Lecture / Ecriture
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L'enfant sauvage de T. C. Boyle

T. C. Boyle
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  Un ami de la terre
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  L'enfant sauvage
  Les vrais durs
  Après le carnage
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  Histoires cruelles

T. C. Boyle (Tom Coraghessan Boyle) est le nom de plume de Thomas John Boyle, écrivain américain né en 1948 à Peekskill, État de New York.

L'enfant sauvage - T. C. Boyle

Portée limitée
Note :

   Le fait divers
   

   En automne 1797 des chasseurs de l'Aveyron découvrirent dans la forêt un enfant nu, hirsute, sale et famélique, qui semblait insensible au froid et vivait comme une bête sauvage dans les bois, se nourrissant de racines, de baies et de petites proies qu'il mangeait crues. Ils le capturèrent et l'amenèrent au village mais il s'échappa. Il fut à nouveau attrapé en 1799 et confié à plusieurs personnes avant d'être remis au docteur Itard qui cherchera à l'éduquer. Le garçon avait vraisemblablement été abandonné dans la forêt et une cicatrice au cou prouvait que l'on avait cherché à l'égorger. Comme quoi l'histoire du Petit Poucet s'appuyait bien sur la réalité d'une époque où la famine décimait les familles de paysans à la progéniture nombreuse.
    Le premier son que l'enfant parvint à prononcer est le "O" c'est pourquoi le docteur l'appela Victor, voyant qu'il se retournait à ce prénom. Son premier mot est "lait".
   "Mémoires et rapport sur Victor de l'Aveyron" est écrit en 1801 et en 1806 par Jean Itard pour témoigner de son expérience. Cet écrit va permettre de suivre peu à peu toutes les étapes de l'évolution de l'enfant sauvage avec ses moments de régression, de découragement, mais aussi de progrès. Le médecin a représenté pour Victor l'image du père qui éduque mais punit, comme on le voyait à l'époque, sévère et exigeant. C'est madame Guérin, la gouvernante à laquelle il fut confié, qui représente l'amour maternel.
   
   L'enjeu philosophique
   

   "Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses; Tout dégénère entre les mains de l'homme.
    Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes." (Discours sur l'origine des inégalités entre les hommes)
   

   L'enfant sauvage a passionné les philosophes et scientifiques de l'époque car il pouvait répondre aux débats qui agitaient les savants sur la nature humaine.
   L'homme est-il bon à l'état de nature? Pour Jean Jacques Rousseau, tout ce qui est inné chez lui serait perverti par l'acquis, par l'éducation et la société. Au contraire Diderot, dans sa "Lettre aux aveugles à l'usage de ceux qui y voient", affirmait que nos idées ne sont pas de l'ordre de l'inné puisqu'ils dépendent de nos sens. Un aveugle n'appréhende pas le monde comme le fait celui qui y voit, il lui faut une éducation s'il recouvre la vue.
   
    L'enfant sauvage est une démonstration des assertions de Diderot : Victor qui a été éloigné de la société ne parle pas mais émet des sons gutturaux; il n'est pas sourd mais il ne perçoit pas les bruits de la civilisation comme les voix et la musique. Il ne fait pas la différence entre un objet réel et un objet représenté en peinture. Son odorat ne distingue pas les odeurs nauséabondes des autres. De plus, au niveau du toucher, il est insensible au froid de même qu'à la chaleur. Quant à ses idées, elles ne sont au service que de ses besoins primaires : manger et boire. Les expériences menées sur l'enfant sauvage aboutissent à cette évidence : en dehors des caractères biologiques communs, la nature humaine n'existe pas en soi. L'homme sans la civilisation est réduit à l'animalité. Il est donc le produit de son éducation et de son milieu social. Dès lors si l'on admet que la nature humaine n'est pas innée, l'idée d'un dieu créant l'homme à son image est mise à mal.
   
   On comprend pourquoi le sensualisme de Diderot lui valut d'être enfermé à Vincennes; on comprend aussi pourquoi l'abbé Sicard, directeur de l'institut des sourds et muets qui avait pris en charge Victor avant le docteur Itard, préféra voir en lui un dégénéré, un idiot congénital, ce qui réglait tous les problèmes philosophiques et métaphysiques. Mais le mémoire de Jean Itard prouve que l'enfant sauvage est doué d'intelligence, qu'il a pu acquérir des savoirs malgré ses difficultés, mais qu'il a manqué de stimulation et de l'apprentissage en société à une époque cruciale de sa vie, l'enfance. Il y a des retards que l'on ne peut combler.
   
   
   John Locke : contre les idées innées
   
   
John Locke, philosophe anglais, combat la théorie des idées innées de Descartes. Il pense que l'esprit est une table rase c'est à dire une tablette de cire vierge sur laquelle on écrit.Celui-ci tire ses connaissances de l'expérience qui s'appuie sur les sensations et la réflexion.
   "Supposons donc qu'au commencement, l'Âme est ce qu'on appelle une Table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu'elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l'imagination de l'Homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D'où puise-t-elle tous ces matériaux qui font comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? À cela je réponds en un mot, de l'Expérience : c'est le fondement de toutes nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur première origine. John Locke (Essai philosophique concernant l'Entendement humain.)
   

   Dans ses remerciements à la fin de son roman "L'enfant sauvage", TC Boyle se dit redevable à deux ouvrages : "The wild Boy of Aveyron" de Harlan Lane et "The forbidden experiment" de Roger Shattuck. Mais il cite aussi le mémoire d'Itard au cours du roman. Tous ces textes ont donc la même source : le rapport d'Itard, remarquable à la fois par le style, la clarté de l'exposition, la précision et la rigueur de l'analyse scientifique, l'intelligence de la déduction.
   
   Le roman est agréable à lire et solidement documenté; Il prend, bien sûr, quelques libertés de romancier avec l'histoire, mais conserve fidèlement la trame, montrant en particulier les différentes étapes expérimentées par Itard. Il se lit avec intérêt surtout si l'on ne connaît pas l'original. Mais ce qui m'a surprise, c'est que l'écrivain se soit contenté de raconter une histoire, certes intéressante, mais sans chercher à en dégager les significations profondes. Il n'a pas mis en valeur le bouleversement que les recherches de Jean Itard constituent dans l'histoire de la pensée et ses répercussions dans le domaine de la philosophie et de la métaphysique.
   
   Je préfère donc garder pour cet écrivain le souvenir de "Water Music", un roman que j'ai beaucoup aimé lors de sa parution.

critique par Claudialucia




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