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Plaidoyer pour l’altruisme de Matthieu Ricard

Matthieu Ricard
  Le moine et le philosophe
  Plaidoyer pour l’altruisme

Plaidoyer pour l’altruisme - Matthieu Ricard

Dézingage
Note :

   Le prêt-à-penser se donne des lettres de noblesse en passant du volume du post-it au volume du grimoire. Si on peut facilement accuser un ouvrage court de médiocrité, il faut nécessairement se montrer plus circonspect dans le cas d’un ouvrage qui frôle le millier de pages : la quantité peut rapidement être assimilée à la qualité lorsque le doute empêche de cibler précisément les intentions d’un auteur. On ne reparlera pas de celles, très louables, qui donnent leur titre au livre, quoiqu’on puisse s’interroger sur les dispositions préalables d’un être humain qui pense qu’il est nécessaire de nous assommer pour nous convaincre des bénéfices (comme on tiendrait un livre de comptes) de l’altruisme. Est-ce à dire que Matthieu Ricard s’épanche en mots, proportionnellement à l’ardeur du parcours qu’il a dû mener lui-même pour passer d’un égoïsme forcené à cet altruisme divinisé ? Ou est-ce à dire que Matthieu Ricard se fait une bien faible opinion de la masse à laquelle il destine son livre, et qu’il juge d’emblée incapable de bon sens ?
   
   La deuxième hypothèse semble malheureusement être la plus probable. Il suffit de lire les arguments déployés dans la première partie du livre pour en être convaincu. Je relève quelques titres de chapitre qui illustrent la portée des interrogations soulevées par Matthieu Ricard : "L’altruisme n’exige pas de "sacrifice"", "Est-il nécessaire de ressentir ce qu’autrui ressent pour manifester de l’altruisme à son égard ?", "Les bienfaits de l’empathie". L’altruisme, certes, mais après s’être rassuré quant à son innocuité pour notre confort.
   
   Matthieu Ricard fait encore plus fort dans la seconde partie. Il n’hésite pas à se servir d’arguments à portée scientifique et à détourner les observations et résultats de certaines expériences dites scientifiques pour aboutir à cette illusion que la science corrobore l’idée selon laquelle l’altruisme ne doit pas se limiter aux individus les plus proches. On peut lire ci-dessous un exemple montrant sans aucune pudeur qu'un des intérêts de la science est de pouvoir lui faire dire n'importe quoi -et surtout ce dont on est généralement soi-même persuadé :
   "La nécessité de cette nouvelle formulation [de la théorie d’Hamilton de sélection de parentèle] était double : disposer d’une théorie qui transcende les limitations de celles d’Hamilton en ce qui concerne l’ "altruisme étendu" et prendre en compte le nombre croissant d’exceptions à la théorie de la sélection de parentèle."
   

   Matthieu Ricard ne s’embarrasse pas toujours de ces références scientifiques. Il est parfois plus facile d’affirmer péremptoirement des croyances personnelles en les faisant passer pour des vérités d’ordre général :
   "La tendance à être bienveillants envers nos enfants et nos proches aurait non seulement joué un rôle majeur dans la préservation de notre espèce, mais serait également à l’origine de l’altruisme étendu."
   

   A en croire Matthieu Ricard, nous devrions donc tous être naturellement altruistes : c’est bon pour la santé, pour la longévité et pour la communauté. Le serpent risque de se mordre la queue : à quoi bon écrire un livre poussant à la conversion altruiste si tout le monde devrait déjà l’être naturellement ? C’est qu’il existe de monstrueuses aberrations qui feront l’objet de la suite de l’argumentation de Matthieu Ricard. Ici, il s’ingéniera à démontrer que les non-altruistes sont soit fous, soit psychopathes, soit arriérés. Puisqu’il faut bien dénoncer des coupables de manière non-exhaustive, Matthieu Ricard désignera les psychanalystes, Ayn Rand et ce bon vieux Nietzsche, dont il fout en l’air tout le génie en extirpant une phrase du philosophe en dehors de son contexte ("La morale, cette Circé de l’humanité, a faussé, a envahi de son essence, tout ce qui est psychologie, jusqu’à formuler ce non-sens que l’amour est quelque chose d’ "altruiste") et en précisant qu’elle a été écrite "peu avant que [Nietzsche] perde définitivement la raison". Voilà qui est rassurant : nous pouvons haïr pacifiquement les chantres malheureux désignés aléatoirement par ce fichage anti-égoïsme.
   
   Dans la partie suivante, Matthieu Ricard nous montre comment l’altruisme pourrait être utilisé à profit dans le cadre de la sauvegarde environnementale et écologique. Cette partie et la suivante, qui s’efforce de montrer ensuite comment l’altruisme pourrait permettre aux sociétés politiques et économiques de s’améliorer, sont louables, même si elles s’embarrassent de raccourcis et d’hallucinations qui nous portent parfois à croire que Matthieu Ricard vit dans un monde parallèle au nôtre ("Les leaders des pays démocratiques qui peuvent être démis de leurs fonctions par le vote populaire sont moins enclins à s’engager dans des guerres absurdes et nuisibles"), allant parfois jusqu’à faire l’éloge de la mondialisation. Sa vue semble un peu courte puisque, dans une partie intitulée : "Les défis qu’il reste à surmonter", la conclusion la plus brillante qu’il ne parvient pas à dépasser est la suivante : "En résumé, les guerres causent plus de souffrance chez les victimes d’une agression qu’elles n’apportent de bien-être aux agresseurs". Il fallait bien se taper 800 pages pour en arriver là. Entre ces affirmations détonantes, on pourra toutefois trouver à profit des références qui permettront d’approfondir la question d’une refonte des sociétés par la mise en place de systèmes laissant une plus grande place à la bienveillance, à la coopération et à la mutualité.
   
   Maintenant que je suis devenue altruiste, je peux vous faire une recommandation : ne perdez pas votre temps avec ce livre. Passez directement à la liste bibliographique si le sujet vous intéresse, ou fiez-vous à votre intuition qui devrait vous porter spontanément vers des auteurs qui ne se sentent pas obligés de se constituer en figure de l’altruisme pour donner de l’autorité à leur discours.
   
   Quelques autres petits extraits succulents pour vous dissuader de cette lecture -et surtout pour prendre conscience de l'utilitarisme qui ne se reconnaît pas et qui sous-tend pourtant toute l'argumentation du livre :
   "Lorsque je m’engageai dans la méditation sur l’amour altruiste et la compassion, Tania constata que les réseaux cérébraux activés étaient très différents. En particulier, le réseau lié aux émotions négatives et à la détresse n’était pas activé lors de la méditation sur la compassion […]."
   
   "Les données scientifiques collectées au cours des deux dernières décennies ont montré comment l’amour, ou son absence, modifie fondamentalement notre physiologie et la régulation d’un ensemble de substances biochimiques, substances qui peuvent même influencer la façon dont nos gènes s’expriment au sein de nos cellules."

critique par Colimasson




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