de séparation forcée, Franck, toujours très amoureux, se fait une joie de retrouver sa compagne sur l’île des Hébrides où Emilie s’est installée. Car c’est sur cette île que Donnell (un auteur inventé de toutes pièces, ne cherchez pas !) s’était reclus pour écrire avant d’y disparaître corps et âme. Et c’est sur cette île aussi que se tient un congrès universitaire annuel qui rassemble le gratin de chercheurs spécialistes de l’auteur dans un joyeux mélange dont Alice Zeniter va tirer un tableau des plus ébouriffants.
   
   Très vite, Franck réalise qu’un fantôme, celui de Donnell bientôt complété par celui du professeur d’université érigé en thuriféraire du romancier disparu, s’est installé dans son couple. Plus le séminaire avance, plus la relation entre Franck et Emilie se distend comme si un amant gênant aussi virtuel qu’omniprésent pesait sur eux.
   
   Mais le roman d’Alice Zeniter ne se contente pas d’explorer une version inhabituelle du trio amoureux et des inévitables ravages qui ne manqueront pas de se produire. Car, la jeune auteur entremêle avec une malice extrême divers styles pour mieux confondre ses personnages et ses lecteurs.
   
   En marge du séminaire, Franck se livre malgré lui à une sorte d’enquête policière à distance sous la conduite forcée et alcoolisée d’un gardien de phare, unique résident à l’année de l’île, dont l’attitude semble avancer en folie au fur et à mesure qu’elle devient plus énigmatique et troublante. Une enquête aux conséquences telluriques mais dont, seul le lecteur détiendra l’entière conclusion.
   
   Alice Zeliter, qui a tenté d’écrire elle-même une thèse sans jamais l’achever, connaît bien le monde universitaire et ses codes figés, tournés vers la production d’une petite élite destinée à s’auto-alimenter. Elle nous en dresse un tableau égrillard, montrant tous les travers de personnages où l’ego se frotte à la flatterie, où l’usage de termes hermétiques vise à exclure le manant, où les séminaires peuvent se transformer en lieu de débauche plus ou moins flagrante.
   
   Et puis, quel délice que de lire à l’intérieur d’un roman qui passe sans cesse du roman de société à l’enquête policière, du drame psychologique à l’exposé universitaire, un pseudo roman policier assemblé à l’aide de citations croustillantes imaginées de toutes pièces, d’extraits de tout ce qui fait notre communication moderne compilée à base de média sociaux d’un auteur qui n’a jamais existé mais qui excite les exégèses les plus extrêmes d’un gotha d’intellectuels plus que ridicules. Le mélange permanent est d’un réalisme saisissant au point de plonger le lecteur dans une mystification totale dont on a peine à se retirer.
   
   Décidément, Alice Zeliter signe ici un petit joyau littéraire, une de ces réussites qui reste dans les mémoires et qui lui ouvre grand les portes de la reconnaissance et du succès.

critique par Cetalir




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