Lecture / Ecriture
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La cote 400 de Sophie Divry

Sophie Divry
  La condition pavillonnaire
  Quand le diable sortit de la salle de bains
  La cote 400
  Rouvrir le roman
  Trois fois la fin du monde

Sophie Divry est une écrivaine française née en 1979 à Montpellier.

La cote 400 - Sophie Divry

Dans les biblis, il y a un enfer...
Note :

   Oui, une bibliothèque est en soi un monde fascinant. Un monde où se rencontrent emprunteurs empruntés, lecteurs assidus, nécessiteux (ou non) venus compulser les derniers journaux, enfants apprenant à socialiser autour des jeux vidéo, le tout sous l’œil tantôt bienveillant, tantôt ennuyé, tantôt sévère des bibliothécaires chargé(e)s (le féminin pluriel s’impose tant la population de cette catégorie professionnelle est en majorité féminine) du bon fonctionnement d’un univers mystérieux.
   
   Mystérieux, car il répond à des codes, à un système chargé d’organiser le monde. Celui des fameuses cotes inventées en 1876 par un jeune Américain, Melvil Dewey, dont nous apprenons du coup les arcanes. Le code des statuts administratifs qui partage tâches et responsabilités entre le conservateur, les bibliothécaires d’Etat au sommet de la pyramide secrète, en général à la tête des rayons de littérature romanesque, le nirvana du bibliothécaire, et les autres qui héritent des services moins nobles.
   
   C’est dans ce monde aux apparences feutrées dans lequel on se déplace en silence, où le chuchotement est tout juste toléré faute de se faire réprimander que se rend quotidiennement celle qui nous parle ici.
   
   Arrivée comme toujours avant l’heure d’ouverture officielle, armée de sa tasse de café le plus amer possible pour que personne ne la lui dérobe, elle ressasse sous la forme d’une longue tirade, d’un monologue comme chacun de nous peut en tenir avec lui-même lorsque tout va mal, lorsque l’on est en proie aux doutes, à la frustration.
   
   Car rien ne va plus dans la vie de cette femme un peu âgée. Elle qui voulait être professeur de lettres devint bibliothécaire pour avoir échoué au concours d’entrée. Elle qui rêvait de tenir le rayon Histoire est reléguée depuis des années à celui de la Géographie. Un espace quasi désertique où les livres ne circulent pas beaucoup, enterré au sous-sol sans quasiment de lumière naturelle. Elle qui avait une vision du monde des livres aussi structurée que le système Dewey est devenue presque hystérique depuis que la cote 400 a été vidée de ses hôtes redistribués ailleurs et laissée vacante, comme une odieuse dent arrachée au beau milieu d’une dentition parfaite. Elle qui avait renoncé à l’amour, ne voilà-t-il pas qu’elle est troublée au plus haut point par un jeune homme fréquentant régulièrement son rayon en vue de réaliser une obscure thèse aussi absconse que rébarbative.
   
   Dans un style très maîtrisé mêlant drôlerie, sarcasme et hystérie, Sophie Divry construit un premier roman impressionnant de progression et d’intensité dramatique. Plus cette femme déroule ses pensées, plus nous découvrons sa solitude et l’abysse d’une vie faite d’une succession d’échecs, de vexations et de renoncements. Un cocktail explosif qui doit s’exprimer sans trop de dommages dans un espace-temps très court, celui des quelques minutes qui précèdent l’ouverture. D’où une écriture ramassée en un seul trait et condensée en moins de cent pages qui ne vous lâcheront pas.
   
   Une très jolie réussite qui vous forcera à voir votre bibliothèque et ses hôtes autrement…
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critique par Cetalir




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Bibliothécaire
Note :

    Après La condition pavillonnaire sans histoire palpitante et plutôt susceptible d'abattre le moral (et j'avais adoré!) j'avais fortement envie de lire les autres romans de Sophie Divry.
   
   La cote 400 est celle des langues, selon la classification de Dewey, nommée maintenant classification universelle. Excellent titre pour ce mince volume dans lequel s'exprime tout du long une bibliothécaire responsable du rayon 'géographie', face à un usager retrouvé dormant dans son sous-sol, à deux heures de l'ouverture habituelle de l'établissement. Ce texte sans paragraphes, virevoltant d'une idée à l'autre, y revenant, etc. permet de connaître la vie de cette femme (abandonnée par l'homme suivi dans cette petite ville, dorénavant fascinée par un jeune étudiant, Martin) et son métier (Dewey, tout ça). Plutôt aigrie, déçue par l’existence, ses supérieurs, la voilà qui s'anime un peu plus positivement à évoquer les lecteurs ou futurs lecteurs qu'elle apprécie, finalement, de conduire vers la lecture.
   
    Alors, à lire au premier degré, mis à part la multitude d'informations intéressantes sur les bibliothécaires, y compris au cours de l'histoire, cela ne semble guère intéressant, voire ennuyeux. Mais que nenni! Encore une fois mieux vaut ne pas lire Sophie Divry trop franco, et gratter sous la surface. Ainsi l'on s'amuse fort de cette logorrhée parfois caustique, ces cotes qui reviennent telles des gags, la rumination de la trahison d'Arthur (oui, il se nommait Arthur), ses opinions tranchées sur quasiment tous les sujets. Et l'on aborde quasiment tous les problèmes se posant actuellement aux bibliothèques, face à un certain désamour de la lecture.
   
    "Quand je vois, à la rentrée, tous ces livres niaiseux qui envahissent les librairies alors qu'ils ne sont, quelques mois plus tard, plus bons qu'à se vendre au kilo. Tous ces bouquins qui vous sautent dessus par centaines, quatre-vingt-dix-neuf pour cent sont juste bons à envelopper les sardines. Pour les bibliothécaires, c'est une calamité. Le pire, ce sont les livres-express, les livres d'actualité: sitôt commandés, sitôt écrits, sitôt imprimés, sitôt télévisés, sitôt achetés, sitôt retirés, sitôt pilonnés. Les éditeurs devraient inscrire à côté du prix la date de péremption, puisque ce sont juste des produits de consommation. Non, vraiment, la rentrée au rayon littérature ce n'est pas ma tasse de thé. (...) Les lecteurs nous assaillent chaque jour pour obtenir le dernier livre dont ils ont entendu parler la veille à la radio. Ils exigent qu'il soit en rayon immédiatement. Il faut résister, tempérer. Parmi les ouvrages qui sortent en automne, il faut sélectionner la poignée qui s'avèrent dignes d'entrer dans nos rayonnages. C'est un travail de titan. Un travail harassant. Qui n'est plus fait d'ailleurs, plus du tout."(pages 39 et 40, à suivre)
   
    "Empruntez, car autant l'accumulation matérielle appauvrit l'âme, autant l'abondance culturelle l'enrichit. Ma culture ne s’arrête pas là où commence celle d'autrui."
   

    Dans la foulée ou presque, je me suis penchée sur Rouvrir le roman.

critique par Keisha




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