Lecture / Ecriture
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Les cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch

Svetlana Alexievitch
  La fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement
  Les cercueils de zinc
  La supplication

Svetlana Alexandrovna Alexievitch (Светлана Александровна Алексиевич) est une écrivaine et journaliste biélorusse née en 1948.

Le Prix Nobel de Littérature lui a été attribué en 2015 pour "son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque". Elle était la première femme de langue russe à recevoir ce prix.

Les cercueils de zinc - Svetlana Alexievitch

Pour en finir avec la guerre
Note :

   Les troupes soviétiques sont entrées en Afghanistan en décembre 1979 et en sont ressorties dix ans plus tard. Le quotidien Komsomolskaia Pravda publia dès janvier 1990 des extraits du livre à paraître de Svetlana Alexievitch. Par la suite elle dut affronter un procès en diffamation... Avec ce livre de témoignages, ce "livre de voix" comme elle dit, l'auteure n'en était pas à son premier texte sur les témoins de la guerre puisqu'avait paru en 1985 son premier ouvrage de ce type : “La guerre n'a pas un visage de femme”. Quand j'ai lu “Les cercueils de zinc” une première fois lors de sa parution en France, c'était un titre parmi d'autres dans la déferlante des ouvrages qui traitaient de l'URSS finissante, celle des années Gorbatchev. Relire ce livre aujourd'hui, dans un tout autre contexte, celui du retour de l'empire russe, quand Poutine envoie ses soldats et ses avions en Syrie résonne-t-il différemment ? Relire ce livre aujourd'hui, au lendemain de l'attribution du Nobel de Littérature à son auteure, résonne-t-il autrement ?
   
   D'abord il faut dire l'originalité de la démarche de Svetlana Alexievitch, la puissance de ses propos c'est-à-dire, en réalité, la puissance, l'émotion, la violence que contiennent les confessions qu'elle reproduit. Elle donne la parole à d'anciens combattants, vétérans qui n'ont souvent que vingt ans, revenus d'Afghanistan amputés de leurs jambes, ou revenus avec l'esprit malade, inadaptés à une société qui veut oublier le conflit aventureux lancé par Brejnev et auquel elle ne s'est pas opposée, ou si peu. Elle donne aussi la parole aux mères de soldats tombés en Afghanistan — les pères apparemment approuvent la soumission à l'idéologie patriotique et “internationaliste” venue d'en haut et relayée par les cadres de l'armée. Et ces mères éplorées et en colère dénoncent le manque de transparence de la part des autorités. L'armée cache le plus possible le fiasco de cette opération extérieure ; elle se tait sur les conditions dans lesquelles les jeunes gens ont été tués ; elle expédie des cercueils de zinc qui empêchent le déroulement des obsèques selon la tradition orthodoxe, le visage du mort visible durant la cérémonie.
   
   Tous ces récits décrivent une guerre bien éloignée des représentations héroïques et lyriques de la Grande Guerre patriotique comme l'aiment (dit-on) les Russes. En 1812 comme en 1941, l'empire russe avait été envahi et il s'était vaillamment défendu. En 1979, il se serait agi de défendre les frontières méridionales de l'URSS, de devancer la présence américaine en Afghanistan, d'apporter de l'aide à un régime rejeté par sa population. Tout ceci en vain : l'URSS s'est effondrée juste après le retrait des troupes soviétiques ; les Américains ont débarqué à Kaboul en 2001 et aujourd'hui Moscou ne souhaite pas qu'ils s'en aillent. Dans “Les cercueils de zinc”, quelle guerre voit-on donc ? Des soldats mal équipés et mal préparés. Des massacres gratuits. Des morts inutiles. Un flot de sang et de souffrances. Evitez ce livre si vous êtes déprimé !
   
   Svetlana Alexievitch est une résistante pacifiste. Elle reste une quasi-dissidente, hier comme aujourd'hui. Par le choix des témoignages, c'est la guerre qu'elle condamne, et en même temps la violence machiste de la société soviétique et post-soviétique. Plus qu'un Nobel de Littérature, c'est le Nobel de la Paix qu'il fallait lui attribuer.
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critique par Mapero




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Dire la vraie guerre
Note :

   C’est par hasard que la guerre devient le thème majeur de l'œuvre de Svetlana Alexievitch, en entendant une ancienne infirmière militaire incapable d’entrer chez un boucher parce que la viande "ressemblait trop à de la chair humaine", en assistant au retour d’Afghanistan des premiers cercueils de zinc. Elle décide de partir pour l’Afghanistan pour essayer de comprendre la "vraie guerre", passée sous silence par les autorités soviétiques. Toute une jeunesse va disparaître dans ce conflit (1979-1989) qui, après la seconde guerre mondiale, va provoquer plus d’un million de morts des deux côtés dont la majorité de civils afghans. Cette guerre qualifiée d’"intervention" auprès de la population soviétique pour "aider" un peuple frère à se développer, à donner au pays des infrastructures, devient vite un mensonge d’état quand les premiers récits et cercueils disent autre chose de la réalité sur le terrain. L’expansionnisme soviétique déguisé en aide humanitaire !
   
   Un désastre humain et politique qui, aujourd’hui, vingt-sept ans après, continue à déstabiliser la région. Les voix se mêlent, mères, épouses, enfants, soldats revenus de l’enfer mutilés, névrosés, gradés sadiques, inhumains envers les leurs et les civils, pour tisser une vérité, celle du mensonge et de la complicité du silence. Svetlana Alexievitch a donné la parole à ces anonymes.
   
   Publié en 1990, "Les cercueils de zinc" sont traduits en justice en 1992, un groupe de mères de combattants internationalistes morts en Afghanistan accusant l’auteur d’avoir déformé leurs propos. Elle avait osé démythifier le mythe du héros soviétique hérité de la deuxième guerre mondiale, des guerriers libérateurs, leur enlevant leur aura d’héroïsme, les transformant en violeurs et en assassins. En 1993 s’achève ce marasme judiciaire. Svetlana Alexievitch quitte la salle avant la fin du procès en déclarant : "A titre personnel, je demande pardon pour avoir blessé, pardon pour ce monde imparfait…Mais en tant qu’écrivain, je n’ai pas le droit de demander pardon pour ce livre, pardon pour avoir dit la vérité !"
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critique par Michelle




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La guerre honteuse
Note :

   Ils sont partis là bas, de leur plein gré ou forcés, femmes et hommes d'à peine vingt ans. On leur a dit qu'ils allaient bâtir le socialisme en Afghanistan. Mais la vérité était toute autre.
   
   En URSS, le peuple les admirait car ils y plantaient des pommiers, aidaient la population. Au lieu de pommiers, ils tuaient des femmes et des enfants dans leur habitation, envoyaient des grenades. Ils voyaient leurs camarades éclater devant eux. Ils voyaient la haine dans les yeux de ceux qu'ils étaient venus aider selon leurs dirigeants. Ils volaient, recevaient des coups, se droguaient pour supporter l'horreur.
   
   En URSS, peu à peu on a compris ce qu'ils faisaient là bas et c'est le mépris qui les a accueillis lors de leur retour. Les femmes n'étaient que des prostituées, les hommes des assassins.
   
   Ils sont revenus entourés de honte. Certains à moitié fous, d'autres sans jambes, et beaucoup dans un cercueil de zinc.
   
   L'armée prévenait la famille qu'elle pouvait venir chercher ledit cercueil, ensuite débrouillez-vous.
   
   On leur avait promis les honneurs, ils n'eurent que des os à ronger. Ils avaient à peine vingt ans dans cette dernière guerre entre le bloc de l'est et le bloc de l'ouest.
   
   Svletana Alexievitch est allée interroger les mères, les veuves, les soldats encore vivants. Témoignages accablants d'une idéologie mensongère.
   
   Lors de la parution d'extraits de ces interviews, certains de ceux qui avaient témoignés ont porté plainte contre l'auteur. Selon eux, elle avait déformé leurs propos, ce qui a entrainé un procès.
   
   "J'ai compris qu'on n'avait pas besoin de nous ici. Pas besoin de notre expérience. C'est de trop, ça gêne. Nous aussi nous sommes de trop, nous gênons"
   
   "On nous traite d'occupants. Qu'avons nous pris là bas, qu'en avons-nous rapporté ? Le fret "deux cents", les cercueils avec nos camarades ? Qu'avons-nous acquis ? Des maladies, depuis l'hépatite jusqu'au choléra, des blessures, des infirmités ? Je n'ai pas à me repentir. J'ai le peule frère afghan. J'en suis persuadé !"
   
   "A l'école de cuisine où je travaille nous sommes cent. Je suis la seule à avoir perdu mon mari à la guerre, une guerre que les autres ne connaissent que par le journaux. Quand j'ai entendu pour la première fois la télévision expliquer que l'Afghanistan était une guerre honteuse, j'ai failli casser le poste. Ce jour là, j'ai enterré mon mari pour la deuxième fois"
   
   "Le plus terrible c'est que nous sommes partis d'un Etat qui avait besoin de cette guerre, et nous revenons dans un Etat qui n'en a plus besoin. Ce qui nous blesse, ce n'est pas qu'on nous refuse tel ou tel avantage, pas du tout. C'est le fait d'avoir été tout simplement effacés"
   
   "Je me réveille en pleine nuit et je mets du temps à réaliser si je suis ici ou là-bas. Qu a dit que les fous n'étaient que des effarés ? Je vis comme si j'étais un observateur extérieur... J'ai une femme, un enfant.. .Autrefois, j'aimais les pigeons... J'aimais les matins... Maintenant, je suis comme un observateur étranger... Je donnerais n'importe quoi pour retrouver ma joie de vivre"
   

   Les Russes ont occupé l'Afghanistan de 1979 à 1989. On estime les pertes humaines dans l'armée à environ 15 000.
   Plus d'un million de civils afghans furent tués durant cette guerre.

critique par Winnie




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