Lecture / Ecriture
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Nous combattrons l'ombre de Lídia Jorge

Lídia Jorge
  Le vent qui siffle dans les grues
  La Journée des prodiges
  La Forêt dans le fleuve
  Le Rivage des murmures
  La dernière femme
  Le jardin sans limites
  La couverture du soldat
  Nous combattrons l'ombre
  La nuit des femmes qui chantent
  Les mémorables

AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2015

Lidia Jorge est une écrivaine portugaise née en Algarve (Sud du Portugal) en 1946 dans une famille agricole aisée.

Après des études à Lisbonne et un diplôme en philologie romane, elle a fait une carrière d'enseignante en lettres qui ne l’empêcha pas de se consacrer à l'écriture.

Elle a vécu au Mozambique et en Angola la première moitié des années 70. Elle y avait suivi son premier mari, militaire en poste là-bas.

Son premier roman est paru en 1980. Elle a tout de suite été remarquée et elle est maintenant traduite en plusieurs langues.

Nous combattrons l'ombre - Lídia Jorge

Un psychanalyste peu orthodoxe
Note :

   Titre original : Combateremos a Sombra (2007)
   
   Quelle est la différence entre un prêtre et un psychanalyste ? Le premier écoute les gens parler à genoux et l'autre écoute parler les gens couchés. C'est précisément un psychanalyste que Lidia Jorge nous invite à suivre dans son livre où l'on trouvera ce bon mot. Il y a deux sortes de patients dans l'agenda du psychanalyste Osvaldo Campos : au stylo-bille les rendez-vous des clients qui paient, au crayon ceux qui ne paient pas. Lidia Jorge assure que s'est à partir de cette situation qu'elle a construit son roman. Pourtant, avec la patiente qui paie le plus, comme avec un patient qui ne paie rien, Osvaldo se donne à fond à son métier, quitte à aborder des territoires interdits par la déontologie.
   
   Lidia Jorge nous donne à lire un roman de la psychanalyse, en plus d'une enquête peu conventionnelle, et d'une intrigue tenant du thriller. Mais ce roman vaut d'abord par l'approche psychologique. En effet, dans cette histoire qui débute au tournant du siècle sous une pluie battante, le 31 décembre 2000, pour s'achever à Pâques, la romancière s'est efforcée de donner épaisseur et consistance à tous ses personnages principaux, à commencer par Osvaldo Campos. Le dit Osvaldo et sa femme Maria Cristina Folgado qui le trompe avec un confrère, se séparent peu après le début du récit — "...le partage qui s'annonçait à l'horizon serait un véritable traité de Tordesillas domestique..." — si bien que notre homme va s'installer dans son local professionnel. Trois femmes jouent désormais un rôle important.
   
   En premier lieu Ana Fausta, sorte de gardienne du foyer, en fait la secrétaire médicale qu'Osvaldo partage avec d'autres spécialistes installés comme lui dans l'immeuble Goldoni au 75 d'une avenue du centre de Lisbonne. "Franchement, elle n'avait pas à connaître la vie du docteur Campos, mais ce qui parvenait à ses oreilles ne lui plaisait pas du tout." Elle voyait aussi dans certains rendez-vous ou absences du docteur un "indice de la décomposition du travail du psychanalyste".
   Maria London Loureiro, "la patiente magnifique" ou encore "la visiteuse du soir" à cause de l'heure de ses rendez-vous, accompagnée de ses pinshers, Grace et Kelly (!), choque la secrétaire par ses tenues extravagantes voire "déguisée en actrice porno". Fille d'un richissime architecte, et selon lui diplômée en "Inutilités", elle a acheté un loft dans l'immeuble qui fait face au cabinet du psychanalyste ! Ils semblent tellement attachés l'un à l'autre qu'on pourrait imaginer qu'ils vont se jeter dans les bras l'un de l'autre. D'ailleurs son petit ami "Lucas trouvait indécent qu'on puisse vivre en dépendant autant de quelqu'un d'autre, il trouvait détestable qu'elle abrite le psychanalyste en elle-même comme si elle en était enceinte, qu'elle se préoccupe de lui comme elle le ferait d'elle-même, qu'elle regarde les fenêtres du cinquième étage du Goldoni, éclairées dernièrement durant toute la nuit, comme si elles étaient les poumons de son propre corps." De plus, la "patiente magnifique" rêve de son psy et, sur le divan, dévoile tout de ses rêves.
   
   Mais il ne s'agit nullement de séduire Osvaldo. Celui-ci dispose de tant de rêves à analyser avec cette cliente, qu'il pense y trouver la matière pour des cours ou une publication. Sur le divan, Maria se remémore d'étranges rêves où il est question de paquebots de croisière entre Miami et l'Europe, de son père l'accompagnant sur le quai, de tableaux à acheter à bord lors de ventes aux enchères. Dans d'autres aveux de ses rêves Maria monte à bord avec Osvaldo, nue et minuscule à côté de lui. Dans un autre encore, elle rate l'embarquement. Bref, il faudra de nombreuses séances pour qu'Osvaldo s'aperçoive qu'il ne s'agit pas exactement et uniquement d'onirisme mais d'informations qui lui permettront de lever un coin du voile cachant des trafics illicites : "Maria London faisait d'Osvaldo son confident". Elle lui expliquait avoir raté au cours de la croisière l'achat d'un diptyque acquis par une famille américaine pour ses enfants : "Je suis convaincue que ces jumeaux vont passer leur adolescence avec des milliers de dollars suspendus au-dessus de leur tête à leur insu. Des petites fortunes ignorées. (…) Je suis descendue à l'aéroport de Lisbonne avec seulement trois tableaux du Danois. Mon père a été catastrophé. (…) Il attendait sept pièces, il en arrivait trois". Les tableaux valaient pour le contenu des cadres somptueux : "Tu es un courrier fragile" lui dit son père devant l'ampleur de la perte. Osvaldo constitua ainsi tout un dossier secret listant "les navires des mecs, les villes des mecs et les noms des mecs", c'est-à-dire une vingtaine de personnes en plus de l'architecte, et parmi eux José Maria Adolfo dit le Phoque, propriétaire d'un appartement deux étages en-dessous du cabinet du psychanalyste.
   
   Enfin il y a la "fille à l'anorak rouge", une jeune métisse venue d'Afrique, Rossiana de Jesus Ignacio, ainsi baptisée par une mère assez fan de Diana Ross pour réussir à donner naissance à sa fille le jour anniversaire de l'idole. Osvaldo la rencontre d'abord devant la porte de l'appartement du troisième étage de son immeuble, un verre de champagne à la main, dans la nuit de la saint Sylvestre. Par la suite elle va se trouver mêlée à la vie privée d'Osvaldo et lui raconter des aventures stressantes liées entre autres à son activité de photographe et qui contribueront à lancer le psychanalyste dans la combat contre les ombres, au risque de sa vie et de la sienne. Si la formation du psychanalyste permet d'investiguer dans l'âme de ses patients, est-elle adéquate pour se lancer dans une opération de lanceur d'alerte ?
   
   Si l'on aborde la question de l'écriture, il me semble que la manière de Lidia Jorge n'est pas si aisée que ça, non par la complexité de la langue, mais plutôt par l 'approche très psychologique qu'elle choisit, soucieuse de bien traduire l'état d'esprit d'Osvaldo et des principaux personnages.
   
   Toutefois la romancière n'hésite pas à risquer des scènes quasi humoristiques quand par exemple le psychanalyste dans sa bonté accompagne un patient jusqu'à son domicile. Lazaro Catembe, le jardinier angolais, refuse de prendre le bus si le chauffeur est noir car dans ce cas il ne voit pas de chauffeur au volant ! Osvaldo le guérira en prenant le bus avec lui ; Lazaro lui apprendra ainsi, et non sur le divan, qu'un épisode vécu de la guerre en Angola était à l'origine de son trouble. Plus ironique, mais aussi révélatrice de l'état d'esprit du psychanalyste — troublé par son divorce, par Maria et Rossiana, par son dossier secret, par la rédaction d'un article sur le poids des âmes — est la réaction d'Osvaldo à un colloque sur ce sujet. Le conférencier Silvestre Conde, Brésilien un peu ridicule et halluciné, — il m'a fait penser à Paulo Coelho — provoque chez notre psy une réaction indignée au point qu'il le traite d'imposteur, de "faussaire". L'épisode sert aussi à montrer comment Osvaldo Campos se met peu à peu en marge alors que le conférencier est apprécié par ses confrères : "...dans toutes les villes civilisées les gens paient pour l'entendre, et grassement encore, ils achètent ses bouquins sans sourciller..." et ainsi Navarra, Costa et les frères Fiori applaudissent le causeur mondain. Lidia Jorge ironise aussi très légèrement, sur Lisbonne : "C'est sans espoir, nous sommes dans la ville qui a laissé passer Einstein sans le reconnaître, qui l'a laissé partir d'ici avec l'idée que nous étions un pays d'apprentis maçons et de poissardes".
   
   Quant au rythme de ce roman, certains trouveront trop de lenteur au cours de la première partie où les indices annonçant le thriller sont imperceptibles. Pourtant Lidia Jorge jette bien çà et là des indices qui annoncent un finale tragique. Elle glisse des phrases qui renvoient à un futur proche, après le drame dont je tairai la survenue et le déroulement, par exemple comme ceci : "Mais, un an plus tard, Ana Fausta dirait qu'elle se souvenait surtout des pluies diluviennes des jours suivants, des ponts qui s'effondraient, des autocars bourrés de passagers noyés au fond des rivières..." ou bien en laissant entr'apercevoir la présence discrète d'un narrateur très informé.
   
   Bref, un roman remarquable, pour un public exigeant.

critique par Mapero




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