Lecture / Ecriture
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Le jardin sans limites de Lídia Jorge

Lídia Jorge
  Le vent qui siffle dans les grues
  La Journée des prodiges
  La Forêt dans le fleuve
  Le Rivage des murmures
  La dernière femme
  Le jardin sans limites
  La couverture du soldat
  Nous combattrons l'ombre
  La nuit des femmes qui chantent
  Les mémorables

AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2015

Lidia Jorge est une écrivaine portugaise née en Algarve (Sud du Portugal) en 1946 dans une famille agricole aisée.

Après des études à Lisbonne et un diplôme en philologie romane, elle a fait une carrière d'enseignante en lettres qui ne l’empêcha pas de se consacrer à l'écriture.

Elle a vécu au Mozambique et en Angola la première moitié des années 70. Elle y avait suivi son premier mari, militaire en poste là-bas.

Son premier roman est paru en 1980. Elle a tout de suite été remarquée et elle est maintenant traduite en plusieurs langues.

Le jardin sans limites - Lídia Jorge

Création
Note :

   Titre original : O Jardim Sem Limites (1995)
   
   Une assez étrange histoire au fond, que celle qui nous est contée dans ce roman : Nous sommes à Lisbonne. La narratrice arrive dans une maison au premier étage de laquelle les propriétaires du rez-de-chaussée louent des chambres. Ces propriétaires sont eux-mêmes déclassés pour des raisons que l'on découvrira au fil du récit, et se montrent peu regardants quant au sérieux de leurs locataires, tout comme sur la tenue générale de l'immeuble. La narratrice, écrivaine, sent que dans cet environnement, on la laissera écrire à longueur de journée sans se mêler de ce qu'elle fait. Ce critère de choix déterminant est étonne d'ailleurs bientôt car rapidement, tous les locataires au contraire vont venir s'en mêler, observer et commenter et cela ne la gênera en rien. Elle a une autre manie : elle dessine et complète le schéma du livre qu'elle écrit sur les murs de sa chambre ; ses voisins ne manqueront pas de venir y ajouter leurs notes et leurs branches à l'arbre dont ils suivent attentivement l'évolution. Je me demande si c'est ainsi que fait Lidia Jorge... pas impossible. J'ai vu les arborescences de post-it de Will Self, entendu parler des figurines de cire de Ponson du Terrail, le schéma sur murs d'une chambre n'est pas une si mauvaise idée. On la retrouvera d'ailleurs avec un autre des personnages : le propriétaire, qui se retranche dans la cabane de jardin pour rédiger un ouvrage-témoignage sur les exactions de la dictature Salazar dont il a eu à souffrir et dont il ne s'est jamais remis jusqu'à renoncer à occuper une place dans la société à part justement ce rôle de témoin douloureux que personne ne souhaite le voir remplir.
   
   Pour en revenir à notre récit, l'écrivaine n'est pas installée depuis bien longtemps que le débordement d'une baignoire et l'inondation homérique (nettement exagérée par rapport à la vraisemblance) de tout le 1er étage obligent tous les locataires à envahir l'une après l'autre toutes les chambres de leurs voisins pour aider aux sauvetages, puis à laisser pendant une longue période toutes portes et fenêtres ouvertes pour favoriser le séchage des planchers, meubles, literies etc. A la fin de cette période, chacun aura tellement pris l’habitude d'entrer comme chez lui chez tout le monde que les portes ne seront plus fermées...
   
   Et les locataires, tous originaux, cohabitent assez bien. Il y a comme une fraternité, mais illusoire ; ni compatissante, ni même secourable. Une familiarité, sans doute, plutôt. Avec souvent même des élans de cruauté, de méchanceté, de lâcheté, consternants. Et maintenant, ils n'accepteraient plus que l'un d'eux tente de se séparer. Un seul parvient à avoir une vie distincte, mais c'est parce qu'il est arrivé après et parce qu'il n'est là que la nuit, alors que les autres y sont n'importe quand. Il ne va guère relever le niveau d'ailleurs car c'est une sorte de prêcheur fanatique qui a vite fait d'enrôler la femme de ménage faute de mieux.
   
   Parmi les personnages à demeure, il y a un performer qui se consacre à s'exhiber en immobilité totale pendant des heures (on pense à ces "fausses statues" que l'on voit maintenant dans toutes les villes touristiques, mais elles font cela pour amuser le badaud, ici, c'est autre chose, plutôt une performance artistique -comme une installation-, ou un record ou une méditation vers l'illumination ou plutôt encore, aucun des trois mais un mélange de tous). Ce Static Man est coaché par une jeune femme agitée et autoritaire (responsable éhontée du débordement de la baignoire), qui sait le pousser et faire valoir l'exploit auprès du public, mais que si détournera de lui pour d'autres frissons : à savoir la recherche du premier serial killer portugais en vue d'un reportage coup de poing car un autre des locataires est reporter et ne rêve que de meurtres monstrueux sur lesquels il aurait la primeur. Le reporter vire cinéaste et entend mêler en un film qui, n'en doutons pas, séduira le public, les exploits du Static man et ceux de tueurs, réels ou fictifs... Entreprise à laquelle il mêlera un autre voisin, coiffeur...
   
   A l'étage du dessous, vit la famille du propriétaire, à laquelle la narratrice nous répète plusieurs fois qu'elle ne s'intéresse pas du tout, jusqu'à ce que le lecteur réalise qu'en fait elle lui en dit tout...
   
   Tout au long de son récit, la narratrice ne cesse de se disculper avec des phrases de type "Ce n'est pas moi qui l'ai voulu", "Ce sont les évènements qui en ont décidé ainsi" etc. et il est tellement évident qu'elle n'influe en effet sur rien dans cet immeuble que le lecteur s'étonne de ces dénis d'un délit dont personne ne songe à l'accuser. Puis, devant son insistance, le lecteur se demande s'il y aurait, possiblement, une part de sa responsabilité là-dedans, jusqu'à finir par entrevoir, idéalement vers la fin du livre qu'il s'agit peut-être de la responsabilité de l'auteur sur ses personnages auxquels il fait faire ce qu'il veut... à moins qu'il ne puisse justement pas dévier de la ligne du récit une fois lancé. Et l'on comprend que leurs intrusions permanentes dans sa chambre comme dans ses notes murales, ne la gênent pas...
   
   Un livre foisonnant sur lequel la pensée revient sans cesse, tant il y a de choses qui amènent le lecteur à s'interroger. Une histoire pas vraiment plaisante, un microcosme cruel et stérile, des personnages pas vraiment sympathiques, à part peut-être pour moi, la femme du propriétaire qui est l'un des personnages principaux bien que la moindre importance lui soit sans cesse déniée. Une belle écriture, riche, abondante. Beaucoup de morts. Beaucoup de questions sur l'âme humaine, aucune tentative de réponse.

critique par Sibylline




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